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Cohérences

Cela fait plusieurs semaines que j'y réfléchis et j'ai décidé d'agir. Ce blog a une fonction informative. On y trouve à disposition des chroniques sur différents sujets liés à l'homosexualité et à la bisexualité. Plusieurs fois, j'ai indiqué que je souhaitais qu'il puisse devenir une ressource, notamment pour des adolescents et de jeunes adultes.
Par voie de conséquence, les textes trop personnels - notamment ce qui relève du journal intime - n'ont plus leur place ici. J'ai donc enlevé les "posts" qui relevaient de ce genre et les ai mis ailleurs. Je ne m'interdis pas d'écrire en d'autres lieux un vrai journal, qui parlerait de toutes sortes de choses, qui serait joli à voir, peut-être même avec des photos. Du personnel, je ne garderai ici que "Une autobiographie en rose", comme présentation de celui qui écrit ici.
Dans les cartons (virtuels) :
* un post sur le récit d'Erwin Mortier paru au printemps, Les dix doigts des jours ;
* un autre qui attend depuis très longtemps sur L'amour comme on l'apprend à l'école hôtelière de Jacques Jouet.
Dans les deux cas, c'est du lourd : il faut que je me replonge complètement dans les livres si je veux en dire des choses précises. C'est sans doute ce qui fera que je ne bloggerai pas sur L'homosexualité dans tous ses états de Pierre Verdrager, ou alors pas avant longtemps.
Côté cinéma, j'aimerais aller voir La Naissance des pieuvres de Céline Sciamma, un film de filles. En revanche, je ne dirai rien de The Bubble d'Eytan Fox, que je n'ai pas trop aimé : pas le temps de me fatiguer pour une bluette qui ressemble à une série télé de fin d'après-midi.

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Point de côté d’Anne Percin

Anne Percin

 
J’ai relu Point de côté, car cela fait de longs mois que je souhaite écrire sur ce livre. Mais je voulais le faire décemment. La première fois que je l’ai lu, c’était en novembre dernier. J’en suis ressorti marqué, mais tout était flou dans mon esprit. Il m’en restait une impression extrêmement forte, mais la mémoire en était comme effilochée. Les mois ont passé. La première fois, j’avais vécu le livre, j’avais été Pierre. Il m’a fallu une relecture pour confirmer mon sentiment premier, pour déplacer mon point de vue et prendre le recul nécessaire à une analyse. Pour ceux qui n’ont pas lu le livre, j’ai rédigé cette revue de manière à ce que l’on puisse la quitter en chemin. J’ai évité aussi de dévoiler ce qui fait le sel de l’histoire.

 

Point de côté est un roman formidable, l’un des meilleurs que je connaisse dans la littérature pour adolescents ; un livre de vie, drôle, poétique et fort. Il se présente comme le journal d’un garçon de dix-sept ans, Pierre Mouron. Tout un programme, ce nom. La vie de Pierre est marquée au fer rouge : la mort accidentelle de son jumeau lorsqu’ils avaient dix ans a plongé son existence dans un puits sans fond. Quelques pages évoquent ce passé douloureux, avec finesse et subtilité. L’essentiel est tout de même chronologique : onze mois de la vie du personnage, trajectoire en dents de scie, mais jamais donnée à l’avance, le contraire d’une tragédie.

L’idée de faire écrire Pierre est ici payante, car elle nous laisse toujours un coup en arrière, avec ce qu’il veut bien coucher sur le papier, qui n’est pas tout. Ce n’est pas évident de le réaliser quand on est pris dans l’histoire, mais les non-dits sont finalement aussi importants que ce qui se dévoile. 

J’ai envie d’une présence. J’ai envie d’une main sur mon épaule. J’ai envie… de quelque chose que je ne peux pas écrire, même pas ici. (p. 71) 

En outre, le rythme va s’accélérant : l’histoire commence durant un été brûlant comme une chape de plomb ; la rentrée s’appesantit, l’automne est confus. Avec l’hiver, la vie de Pierre prend un nouveau tour, sa course un nouveau virage, puis un autre. Après 110 pages (sur 150), le lecteur serait bien incapable de deviner comment l’histoire va tourner. C’est le début du troisième cahier, le lundi 3 janvier 2000. Le lecteur est déjà si proche de la fin du livre. La suite déroule un tiers du temps de l’histoire sur moitié moins de pages (un sixième). En quelque sorte, Point de côté raconte l’accélération d’une vie longtemps retenue prisonnière.

