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Absolute Brightness de James Lecesne

James Lecesne, Absolute Brightness. New York, Harper Teen, Laura Gerringer Books, 2008.

 

Ce roman pour la jeunesse est sorti aux États-Unis au début du printemps 2008. James Lecesne, artiste multi-cartes, est surtout connu pour son activisme en faveur des jeunes homos (ou plutôt : les “lesbian, gay, bisexual, transgendered and questioning teens”, comme il est précisé dans le prière d’insérer). Il a fondé la Trevor Helpline, une ligne de prévention pour les tentatives de suicide des ados LGBTQ.

Pour autant, Absolute Brightness n’est ni de près ni de loin un roman éducatif. C’est un récit truculent, dont la nature change peu à peu, pour basculer lentement dans le drame. Je l’ai refermé il y a plus de deux mois maintenant, mais j’ai le souvenir d’en être sorti remué. Le livre a l’aspect matériel d’un bloc de 470 pages, mais chacune ne renferme pas énormément de signes. C’est un faux pavé, mais un bloc d’émotions.

Phoebe, la narratrice, a quinze ans au début du roman. Elle vit avec sa sœur aînée Deirdre et sa mère, Ellen, qui tient un salon de coiffure, à Neptune (New Jersey). Les parents sont divorcés, mais l’héroïne garde un souvenir confus des circonstances. James Lecesne l’a dotée d’un humour truculent, qui fait particulièrement mouche dans les premiers chapitres du roman. Tout commence lors de courses en famille, quand la mère annonce à ses filles l’arrivée d’un cousin âgé de presque 14 ans, qui est en fait le fils adoptif de leur oncle, lequel ne sait quoi faire d’un gamin dont la mère vient de mourir. Phoebe et Deirdre voient d’un très mauvais œil l’irruption de cet intrus dans leur cocon familial.

For the next few days Deirdre and I lived in a state of suspended disbelief. Everything went on as it always had, and we tried not to think about the fact that life, as we had known it, was about to end. No one mentioned that a stranger, a boy, an uninvited guest was about to take up residence in our home, and no one uttered his name. We just went about our business. Looking back on it now, however, I realize that even if we had been ready to receive the imagined Leonard Pelkey into our midst with open arms, we still wouldn’t have been prepared for the shock of that almost-fourteen-year old boy who stood in our living room that first day.

Leonard was wearing Capri pants (pink and lime-green plaid) and a too-small T-shirt, which exposed his midriff. He wore a pair of shoes that were more like sandals set atop a pair of two-inch wooden platforms. Both ears were pierced, though only one chip of pale blue glinted from his left lobe. He carried what looked like a flight attendant’s overnight flight bag from the 1960s: The strap was hitched over his shoulder, lady style.

“Ciao,” he said to me as he smiled and held out his hand.

I took hold of his delicate fingers and gave them a quick shake, while internally rolling my eyes. He was way too different. Don’t get me wrong. I like different. I am different. But when different goes too far, it stops being a statement and just becomes weird. I made up my mind right then and there that he and I would not be getting that close, and as a way of making my point, I turned on my heel and got out of there as fast as I could without knocking anything over.

From the dining room I could watch Leonard’s reflection in the large gilt mirror that hung over the sofa on the far wall. He didn’t see me, not at first; he was too busy entertaining my mother, telling her stories about his journey, talking about what he had eaten on the plane, who he’d spoken to, pulling out the contents of his flight bag and then explaining where he got everything, including the bag itself. I thought he’d never shut up.

“They gave me the bag on the plane, because the air hostess said I was the most entertaining young person she’d met in a long while. It’s vintage. I told her if she was any nicer, I’d have to do my Julie Andrews impression for her. She was like, Who’s Julie Andrews? I was like, Are you kidding me?”

 I was not in the least interested in what he was packing or what impressions he could pull off, but I was certainly intrigued by his appearance. He was like a visual code that was at once both a no-brainer to figure out and impossible to decipher. I mean, it wasn’t just the fact that he was obviously gay. Please, I’ve watched enough TV to not be shocked by swish behavior. But there was something about Leonard that seemed to invite ridicule. Like he was saying, Go on, I dare you, say something, mention the obvious. The incredible thing was that no one said a word. Not Deirdre. Not Mom. And since I was out of the room, not me.

