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Articles avec #etudes gaies et lesbiennes catégorie

"Représentations des homosexualités dans le roman français pour la jeunesse" de Renaud Lagabrielle

Renaud Lagabrielle, Représentations des homosexualités dans le roman français pour la jeunesse, l’harmattan, « Logiques sociales – études culturelles », 2007.

Lagabrielle2.jpgIl s’agit de la version publiée « remaniée et fortement raccourcie » d’une thèse soutenue à l’université de Vienne (Autriche). Le texte actuel fait un peu moins de 300 pages. Le corpus : trente ouvrages en français parus entre 1989 et 2003 dans des collections jeunesse. Il n’y a pas de références francophones non françaises, en revanche quelques traductions sont brièvement évoquées : Frère de Ted Van Liehout et Mon frère et son frère de Håkan Lindquist. Le livre est à l’intersection de deux cultures, les « études gaies et lesbiennes » (gay and lesbian studies) et la critique littéraire (aspect sur lequel je reviendrai). J’ignore pour quelles raisons cette thèse a été soutenue en Autriche et non en France. Cela pourrait être une conséquence de l’hostilité supposée de l’université française à tout ce qui paraît par trop « communautaire ».

Pourtant, ce travail semble adressé à des littéraires qui ne connaîtraient pas grand-chose aux thématiques homosexuelles. Autant chaque référence au corpus et aux analyses des gay and lesbian studies est longuement explicitée (références bibliographiques, citations, notes), autant la plupart du temps les références en critique littéraire ou « narratologiques » (comme dit l’auteur) semblent aller de soi. J’imagine que cela pourrait être une gêne pour un lecteur qui ignore tout des travaux de Gérard Genette et autres spécialistes de l’analyse des textes. Néanmoins, les termes techniques ne sont pas souvent utilisés, et j’imagine qu’un lecteur de bonne volonté passera outre sans dommages.

L’introduction part du constat que les premières publications « destinées à la jeunesse » abordant le sujet de l’homosexualité sont apparues tardivement (fin des années 1980), ce que l’auteur associe au caractère « hétéronormatif » de ce secteur éditorial et à la pesanteur des groupes de pression : « Comme l’explique notamment Geneviève Brisac [directrice de l’École des loisirs], un certain nombre de prescripteurs et de prescriptrices, parents, auteur-e-s, éditeurs et éditrices, etc., continuent de penser que des romans qui abordent l’homosexualité pourraient influencer négativement […] les choix des jeunes lecteurs et des jeunes lectrices » (p. 23). Mobilisant alors des « spécialistes de la littérature », il oppose à cela « le rôle d’étayage » des « récits, […] parfois les seuls modèles accessibles aux jeunes ». En d’autres termes, dans un univers hétérocentrique, les romans seraient l’un des seuls moyens, pour les jeunes homos, d’accéder à une définition positive de ce qu’ils éprouvent. Il évoque également une autre fonction, à destination des jeunes hétéros cette fois : « découvrir des possibilités, des horizons considérés jusqu’alors comme inenvisageables » (p. 27). Les romans présentant des personnages gays ou lesbiens seraient un moyen de rendre ceux qui ne le sont pas plus ouverts.

En somme, Renaud Lagabrielle considère les romans pour la jeunesse, à la suite d’Annie-France Belaval, comme « pourvoyeurs de modèles de comportement ».

En proposant aux lecteurs et aux lectrices des personnages qui vivent, dans un monde de fiction, des expériences semblables aux leurs, en évoquant des questionnements, des doutes, des émotions qui leur sont plus ou moins familiers, les romans pour la jeunesse, en particulier les romans « réalistes » ou « romans miroirs » offrent aux lecteurs et aux lectrices des possibilités souvent salutaires de partager ces questionnements et ces émotions et par là même peuvent les aider à y voir plus clair, à prendre du recul et ainsi à diminuer et à dominer les angoisses que génèrent souvent ces interrogations sur soi et le monde. Les expériences, dont la proximité avec la « réalité » les fait apparaître comme des reflets de cette réalité, partagées lors de la lecture avec les protagonistes des romans doté-e-s la plupart du temps d’un fort pouvoir identificatoire, peuvent amener les lecteurs et les lectrices à se reconnaître et partant à mieux se connaître, c’est-à-dire à mettre du sens sur soi et le monde, à « accorder des petites touches de sens » (Christian Loock) à ce qu’ils et elles pensent, ressentent et vivent, et ce avec une distance qui rend ces identifications moins aliénantes. (page 25)

 

La problématique qui en découle est clairement énoncée : « les romans pour la jeunesse peuvent-ils répondre aux attentes posées à l’égard des publications romanesques destinées à un jeune public ? » Il s’agit non pas d’une problématique littéraire, mais d’une question de didactique et d’expertise. En gros : ces romans font-ils bien leur boulot pour aider les jeunes homos et rendre ceux qui ne le sont pas plus tolérants ? Renaud Lagabrielle dit clairement que son livre se veut un « outil pédagogique » à destination des enseignants.