 

La métaphore de la course n’est pas arbitraire, car elle tient une place concrète dans la vie du héros :  

Et puis cette année, au mois d’avril, j’ai vu à la télé des images du Marathon de Paris.

Il faisait chaud, ce printemps-là. Devant moi, ma mère a dit : « par cette chaleur, c’est suicidaire de courir. »
Alors j’ai commencé à courir.

C’est facile quand on a de la volonté. Ça ne demande aucun matériel, aucun conseil, aucun partenaire. Deux mois plus tard, j’avais perdu cinq kilos. Maman a cru que j’avais fait ça pour perdre du poids. Elle n’a pas tort, mais ce qu’elle ne sait pas, c’est que je compte perdre tout mon poids. (p. 14)

L’histoire est égrenée par les courses de Pierre, qui dans cette nouvelle activité est comme une chrysalide en pleine métamorphose, prête à se révéler finalement papillon. En ce sens, plus que tout autre, ce livre exprime le mouvement de l’adolescence, la figure, le suggère, même si l’ensemble est ramassé sur une petite année. Le héros, qui a vécu en creux durant les sept années précédentes, rattrape en quelques mois ce qui lui avait été volé par un accident.
    Héros-narrateur, donc, auquel Anne Percin a prêté beaucoup d’humour, en deçà de sa carapace. Pierre ne cesse de se moquer de lui-même, et accessoirement un peu des autres. Mais il décrit aussi avec maestria des moments de trouble (un baiser dans les toilettes, un triomphe qui tourne à l’humiliation, un coup de foudre…). Sa langue n’est ni recherchée ni caricature, une langue de jeune homme, sans cette surcharge de signes qui démonétiserait rapidement le livre.

La lettre est là, à côté de moi, sur le lit. J’écris adossé au mur de ma chambre, la couverture à carreaux rouges sur mes genoux, celle avec des étriers, des chiens, des cors de chasse, offerte glorieusement à ma mère par la société La Redoute. J’ai aussi sur les épaules le pull violet de la fille du ciné. Je me fais l’effet d’un chiffonnier d’Emmaüs, l’abbé Pierre Mouron. (p. 99)

Dans le même ordre d’idées, nous sommes situés en un lieu (Strasbourg), à une période précise (du 28 juillet 1999 au 1er juillet 2000), mais cette précision ne se referme pas comme un piège qui périmerait rapidement ce qui est raconté. Dans quarante ans, le livre n’aura pas pris une ride. Anne Percin a eu cette adresse d’ancrer très nettement l’histoire tout en l’épurant de tous les détails qui pourraient la lester et rapidement la rendre obsolète. 

Il faut dire aussi un mot du style, extrêmement limpide. Les phrases sont brèves, nerveuses. Parfois, ce rythme semble figurer les tâtons du personnage. Cela donne en général un tempo rapide, mais qui peut accélérer ou ralentir. Anne Percin dispose d’une palette extrêmement riche, qui fait qu’elle peut tout se permettre. Ainsi la phrase parfois s’allonge insensiblement pour dire le temps suspendu, par exemple quand Pierre raconte une course contre un drôle de mauvais génie.

J’entends le souffle de Xavier derrière moi. Il ne doit pas être bien loin. Deuxième tournant à gauche. J’ai un goût de sang dans la bouche. Encore mes amygdales qui me jouent des tours, j’ai l’impression qu’elles saignent mais ce n’est que de la salive et un mauvais souffle, je suis encore un peu trop gros, si je perdais des tas de kilos j’aurais peut-être des poumons très larges et très purs, pourtant je ne vois pas pourquoi, les cantatrices ont bien de grandes cages thoraciques : on dit qu’elles ont du coffre. Quand les gens les voient à la télé, ils s’exclament : « Quel coffre ! ça doit être pratique pour y ranger les bagages ! » Les gens sont marrants. Quand ils ne sont pas méchants. (p. 36-37).