Leonard had a narrow face with plain Midwestern features. His mouth was tiny and unremarkable except for the fact that it was always in motion. A few freckles dotted the bridge of his nose and looked like they had been painted on for a musical performance in which he was to play a hillbilly. If it hadn’t been for his eyes, two green pinpoints of flickering intensity, you might have missed him entirely. They were so bright, they made his whole head seem bright and biggish, sitting atop a narrow set of shoulders. His eyes were what held him in place, as if the sharpness of his gaze made him appear more visible to others, more present. The way those eyes could dart about the room and fit from surface to surface made it seem as though his life depended upon his ability to take in every single detail, assess every stitch of your outfit, calculate the distance to each exit and the time it would take to get there. He did have the most adorable eyelashes I’d ever seen on a boy, long and silky and dark; but then he may have been wearing some product. [p. 14-17]

Bien que la narratrice soit un personnage sympathique, son rapport à Leonard est durablement marqué par la gêne qu’elle éprouve devant les aspects flamboyants du garçon, et une sorte de rancune tenace à l’encontre de son irruption. C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus intéressants du livre que de nous suggérer la mue de Phoebe, au contact de ce cousin non désiré.

Bavard, tour à tour hâbleur et timide, définitivement hors norme, Leonard bouleverse rapidement l’existence de son nouvel entourage. Cela donne lieu à des épisodes burlesques, même si les côtés très queer du personnage vont rapidement l’exposer à un harcèlement sinistre. Pourtant, au-delà de ses manières stéréotypées, il possède un don pour mettre en valeur les femmes, et notamment celles qui fréquentent le salon de la mère de Phoebe. Ainsi, dans un même mouvement, il devient la coqueluche des dames d’un certain âge et la cible d’un bashing hargneux. C’est un être à deux faces, solaire et magicien quand il peut exister, fragile et terrorisé face à ses persécuteurs.

        Et puis, à partir du chapitre huit (p. 145), Leonard disparaît. Un tiers seulement du livre a passé. Le second tiers raconte l’attente lourde d’angoisse et les interrogations des personnages, alors que des recherches sont organisées pour retrouver l’adolescent et que Phoebe a une aventure avec un bad boy prénommé Travis. À cette occasion, elle découvre aussi des secrets de famille qui la font brutalement grandir. La dernière partie finit de mettre à jour l’envers du décor, quand Phoebe recolle peu à peu les pièces du puzzle, assistée par un personnage de Miss Marple à la retraite (que James Lecesne caricature gentiment).

Toute la partie intermédiaire est tenue en haleine par un suspense qui n’a rien à voir avec les procédés de roman d’aventure : par l’entremise de sa narratrice, l’auteur fait jaillir une angoisse assez lourde, qui fait contraste avec l’indifférence crasse de personnages secondaires. En quelques chapitres, il avait rendu extrêmement attachante cette figure d’adolescent prodige, fragile, un peu ridicule et pourtant résilient et ouvert. Le retirer brutalement de la narration crée un vide qui confine à l’absurde et au scandale. Et je pense que c’est un effet délibéré : James Lecesne a voulu engendrer chez son lecteur un phénomène de mimétisme, un sentiment de perte, dont la traduction première est l’évanouissement de Leonard. En ce sens, Absolute Brightness est une très belle figuration du vide, ou du vertige de l’absence.

De belles âmes trouveront sans doute que la langue de Phoebe est familière, voire parfois triviale. En ce sens, le roman s’inscrit tout à fait dans une inspiration réaliste, même si l’accumulation de phénomènes extraordinaires rappelle la veine feuilletoniste des premiers volumes des Chroniques de San Francisco ou les sagas familiales de Patrick Gale (Rough Music). Pourtant, l’âpreté croissante du récit et une dimension sociale marquée (la vie provinciale de Neptune est adroitement évoquée, sans condescendance ni concessions) font que ce roman n’est en rien un conte ou une fable.

 

Note ultérieure (5 mars 2016) : James Lecesne est également l'auteur d'une très belle longue nouvelle (novella) intitulée Trevor (2012). Ce qui fut initialement un personnage fictif, qui inspira le Trevor Project, puis un court-métrage (1995), est devenu un texte dix-sept ans plus tard. N'hésitez pas à le lire : le niveau de langue en anglais n'est pas très difficile.