Le corps de l’ouvrage est constitué de quatre chapitres. Le premier pose la question du narrateur : qui « parle » dans les romans évoquant l’homosexualité ? Les trois autres sont grosso modo thématiques, le 2 évoquant l’identité homosexuelle, le 3 le suicide et le SIDA et le 4 l’homoparentalité. Il n’y a pas de conclusion. Le chapitre 2 occupe à lui seul plus d’un tiers de l’ouvrage. Il en constitue l’épine dorsale. À l’exception du balayage effectué dans le premier chapitre, le livre évoque rarement son corpus dans sa globalité. Les entrées thématiques font que les romans sont distribués dans tel ou tel chapitre ou sous-chapitre.

 
Le premier chapitre évoque donc les différents types de narrateurs rencontrés. Dans presque tous les cas, note l’auteur, il s’agit de l’un des protagonistes de l’histoire. Renaud Lagabrielle privilégie la « voix homosexuelle », c’est-à-dire les romans dont le narrateur est homo. Puis il évoque « les stratégies […] des récits à narrateur hétérosexuel » — ayant reconnu d’emblée que la « majorité des romans » sont dans ce cas de figure, instaurant un « profond déséquilibre ». En effet, la question de la « voix » est un enjeu très fort pour l’auteur :

[…] laisser un narrateur ou une narratrice homosexuel-le narrer sa propre histoire signifie lui reconnaître une autorité discursive sur son homosexualité. Lui accorder cette autorité discursive, c’est l’autoriser à s’approprier un site d’énonciation des discours sur soi, un savoir sur soi, sur sa façon de considérer l’homosexualité et de la vivre. (p. 42).
Après des siècles d’inexistence de cette « voix », il est donc désormais possible pour des jeunes lecteurs et lectrice — même si cela reste dans des proportions très faibles — de lire, d’« entendre » des homosexuel-le-s parler d’eux-mêmes, d’elles-mêmes. (p. 43).

 
La conclusion du premier chapitre reprend cette position et émet l’hypothèse que la somme des narrateurs homos crée une « voix collective », théorie assez étonnante.

[L]es différentes « voix »,aussi individuelles et singulières soient-elles, [des narrateurs et des narratrices homosexuel-le-s] ne peuvent-elles pas être appréhendées comme une « voix collective » ? Ce terme renvoie à l’une des catégories de la voix narrative proposées par Susan Lanser, la « communal voice »,un mode de narration qui, précise S. Lanser, semble « être en particulier un phénomène de communautés marginales ou opprimées […] » (p. 67)

Le deuxième chapitre, « Les romans de la subjectivation », constitue, comme je l’ai déjà indiqué, l’épine dorsale de l’ouvrage. En fait de subjectivation, il s’agit plutôt du mouvement inverse : à travers quatre thèmes — la répression (« haine de soi », « contrôle des corps », mise au placard, homophobie), le coming out, les relations amoureuses et les attitudes de transgression — Renaud Lagabrielle objective un certain nombre de thèmes psychologiques connus liés à l’homosexualité en montrant comment ils apparaissent dans les ouvrages qu’il analyse. Plus exactement, le mouvement du texte consiste à faire émerger les thèmes un à un à travers telle ou telle œuvre, en validant les situations fictives par des analyses empruntées aux études gaies et lesbiennes. En quelque sorte, on part d’un discours général sur des situations, qui sont illustrées par tel ou tel roman, avant de repartir vers le général, confirmé par les travaux savants sur, par exemple, le « placard » (Eve Kosofsky Sedgwyck), l’homophobie (Didier Éribon), l’assignation à un genre déterminé (Judith Butler), etc.

Au reste, le même mécanisme est à l’œuvre dans le chapitre 3, consacré au suicide, au SIDA et à la mort, et dans le chapitre 4, « Homoparentalités ». Au fur et à mesure que l’on progresse dans la lecture, le sentiment d’une sorte de cabotage thématique va en s’amplifiant. Les situations fictives sont un pur reflet de la réalité sociale à laquelle se réfère l’auteur, mélange d’intuitions et de lectures savantes. Dès lors, le traitement thématique l’emporte nettement sur toute autre perspective et Renaud Lagabrielle tient un discours très général pour lequel les livres ont une fonction presque exclusivement illustrative. À cet égard, le début du chapitre 4 est emblématique de cette objectivation du contenu des romans :

« Vous savez, la société évolue, les choses bougent. Avec le PACS, on finira par accorder le droit d’adoption aux couples homosexuels. » (Oh, boy !, de M.-A. Murrail, p. 60)

Cette remarque de l’assistante sociale dans Oh, boy! renvoie à l’une des questions centrales liées à la reconnaissance légale des couples de même sexe en France, celle de la possibilité pour des personnes homosexuelles de devenir des parents légalement reconnus. Les questions de la reconnaissance légale comme celle du désir d’élever des enfants peuvent être perçues comme un signe des changements qui ont marqué la société ces trente dernières années, notamment le « monde » gai et lesbien. Rappelons que la reconnaissance juridique de l’homoparentalitéqui a nourri une « crainte apocalyptique de la destruction du droit de la famille », de son caractère « sacré » et « naturellement hétérosexuel », ne fait pas partie des nouveaux droits dont bénéficient les homosexuel-le-s depuis le vote du Pacs en 1999. (p. 263)

Autre caractéristique qui ne cesse de s’affirmer de chapitre en chapitre : face à la norme « hétérocentrique », Renaud Lagabrielle en propose une autre, qui l’amène parfois à se comporter en censeur.