Au cœur du récit jaillit un monologue intérieur qui dérive entre dinguerie et métaphores. Ce ne sont plus Pierre et Xavier, mais un chameau et un serpent, et le narrateur raconte la course avec la distance d’un renard amusé. Insensiblement, il injecte des images, belles mais discrètes, qui font toute la poésie du roman. Car Point de côté est un livre poétique, pas violemment, à la Xavier Deutsch, mais dans des inflexions discrètes, un abord des choses, une façon de les prendre de biais.

Dans Strasbourg un après-midi, on se perd facilement. Je ne parle pas d’orientation, mais d’identité. Très vite, hier, je me suis senti aspiré. J’avais à peine atteint la place Gutenberg que, déjà, je m’étais dissous. J’ai continué à voguer dans la foulé, sous les arcades jusqu’à la place Kléber, presque fantôme, à cette différence près que tous mes sens étaient en éveil. Ma peau frissonne dès qu’on la frôle, même si c’est par hasard. Je rougis dès qu’on me regarde. (p. 70)

La perfection n’existe pas, mais Point de côté s’en rapproche, qui dit tant de choses en 147 pages à bride abattue. L’économie apparente de moyens cache une richesse contenue comme de l’air comprimé. En le refeuilletant, je m’extasiais du peu de ligne qu’il lui faut pour exprimer tant de sentiments et d’événements. Même les moments les plus forts peuvent tenir sur une feuille de papier à cigarette. D’après ce qui est dit dans le prière d’insérer, Anne Percin a réécrit son roman trois fois en quinze ans. Cela me confirme qu’il n’y a aucun rapport entre la spontanéité d’un livre et le travail qu’il a demandé. 

Très vivement recommandé. Du même auteur (publié depuis) : Servais des collines (un roman très réussi se passant à la Renaissance) et L'Âge d'ange.

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Owen Pallett

En ce mercredi 15 août, il est venu jouer à Paris. Il nous est apparu aux alentours de 21 heures dans une improbable tunique orange, sur la scène du Café de la Danse. Avant, c'était Robin des Bois, maintenant il tend vers Peter Pan. Longiligne, plutôt grand, un visage qui serait magnifique, s'il n'y avait ce menton avachi qui pendouille. Des mêches châtain clair et des yeux noisette tendant vers le vert, même s'il paraît parfois strictement blond. Car sa physionomie change selon les lumières et les angles de vue. Même son physique échappe aux qualificatifs. Même là, il est toujours ailleurs, et c'est ce qui fait sa grandeur.
Owen-Pallett-2.jpgOwen Pallett. Nouveau genre d'homme orchestre, avec guère plus qu'un violon. Caché derrière son "groupe", encore plus fantômatique que la Divine Comedy de Neil Hannon : Final Fantasy. Rien à voir avec l'univers des mangas japonais. Ce serait plutôt un Moyen Âge vaudou jonché d'objets et de symboles de notre époque, son petit monde. Mais si le décor est débris, la musique, elle, est parfaitement homogène.
Après une interminable première partie, il était là, debout, seul, avec son violon, sur la gauche de la scène, flanqué d'un synthétiseur en retrait. Trônant au centre de la scène : un rétroprojecteur assez pitoyable comme on en croisait dans les salles de collège il y a dix ans. Il projetait le nom du groupe. Final Fantasy. Pour ceux qui ont eu la chance d'entendre son deuxième album, He poos clouds (2006), jouer les morceaux de ce disque sur scène paraît de l'ordre de l'improbable pour un soliste.
Final-Fantasy.jpgIl se sert d'un système de sample pous se démultiplier : il joue une première séquence, au bout de laquelle il en joue une nouvelle, accompagné par le premier motif que la machine répète. Au bout de quelques itérations, il est devenu plusieurs musiciens avec son seul violon... Mais quel violon : pas seulement archet ou notes pincées, mais aussi instrument de percussion sophistiquée, alors le tout mélangé ! On sent une technique impériale, toute classique à la base, mais qui s'aventure sur des territoires inédits. Rien qu'avec ses deux bras et un pied - pour faire redoubler ou dévisser le sampler.
Et là-dessus, au troisième ou au quatrième passage, la voix. Une voix chaude, juste, en général ténor, mais capable de s'aventurer dans les aigus pour contrefaire les choeurs de He poos clouds ou beugler les étranges interjections du disque. Un deuxième instrument, aussi labile que le premier, mais qui en concert jamais ne se dédouble. Un sommet a été atteint durant la performance la plus improbable : une version solo de This Lamb Sells Condos, le morceau le plus orchestral d'Owen Pallett. Je n'aurais jamais cru qu'il aurait l'aplomb de la jouer ici. Et pourtant ! De temps en temps, il s'accompagnait du synthétiseur, mais sans jamais trop le mobiliser. Il s'en est servi pour reprendre Paris 1919 de John Cale, le genre de chanson où il est difficile de se mesurer à l'interprète original. Et pourtant, dans une version très littérale, qui dit aussi tout ce qu'il doit au grand violoniste du Velvet Underground, je trouve qu'il fait plus que l'égaler. Partialité ?
A l'usage, il s'est avéré qu'il n'était pas seul : une dame d'origine indonésienne a utilisé l'improbable rétroprojecteur pour un théâtre d'ombres et de couleurs, à mi-chemin entre Bali et la blague de potache. Elle affichait des intertitres et manipulait diverses sortes d'images, couleurs, messages, dessins... C'était souvent macabre, et très mélangé : images médiévales, de science fiction, gimmicks de publicité, mandalas, graffitis de high school... Parfois, c'était complètement cheap, parfois fascinant, ainsi un parallèle entre des figures de la Renaissance italienne et des extra-terrestres à la Topor. Ces images mi-figées, mi-animées, figuraient un territoire tout aussi incertain, tout aussi mélangé, que la musique ou les paroles d'Owen Pallett.
 
