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Articles avec #livres en anglais (general) catégorie

Mark Behr, brièvement

Au cours de ces dernières années, j'ai lu nombre de livres formidables, mais je ne venais plus faire de chroniques ici. La plupart, je les ai lus en anglais, pour diverses raisons. Je n'ai absolument pas le temps de parler d'eux en détail. Je ne veux plus m'avancer sur la perspective d'une future notice (tant de fois elles sont restées lettre morte) alors je déblaie un peu

 

L'une de mes révélations majeures a été l'écrivain sud-africain Mark Behr (1963-2015), qui n'a publié que trois romans avant sa précoce disparition. Je les ai lus tous les trois en 2016 : The Smell of Apples (1995, trad. L'Odeur des pommes), Embrace (2000, non traduit) et Kings of the Water (2009, trad. Les Rois du paradis). Formellement très inventifs, ses livres sont remplis de trouvailles, qui pour certaines ont pu rebuter des lecteurs du monde anglophone (raison pour laquelle son deuxième livre, sans doute le meilleur, a eu peu de succès). L'un de ses dadas était de fragmenter la narration, de mélanger les plans temporels, les langues, etc. Pour autant, ses livres sont loin d'être hermétiques et ils disent aussi beaucoup sur l'Afrique du Sud d'avant l'apartheid. Le sujet n'est certes pas original, mais il est inépuisable. La culpabilité, l'ambiguïté et le malaise traversent ses livres, sachant que le positionnement politique de M. Behr dans sa jeunesse a donné lieu à une controverse rétrospective. Plus spécifiquement, ses deux derniers romans labourent la question de l'adolescence blanche homosexuelle dans l'Afrique du Sud des années 1970 et 1980 - sujet également traité par Michiel Heyns dans The Children's Day (2002). L'Odeur des pommes (écrit d'abord en afrikaans) parle d'enfants trop jeunes pour que ce soit central, mais le livre est construit autour d'une révélation abominable qui renvoie à la culture du silence de la société afrikaner et à son masculinisme. Ici comme ailleurs, M. Behr juge peu, il donne à voir, et le spectacle n'est pas joli joli.

Embrace reste mon préféré. Bildungsroman semi-autobiographique éclaté et dévoyé, récit de l'apprentissage de l'hypocrisie et de la lâcheté, il relate les successifs dépaysements de Karl de Man, à travers des allers et retours incessants dans les quatorze premières années de sa vie. Roman familial, animalier (les bêtes et insectes y occupent une place décisive), paysager, il a pour toile de fond la déchéance progressive d'une famille d'anciens fermiers du Mozambique et les initiations contrariées d'un garçon plongé à l'âge de 11 ans dans un pensionnat musical dont la chorale de garçons fait des tournées dans le Monde. Là, il développe une relation amoureuse avec Dominic Webster, sorte d'antithèse de lui-même, aussi loyal, out et antiraciste que Karl peut être dissimulateur, déloyal et ambigu ; Karl a d'ailleurs aussi une relation torride avec l'un de ses professeurs, plus une petite-amie dans la ville de ses parents... Le livre est une peinture extrêmement subtile de la société sud-africaine, de ses divers motifs racistes et homophobes. Il fourmille de personnages secondaires intéressants et de moments poétiques. Pour y revenir, il faudrait que je relise ses 590 pages très denses... Pareil pour Les Rois du paradis, qui "élargit" la perspective historique mais demeure assez largement une "saga" familiale.

 

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Oranges sanguines, My Side of the story, en bref

Je m'aperçois que je n'ai rien publié sur ce blog depuis un bon mois. Effet rentrée ? C'est possible. Pour un certain temps encore, je suis pris dans une spirale d'activités qui ne me laissent guère le temps de lire pour mon agrément. Quant aux livres que j'avais promis de chroniquer il y a longtemps, si ce n'est pas fait, l'écart temporel est trop important et imposerait une seconde lecture. Mais je n'ai pas renoncé à vous parler de L'amour comme on l'apprend à l'école hôtelière de Jacques Jouet, ni d'écrire davantage sur les trois premiers romans d'Erwin Mortier.
 