Le roman de Daniel Meynard, Comme la lune, établit un rapport direct entre l’homosexualité du personnage et le fait qu’il soit atteint du sida. Les représentations de l’homosexualité dans ce roman sont ambivalentes. D’un côté, l’homophobie est critiquée par la jeune narratrice, pour laquelle le racisme sexuel de son père participe de sa bêtise. Mais la façon dont Mirabelle pense (à) l’homosexualité de Ferdinand, même si cela lui pose aucun problème, signifie comme l’adolescente réagit elle-même d’une manière réductrice. Après avoir pris conscience de l’homosexualité de l’écrivain, elle se rappelle en effet « ses gestes toujours gracieux et sa voix douce. Presque féminine » (p. 113). Elle n’est d’ailleurs pas la seule à penser l’homosexualité masculine comme une identité sexuée inversée. Sa professeure de français lui avait dit quelques instants auparavant que Ferdinand, « c’est pas un homme, enfin… »,pour se reprendre aussitôt en ajoutant « Enfin pas un homme à femmes, je veux dire » (p. 108). C’est à cet endroit du roman que le récit dérape et tombe dans un piège qu’il aurait été pourtant facile d’éviter, l’écriture ayant fait montre jusqu’alors d’une grande finesse. Après avoir suggéré l’homosexualité de Ferdinand à Mirabelle, la professeure de français lui apprend en effet également qu’il a le sida, « depuis cinq ans ». Et Mirabelle de voir alors un lien évident entre le sida de Ferdinand et son homosexualité. Comme elle le dit dans la scène suivante, qui ne devrait pas avoir de place dans un roman destiné à la jeunesse, sauf en étant remis en question, ce qui n’est pas le cas […] (p. 222-223, c’est moi qui souligne.)

 

Le ton moqueur du commentaire de la narratrice […] invisible indique qu’elle ne partage pas tout à fait l’opinion de Josiane. Pourtant, la répétition au cours du récit du « problème » que représentent les fréquents changements de partenaires sexuels de Barthélémysont autant de raisons pour finalement s’opposer à la fonction tutélaire de Barthélémy. Une décision qui laisse finalement apparaître Oh, boy! sous une lumièred’homophobie libérale, bien regrettable. (p. 277).

Renaud Lagabrielle semble avoir de gros problèmes avec les romans dont les auteurs n’expriment pas une position nette et morale. Pour cette raison, il ne sait pas à quel saint se vouer à propos d’Oh, boy ! de Marie-Aude Murrail :

Les descriptions [de Barthélémy] ne seraient pas dérangeantes […] si elles n’étaient pas considérées par presque l’ensemble des personnages du roman comme, justement, « dérangeantes ». Mais surtout, si elles n’étaient pas associées dans le récit à un certain nombre de comportements de Barthélémy qui rappellent certaines représentations homophobes qui circulent encore de manière forte. Si le récit permet à ce sympathique personnage de dévoiler au cours du roman une responsabilité inattendue et une image de soi positive, le grand nombre de descriptions connotées négativement laisse quelque peu sceptique quant aux stratégies de l’instance narrative, qui semble enfermée dans des schémas encore rigides. (p. 90)

 

Enfin, Oh boy! révèle son emprisonnement dans la « prison du genre » d’une autre manière, plus inattendue. En opposant Barthélémy, un homosexuel « efféminé », au professeur Nicolas Mauvoisin, homosexuel « viril », la narration signifie en effet qu’il semble préférable d’être un homosexuel « viril » qu’un homosexuel « efféminé ». Mauvoisin est médecin, alors que Bart, lui, change régulièrement de profession : il préfère ne pas trop chercher de travail, parce que « le problème, quand on cherche, c’est qu’on risque de trouver ». Il ne veut « pas vraiment rien » faire dans la vie, « juste pas grand chose. Testeur de jeux vidéo, par exemple… » (p. 92)

Le problème est que notre critique ne se rend pas compte qu’il projette lui-même une certaine norme morale sur le personnage du roman (Barthélémy est un parasite, une folle, une tête de linotte) et qu’il est pris au piège de ses propres préjugés ! Un certain sens de la « justice » l’amène à citer quelques passages hilarants du livre, mais il en parle avec un sérieux confondant, prenant nombre de détails au premier degré — ce qui lui fait perdre complètement de vue l’aspect foncièrement humoristique du livre et lui fait interpréter certains silences de la narration comme des manifestations d’homophobie (à mon sens une sérieuse erreur d’interprétation).

Ailleurs, il surinterprète : il consacre quasiment 18 pages d’affilée (p. 204-217) à prouver que le personnage décédé du Cahier rouge de Claire Mazard s’est suicidé parce qu’il ne pouvait pas assumer son homosexualité. Le roman en question est extrêmement poignant et sa force, d’après moi, est de figurer les tâtonnements d’un grand frère qui cherche à comprendre pourquoi son cadet est mort, sans conclusion définitive. De ce point de vue, l’évocation du livre est une sorte de résumé grossier qui sans cesse plaque des schémas objectivants pour prendre le roman à témoin du grave problème du suicide des jeunes homosexuels. Que je me fasse bien comprendre : ce sujet-là me touche énormément. En revanche, il n’y a pas besoin, pour en parler, de martyriser un très beau roman.

Arrivé à ce stade de mon compte rendu, vous aurez compris que je ne trouve pas ce travail d’un intérêt démesuré et que je suis particulièrement déçu.