Owen-Pallett4.jpgCar si une chose est certaine, c'est l'invraisemblable catalyse qui s'opère dans ces chansons mini-symphoniques aux paroles improbables. En notre époque de ressassement, de reprise, voilà un artiste qui invente des formes nouvelles, incroyablement belles, mystérieuses et chimériques. La beauté lumineuse de la musique fait contraste avec l'étrange univers macabre des images et des paroles. Les textes de He poos clouds sont énigmatiques comme le reste, mais assurément, il fait un pied de nez à l'époque. Cela semble très sérieux, même s'il s'y loge quelque moquerie ravageuse. Pour une oreille non parfaitement anglophone, sans les texte sous les yeux, les paroles restent inaudibles. Mais ce n'est pas très important.
Il n'est pas très à l'aise non plus. Après le second morceau, il nous a dit que le lieu était "weird", avant de nous enjoindre de rentrer chez nous. Plaisanterie ? Sans doute, quoique à moitié. Ses "thank you" ressemblaient légèrement à des "fuck you". C'est la prestation la plus schizophrène à laquelle il m'ait été donné d'assister dans ma vie. Jamais je n'ai senti un malaise aussi palpable, un être aussi intérieur, et en même temps, tout de même, en mouvement vers nous. Il parlait entre les morceaux dans un anglais ultra-rapide, sollicitant les techniciens ou parlant à la cantonade sans toujours s'adresser à des interlocuteurs déterminés. Etait-ce à la salle ? Sur la fin du concert et pendant les rappels, il est devenu beaucoup plus cordial, nous remerciant pour la chaleur de l'accueil. Il parlait dans sa barbe, un peu, notamment quand il lui arrivait un (léger) pépin. Beaucoup d'humour pince-sans-rire, surtout, car l'homme entier, l'artiste, est fantasy.
Owen-Pallett---Ed-Droste.jpgJ'ai déjà évoqué ailleurs son interview dans le magazine néerlandais Butt (n° 18) par son compère Ed Droste, le chanteur non moins talentueux du groupe Grizzly Bear. Ils y discutent de sexualité d'une façon assez crue, ce qui pourrait surprendre chez une personne aussi réservée qu'Owen. Il semble avoir négocié une inflexion assez largement queer depuis cette époque. Sa tenue de Peter Pan orange et quelques maniérismes légers avaient valeur de signature durant le concert, sans parler de la reprise d'une chanson de Beyruth dont il a écrit les paroles, beaucoup plus réalistes que ses textes pour Final Fantasy. Ce n'était pas non plus ostentatoire, quoi qu'en dise la notice (en anglais) de Wikipedia. Toujours est-il qu'Owen Pallett, du haut de ses 28 ans, est un intense motif de fierté et d'émotion : l'un des musiciens les plus doués et les plus fascinants d'aujourd'hui, et un garçon sensible.

Alpentine (Owen Pallett Fansite)

Portrait sur C'est comme ça

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