J’ai gommé délibérément les rares aspects techniques du discours, non seulement pour rendre ma présentation lisible par le plus grand nombre, mais aussi parce que, en définitive, cette technicité épisodique ne sert pas à grand-chose. Les analyses proprement littéraires sont très rudimentaires et ne dépassent pas ce qu’un étudiant assez moyen en première année de lettres modernes pourrait produire. Le vocabulaire formel n’a d’intérêt que s’il apporte un plus par rapport à une analyse ordinaire. Or, ici, on ne sort pas du banal…

Plus grave, l’analyse thématique fait des romans étudiés de purs reflets de la réalité au service d’un discours missionnaire. En outre, après quelques précautions préliminaires, l’auteur abandonne toute retenue dans l’objectivation des situations romanesques. Pourtant, par sa formation, il devrait savoir que ce genre de démarche est d’une naïveté confondante et que l’on pourrait attendre un peu plus de discernement dans un travail savant. Celui-ci est complètement soumis à une posture militante, qui ne me choquerait pas si elle n’était pas aussi caricaturale.

Ce que l’on perd totalement de vue, c’est l’intérêt littéraire. L’auteur met sur le même plan l’adaptation par Gudule d’un épisode de la série télé L’Instit et les meilleurs romans pour la jeunesse parlant d’homosexualité parus avant 2003 : Macaron citron et Le cahier rouge de Claire Mazard, Tous les garçons et les filles de Jérôme Lambert, l’inoubliable Oh, boy ! de Marie-Aude Murrail, Tout contre Leo et Mon cœur bouleversé de Christophe Honoré, À pic de Franck Secka. Tout se vaut, puisqu’il ne s’agit ni de plaisir littéraire ni d’art, mais de didactique des conditions d’existence des homosexuels. Que je me fasse bien comprendre : ce qui me déplaît ici est le nivellement et l’absence de sensibilité littéraire, pas le souci d’une représentation positive de l’homosexualité dans la littérature jeunesse. En outre, certaines considérations me laissent à penser que Renaud Lagabrielle mésestime l’intelligence et le discernement des jeunes lecteurs, notamment quand il s’érige en censeur (cf. les extraits cités plus haut). Je n’ai pas réussi à retrouver le passage qui m’avait le plus hérissé en termes de mise à l’index d’un livre, sous prétexte qu’il ne condamnait pas assez explicitement telle ou telle situation négative

 

Enfin, il est particulièrement gênant que notre pédagogue ne se préoccupe à aucun moment de l’âge des destinataires des ouvrages qu’il étudie. Comment peut-on mettre sur le même plan Je me marierai avec Anna de Thierry Lenain (qui vise les 6-9 ans) et des ouvrages destinés à des adolescents, comme J’ai pas sommeil de Cédric Érard, Mon cœur bouleversé de Christophe Honoré ou Comme le font les garçons de Marie-Sophie Vermot ? Même en se plaçant dans une stricte perspective pédagogique, c’est un non-sens de traiter de ce corpus en faisant comme s’il s’adressait à un lectorat homogène. De fait, je signale que les thèmes et les modes d’expression varient en fonction du lectorat : pour les petits, le sujet quasi exclusif est l’homoparentalité. Dans les collections pour les grands enfants, le spectre s’élargit, mais le personnage homosexuel n’est presque jamais la figure centrale du livre. Et ce n’est que pour les adolescents qu’apparaissent des narrateurs homos. En outre — et c’est tout aussi important — on ne peut pas avoir la même visée didactique avec de très jeunes lecteurs et avec des adolescents. Je déteste le mot en question, l’intention et les expressions qu’il suggère, mais si je suspens mon jugement, j’ai peine à croire qu’on fait passer des messages de la même manière à tous les âges de la « jeunesse »… Il me semble que la question du lectorat ne se serait pas posée de la même manière ni surtout avec la même intensité, si la problématique de l’auteur était véritablement littéraire, posant la question de la figuration de l’homosexualité. Mais du point de vue de la finalité de son livre, je pense qu’il a commis là une véritable bévue.

Je tiens aussi à signaler que les romans les plus didactiques, notamment en direction du lectorat adolescent, sont rarement les plus réussis. Je pense à des ouvrages qui ne rentrent pas dans le corpus de Renaud Lagabrielle comme Je ne veux pas qu’on sache de Josette Chicheportiche, Les Roses de cendre de Érik Poulet-Reney et surtout Philippe avec un grand H de Guillaume Bourgault et Tabou de Franck Andriat. Ce sont des livres édifiants, d’une grande platitude, sans surprise. La lecture, c’est aussi et avant tout une affaire de plaisir, de frisson, et de surprise. Sinon, on produit des manuels de catéchèse.

 
Par son corpus, pour des bibliothécaires, ce travail est déjà daté. En outre, il ne permettra pas à des « éducateurs » de faire un choix, du fait des lacunes et de l’absence d’indications non didactiques — sauf à acheter l’ensemble des romans, y compris ce qui n’est pas d’un grand intérêt d’après moi. Il ne leur permettra pas, surtout, de deviner ce qui pourrait le mieux parler à de « jeunes lecteurs », notamment en termes de plaisir…

 

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Michael Cart, Christine Jenkins et les LGBT novels for young adults : une déception (disappointment)

Michael Cart and Christine A. Jenkins, The Heart has its Reasons. Young Adult literature with Gay/Lesbian/Queer Content. 1969-2004, (Oxford, U.K., Scarecrow Press, "Scarecrow studies in Young Literature", # 16, 2006).

J'étais ravi de voir sortir cet ouvrage. Je l'ai lu très rapidement. Il n'y a pas d'équivalent en France : les auteurs ont recensé l'ensemble des livres pour adolescents publiés aux Etats-Unis entre 1969 et 2004 qui parlaient d'homosexualité (on parle de "young adults" dans le monde anglo-américain, mais ça correspond de fait à ce que nous appelons littérature pour ados). En ce sens, ce livre est une ressource indiscutable.

En revanche, sur le fond, c'est un ouvrage assez médiocre. Il est néanmoins disponible sur Amazon. L'appareil critique est ce qu'il y a de plus précieux : un inventaire exhaustif de tous les ouvrages concernés et une bibliographie universitaire.

Le coeur de l'ouvrage est divisé en chapitres chronologiques :
1 Donnez-nous un visage
2 Les années 1970 : ce que Donovan a rendu possible
3 Les années 1980 : Annie dans mes pensées (de Nancy Garden) et au-delà
4 Les années 1990 : Est-ce que le mieux pourrait devenir un moins ?
5 Une nouvelle littérature pour un siècle nouveau ?
L'introduction a une vocation méthodologique. Elle prend appui sur les analyses antérieures de romans "afro-américains" pour dégager un modèle d'évolution dans le temps. C'est un découpage en "stades" qui n'a rien de mirobolant, de la "visibilité" à l'affirmation d'une communauté consciente, en passant par une phase d'assimilation. C'est d'une évidence un peu agaçante. Par ailleurs, les auteurs affirment haut et fort leur refus du didactisme, quand bien même leur visée éducative est évidente.

Le chapitre 1 survole la période qui précède la publication des premiers ouvrages spécifiquement consacrés à l'homosexualité chez les adolescents, jusqu'à la publication du roman de John Donovan, I'll Get There. It Better Be Worth the Trip (1969), considéré comme "le premier roman pour adolescents à prendre l'homosexualité pour sujet" ("the first young adult novel to deal with homosexuality"). La technique est à peu près toujours la même dans les 5 chapitres : les ouvrages considérés comme les plus emblématiques sont analysés, du point de vue de leur portée thématique et de leur intérêt "stylistique", et des tendances générales sont dégagées.
Pour le lecteur francophone, je tiens à préciser qu'extrêmement peu d'auteurs américains ou anglais ont été traduits dans notre langue : à part Le vol du coucou d'Aidan Chambers, La nuit du concert de M.E. Kerr, Le cerf-volant brisé de Paula Fox et Jesus & Billy s'en vont à Barcelone de Deirdre Purcell, je ne vois pas trop d'exemples. En tout état de cause, les anglosaxons n'ont pas fait mieux dans l'autre sens ! Cela tient sans doute à la distance culturelle entre adolescents des deux langues. Il faudrait un volumineux appareil de note pour expliquer les arcanes du système scolaire américain à nos teens (et inversement) ou adapter un peu bêtement à la façon des versions françaises des feuilletons US.
Michael Cart et Christine Jenkins adorent ériger certains livres en emblême d'un certain stade, comme Annie on My Mind de Nancy Garden (1982), la série des Weetzie de Francesca Lia Block, The Method de Robert Paul Walker (1990)
, la série des Rainbow d'Alex Sanchez : Rainbow boys (2001), Rainbow High (2003) et Rainbow Road (2005). A l'arrivée, tout ceci laisse un goût d'inachevé : les analyses littéraires sont assez sommaires, se limitant à des considérations vagues, sauf sur le statut thématique de l'homosexualité. Le plus désarmant est la façon dont les auteurs traitent de personnages fictifs comme des êtres vivants. En outre, ils sont assez réfractaires à l'humour, ce qui les amène à malmener un auteur comme James Howe. Pour un ouvrage savant, c'est assez léger. Et les romans qui ont le malheur de ne pas dépeindre positivement l'homosexualité sont soit ignorés soit décriés (à commencer par le magnifique Cerf-volant brisé de Paula Fox). A l'inverse, des ouvrages aussi plats que les "rainbows" sont encensés, alors qu'Alex Sanchez est un peu la Barbara Cartland de la littérature LGBT pour teenagers, la touche éducative en plus. Je suis un peu salaud, là : j'ai lu les trois avec plaisir...
En somme, c'est un livre batard, ni guide complet et assez neutre, ni véritablement ouvrage savant. Néanmoins, il m'a permis de faire quelques découvertes plutôt réjouissantes. J'ai copié ci-dessous (après mon texte initial en anglais) une sélection très personnelle des meilleurs livres dans le genre en anglais, pour ceux que ça pourrait intéresser. Je n'ai pas ôté les auteurs de livres commerciaux (Brent Hartinger, Alex Sanchez, Patricia Nell Warren), dans la mesure où le plaisir de la lecture l'emportait sur la vulgarité, à la différence d'autres, comme Stephen Moore, Mark Kendrick et autres écrivassiers. Vous trouverez quelques résumés et commentaires de livres dans deux articles que j'ai postés ici et
. C'est devenu depuis une catégorie de ce blog.


Retrouvez la liste réalisée alors sur sa page dédiée.

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Stéphane Clerget et le devenir homo : un livre grand public ?

Stéphane Clerget, Comment devient-on homo ou hétéro ?, Jean-Claude Lattès, 2006.

Cet ouvrage est sorti à l’automne 2006 et a reçu un accueil médiatique assez large et enthousiaste. Son auteur est psychopédiatre, très influencé par la psychanalyse. Il s’agit d’un livre de vulgarisation et en même temps d’un plaidoyer consistant grosso modo à affirmer que l’homosexualité est une modalité parmi d’autres de la sexualité humaine. Ce faisant, il récuse la « naturalité » ou le caractère anthropologique d’un traitement différencié des homosexuels par la société et les individus qui la composent. Les gays devraient avoir strictement les mêmes droits que les autres.

Stéphane Clerget se positionne du côté de ceux qui ne voient pas une séparation radicale entre hétérosexualité et homosexualité, qui seraient deux continents plus ou moins étrangers. Au fil du livre, on voit au contraire émerger une gamme de comportements et de positionnements qui constituent plutôt un spectre ou un champ, dans lequel toutes les positions imaginables sont possibles. Dès lors, le titre même de l’ouvrage nécessite d’être relativisé. On ne trouvera pas d’explication ultime, binaire, de ce qui amène quelqu’un à se sentir ou à s’affirmer homosexuel. Il y a sans doute de quoi décevoir les amateurs de formules. Pourtant, c’est sans doute la principale qualité du livre, même si cela rend son titre caduc. Pas totalement toutefois : l’auteur est très attaché à l’idée qu’on devient homo, hétéro, bi, etc. ; que ce n’est pas un destin écrit d’avance mais une construction individuelle dans un environnement qui varie lui-aussi.

Il me semble qu’on peut distinguer trois moments dans le propos de l’auteur. Il consacre une soixantaine de pages à l’histoire des comportements homosexuels et de leur représentation, s’appuyant sur l’abondante littérature historique qui a fleuri ces trente dernières années. Il passe ensuite une centaine de pages à discuter les théories « scientifiques » (génétiques, neurobiologiques) qui prétendent expliquer ou mettre en perspective les comportements homosexuels. À partir de la page 173 et jusqu’à la fin de l’ouvrage (qui en compte plus de 400), il va défendre l’idée (titre de la partie IV) que « l’homosexualité, c’est comme tout, ça s’apprend ». À l’intérieur de cet ensemble, les interprétations psychanalytiques occupent la place principale (200 pages environ), autour de deux pôles : le « désir des parents » et « la libido du jeune enfant ». L’ensemble est présenté en 70 courts chapitres, conformes aux pratiques d’une littérature de vulgarisation.

 

La partie historique me semble la moins intéressante : c’est de la seconde, voire de la troisième main. Stéphane Clerget reprend la thèse, désormais répandue, qu’il faut distinguer des actes sexuels entre individus du même sexe — qui ont toujours existé dans l’espèce humaine — et des conceptions culturelles, qui définissent, stimulent ou prohibent ces actes en les érigeant en comportements, qui eux sont extrêmement variables. À ce titre, il rappelle que le terme d’homosexualité est une invention du second xixe siècle, qui médicalise des activités considérées comme pathologiques, avant leur criminalisation plus ou moins radicale durant la première moitié du xxe siècle. Les mouvements d’émancipation récents sont assez brièvement évoqués, car ils ne sont pas l’objet du livre.

La seconde partie est dédiée à un combat majeur : réfuter le caractère inné de l’homosexualité. Sans que cela donne lieu à discussion, inné est ici synonyme de « naturel », au même tire que les tâches de rousseur, la myopie ou la constitution physique. L’auteur réfute avec brio les études portant sur le « gène » gay en montrant que leurs protocoles expérimentaux sont fallacieux et que leurs résultats ont été démentis. Une autre ligne d’attaque consiste à rappeler qu’un gène est une chose, mais que son expression en est une autre : nombre de nos gènes ne sont pas actifs, tandis que d’autres ont différentes façons de se manifester. Le style très épistémologique de la discussion n’ôte rien à sa lisibilité et S. Clerget y dévoile l’une de ses grandes forces : il peut parler à armes égales avec des biologistes et des médecins. Ultérieurement, le gros de la discussion est d’ordre neuro-biologique : il s’agit de montrer que le cerveau des homosexuels ne se différencie en rien de celui des hétérosexuels, et que toute étude visant à montrer le contraire se heurte à un obstacle majeur. En effet, pour prouver qu’un cerveau d’homosexuel fonctionne différemment de celui d’un hétérosexuel, il faut recruter des personnes qui se reconnaissent telles. Dès lors, aucun examen ne peut certifier que les signaux éventuellement particuliers que l’on détecte par Imagerie à résonance magnétique (IRM) ne sont pas le produit d’un processus d’apprentissage et donc rien ne prouve qu’ils sont innés. Par la suite, l’auteur utilise la théorie de l’évolution et les neurosciences pour réfuter l’idée que les homosexuels sont des personnes physiologiquement différentes. Il insiste notamment sur le fait que les émotions sexuelles sont chez l’homme universellement liées aux « zones cognitives » du cerveau, au langage, à l’interprétation, à la mémoire, bref, aux facultés intellectuelles de l’humanité. Partant de là, toute sexualité est un apprentissage qui capitalise les émotions, les plaisirs, les refus, les expériences accumulés depuis la naissance. En somme, on en revient à l’idée d’un devenir mouvant, qui n’est pas programmé à l’avance, qui peut bifurquer, se recomposer, etc.

La pièce centrale du livre est une relecture des théories psychanalytiques sur l’homosexualité. S. Clerget doit dépasser un problème majeur : la psychanalyse est considérée fréquemment comme une théorie homophobe, qui interprète l’homosexualité comme une forme inaboutie de complexe d’Œdipe. D’ailleurs, Didier Éribon a abondamment dénoncé cette posture, notamment dans Échapper à la psychanalyse. Si Stéphane Clerget arrive à peu près à « sauver » Freud, il a beaucoup plus de mal à dédouaner Lacan. Quant aux homophobes notoires comme P. Legendre ou T. Anatrella, il se garde bien de les évoquer, préférant s’appuyer sur ses expériences cliniques et des lectures contemporaines qui ont abandonné l’idée que l’homosexualité serait une forme « narcissique » et inaboutie de sexualité. Pour autant, le noyau de la doctrine est bien là : les projections fantasmatiques des parents sur l’enfant à naître, les fameux trois stades, la « phase de latence », les processus d’identification du petit enfant à l’un ou l’autre de ses parents. Mais la réflexion de l’auteur a ceci de particulier qu’elle envisage un nombre absolument spectaculaire de configurations. Qu’il s’agisse des désirs des parents ou des constructions symboliques du petit enfant, il propose des dizaines de possibles, aussi bien pour interpréter l’émergence d’un désir homosexuel ou hétérosexuel durant l’enfance que pour expliquer des confirmations ou infirmations à l’adolescence ou à l’âge adulte. Cette richesse des configurations possibles a pour pendant la diversité des sexualités et des affectivités de l’adulte. Le message se veut résolument égalitaire et éclairé : la sexualité humaine est à facettes multiples et l’on peut changer ses désirs jusque tard dans la vie. Homosexualité et hétérosexualité ne sont que des figures jumelles, complémentaires, au sein d’un continuum d’attirances et d’attachements. S’il reste des tabous pour l’auteur, ils concernent des interdits socio-anthropologiques insurmontables : inceste, zoophilie, nécrophilie, pédophilie, etc.

 

Bien entendu, on ne peut que se féliciter de la parution d’un tel livre, dans la mesure où il est libérateur et où il permettra peut-être de faire avancer la cause de l’égalité des droits entre personnes homo- et hétérosexuelles. De même, son refus d’une opposition binaire est plaisante pour tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce dualisme et plaident pour une reconnaissance de la diversité des comportements et des attirances. Il s’agit en ce sens d’un livre profondément démocratique. Pourtant, il a suscité chez moi un certain nombre de réserves qu’il me semble nécessaire d’exprimer.

La première concerne le monopole explicatif réservé au schéma psychanalytique. Comme toujours avec celui-ci, soit on l’accepte, soit on le rejette. C’est particulièrement ennuyeux par rapport aux cas évoqués : S. Clerget nous raconte des récits de vie qu’il raccorde à des configurations psychanalytiques sans que ce soit forcément davantage qu’un raccord. À l’inverse, sa fabuleuse « grammaire » de dispositifs œdipiens débouchant sur une diversité de sexualités fonctionne souvent à vide, c’est-à-dire de façon purement théorique, sans exemples. Il y a bien entendu des exceptions, mais il y a toujours un flottement entre le cas et la rigidité de l’interprétation. On pourrait souvent proposer d’autres explications, qui n’auraient rien de strictement psychanalytique. Par ailleurs, comme toujours avec des récits rétrospectifs, se pose le problème de ce que l’adulte peut dire de son passé lointain, qui nous arrive non pas pur, mais comme une synthèse de discours que l’individu a mixé. Et quand il s’agit d’enfants petits qui ont été en consultation avec le Dr Clerget, se pose le problème inverse de l’inconnue qui pèse sur ce que deviendront ces petits enfants une fois devenus adolescents puis adultes, et sur leurs déclarations à ces âges, ayant consulté un pédopsy durant leur prime enfance…

À travers les petits enfants émerge un autre problème. Manifestement, le Dr Clerget a des vues très larges sur l’homosexualité. En revanche, il en va autrement pour l’identité de genre. Un garçon est un garçon, une fille est une fille. Le transsexualisme est un désordre, et un désordre curable… N’étant pas du tout transsexuel ou transgenre, j’ai du mal à trouver des arguments décisifs pour contrer ce discours. Il n’empêche que cette posture me gêne énormément. C’est comme si le curseur de la normalité avait été déplacé, tout en maintenant une partie des sexualités hors jeu. Autant je suis d’accord qu’il faut vigoureusement dissuader la pédophilie sous toutes ses formes, autant la nécrophilie me semble une atteinte aux personnes et à leur entourage, autant les autres pratiques marginalisées, bien que me dégoûtant à titre personnel, ne constituent pas pour moi matière à généralisation. L’inceste entre personnes adultes consentantes ? La zoophilie ? Ce n’est pas mon rayon, mais peut-on généraliser ? Et les transsexuels sont-ils des déviants intrinsèques ou seulement sous l’œil de nos sociétés ? Quand on a vu Le Souffle au cœur de Louis Malle, peut-on encore avoir une vision monolithique de l’inceste ? Et quand on a lu Luna de Julie-Anne Peters, vu Boys Don’t Cry de Kimberly Peirce, Transamerica de Duncan Tucker, Breakfast on Pluto de Neil Jordan, Ma vie en rose d’Alain Berliner, même s’il s’agit de fictions, peut-on ainsi renvoyer dans la pathologie un rapport à soi dont l’authenticité et le caractère non agressif sont indiscutables.

La dernière de mes objections est à mes yeux la plus importante. Elle concerne ce que l’on met derrière l’idée de choix et de construction. Dans son livre, S. Clerget ne cesse de nous affirmer que nous choisissons d’être quelqu’un, d’avoir tel ou tel type de rapports ou de représentations symboliques. Si l’on adhère à sa vision du complexe d’œdipe, alors on pourrait dire que l’enfant se choisit inconsciemment telle ou telle représentation, en fonction des projections fantasmatiques de ses parents, de ses facultés cognitives, etc. Mais il y a bien quelque chose de l’ordre d’une invention personnelle, fût-elle invisible. L’idée de choix me semble impropre ici, au sens où un choix implique des raisons, bonnes ou mauvaises, justes ou non, rationnelles ou non. Or il me semble qu’en l’espèce, et s’agissant de petits enfants, il ne peut s’agir que d’un processus sans contrôle. Sans aller jusqu’à donner l’exclusive aux déterminations extérieures (parentales notamment), j’ai du mal à considérer cette cristallisation autrement que comme une transformation subie, même si une partie du subi est inhérent à la personnalité de l’enfant. Après tout, bien plus tard, nous subissons nos excès, nos contradictions, nos défaites, même si nous en portons la « responsabilité » au moins partielle et même si nous aurions voulu ne pas collaborer… Cet exemple un peu extrême vise à mettre en cause l’opposition entre choix et contrainte, en suggérant qu’il existe aussi des choix contraignants ou des obligations qui laissent un peu de latitude. Et que dire de ce que les anglophones désignent par le verbe to cope : faculté que nous avons de nous accommoder de quelque chose ou de quelqu’un même si ce n’était pas désiré… Cette question est d’autant plus importante qu’elle a des répercutions politiques : si l’homosexualité est une affaire de construction individuelle, on peut se demander pourquoi le législateur aurait à s’en mêler, et l’on peut même récuser toute espèce de protection spécifique des personnes telles, puisqu’elles sont l’œuvre de leurs choix. En définitive, le livre de Stéphane Clerget pourrait être lu par la droite conservatrice comme une confirmation partielle de l’idée qu’il s’agit de « lifestyle » et non d’une caractéristique intrinsèque.

Pour le dire autrement, je pense que désigner notre sexualité comme une construction équivalente à d’autres constructions de l’individu me semble problématique. On se construit médecin, amateur de jeux vidéos ou fumeur de haschich ; mais pas de la même manière qu’on se construit gaucher, intellectuel ou champion aux échecs. Il y a des carrières (comme dirait le sociologue Howard Becker) qui ne doivent qu’à un apprentissage ; il en est d’autres qui supposent une disposition non nécessairement voulue (ou plusieurs), mais avec laquelle (lesquelles) on peut être amené à coopérer (ou non). Peu importe que cette disposition soit naturelle (on naît gaucher) ou acquise (on grandit dans un milieu intellectuel). On pourrait même dire que les dispositions les plus contraignantes, les plus difficiles à dépasser, sont celles qui viennent de l’éducation. Il me semble que les homosexualités et les bisexualités sont des carrières du second type. Ce qui se construit, c’est la façon dont on s’en accommode plus ou moins bien, dont on les sublime ou les assume, dont on les utilise ou les réprime. Mais que peut l’enfant ou l’adolescent face à des attirances non verbalisées, non désignées, que souvent il ne formulera que plus tard ? Où est le choix initial ? Je ne sais pas si la biologie ou la psychanalyse ou n’importe quel autre corpus théorique peuvent fournir une explication de l’attirance pour des personnes de son sexe. Stéphane Clerget ne m’a pas plus convaincu sur ce plan que les autres. Et ce d’autant moins qu’il ne fait pas de distinction entre des constructions totalement contingentes (j’ai décidé un jour de me mettre à cuisiner ou à aimer Nabokov) et d’autres qui ne le sont pas (je coopère avec mon intellectualité depuis longtemps, et cela s’est révélé avantageux dans certaines circonstances, même si cela m’a souvent marginalisé ; pour autant, je n’ai pas « choisi » initialement d’être un intello, même si mes parents m’ont en quelque sorte façonné ainsi).

En définitive, voici un livre stimulant, utile sans doute, hétérogène dans son inspiration, mais certainement pas la synthèse « aussi complète » que possible dont se vantent les éditeurs. Les failles de la psychanalyse comme potentielle science d’enquête sur la psychè humaine sont hélas bien présentes. Cela n’enlève pas leur intérêt aux explications de l’auteur, dans la mesure où elles restaurent l’idée d’un pluralisme des voies qui mènent à une même sexualité et d’un pluralisme des carrières de vie à partir d’une même cristallisation identitaire, sans oublier le pluralisme des sexualités elles-mêmes.

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