J'ai entamé une collaboration avec Sitartmag depuis quelque temps. Ce sera l'occasion pour moi (entre autres) de chroniquer des livres qui n'ont rien (ou peu) à voir avec la thématique gay/lesbienne/bi/trans (LGBT) que j'entends conserver ici. J'espère écrire bientôt pour ce site en ligne un article sur le merveilleux écrivain sud-africain Troy Blacklaws, dont le second roman, Oranges sanguines, vient d'être traduit chez Flammarion, et alors que ressort en poche le premier, Karoo Boy (dans la collection « points roman » des éditions du Seuil). Je mettrai un lien ici quand ce sera publié. Troy Blacklaws puise dans sa jeunesse la matière de romans poétiques qui évoquent l'apartheid dans les années 1970-1980, la mentalité des Boers (descendants des colons néerlandais) vivant dans les régions rurales, le climat dans les écoles pour "blancs", etc. Il y a une sensibilité très vive aux paysages et une façon de raconter assez peu ordinaire. Si vous avez l'occasion de vous les procurer, je vous recommande vraiment Karoo Boy et cette nouvelle variation sur les mêmes thèmes que constitue Oranges sanguines.

Inscrite au cahier des charges aussi, la recension de Tale of Two Summers de Brian Sloan et A Secret Edge de Robin Reardon, lus cet été. Tous les deux ont été publiés dans des collections "young adults" aux USA. Ce ne sont pas de grands livres, même si le second est addictif. J'y reviendrai. Je suis à la moitié de My Side of the Story de Will Davis, roman que m'a recommandé Blandine Longre. C'est un livre extrêmement drôle, pas spécialement facile à lire pour un autodidacte de l'anglais dans mon genre. La motivation pour en parler est plus importante. Et je lis en parallèle l'anthologie de comics, Young Bottoms in Love, réunie par Tim Fish. Malgré un titre évocateur ("bottom" peut se traduire par "passif"), il ne s'agit pas de pornographie, mais d'un florilège dédié à la BD gay, avec des publications régulières. L'inspiration rappelle des homologues européens comme le flamand Tom Bouden (Max & Sven) et Hughes Barthe (Dans la peau d'un jeune homo, Bienvenue dans le Marais) : trajectoires biographiques et peinture sarcastique du « milieu » gay. Du côté de la littérature jeunesse, j'aimerais lire Je n'ai plus dix ans de Thomas Gornet et L'Âge d'ange d'Anne Percin (acquis mais en attente).

Que me reste-t-il à dire ?
Avec plus de 2700 pages vues et plus de 1000 visites, ce mois de septembre atteint un record en termes de fréquentation. Je ne suis pas un obsédé des chiffres, mais c'est un encouragement à continuer. Je préférerais néanmoins travailler à un projet collectif, sous une forme
« site » plutôt que « blog ». Parfois, je m'interroge aussi sur certains voisinages ou hasards de publication. Écrire un texte sur Tony Duvert ici n'avait rien d'évident. J'assume ce choix, mais je sais que ça pourrait choquer certain-e-s.

Depuis le début, j'ai essayé de tenir un certain nombre de règles : pas d'images susceptibles de choquer, pas de pornographie, respect des cadres légaux, délimitation d'une rubrique
«adolescents» pour des visiteurs jeunes. Pour autant, je suis fermement opposé à tous ces prescripteurs qui prétendent édulcorer toute offre en direction de la jeunesse, sous prétexte que celle-ci serait « influençable », et qu'il ne faut lui mettre entre les mains que des ouvrages édifiants. C'est ainsi que l'on produit de la mauvaise littérature à message, des romans de patronage ou de la guimauve. C'est oublier que les lecteurs, même très jeunes, sont justement capables de trier et de faire la différence entre l'imaginaire et la vie. Les pédago-idéologues, qu'ils soient catho-conservateurs ou alter-sexuels, ne font pas la différence entre une œuvre d'art et un prêche. Ils instrumentalisent la lecture sous la férule de leurs certitudes, au risque souvent de ne rien comprendre à un roman qui ne rentre pas dans leur schéma. Ça n'empêchera pas la terre de tourner ni les livres qu'ils vomissent de trouver des lecteurs, mais cela donne souvent envie de leur signifier l'indigence de ce qu'ils écrivent. Dans le cas du site "choisir un livre", je n'ai pas pu m'empêcher d'exhiber au grand jour hypocrisie, niaiseries et nullité critique. Dans d'autres cas, je m'abstiens (parce qu'on ne tire pas sur une ambulance ?). Certains se sont étonnés de ne pas trouver de liens vers des sites assez connus qui parlent de sujets voisins. C'est, dans certains cas, ma facon de refuser ce que je trouve (selon les cas) mauvais, indigent ou malhonnête (dans la mesure de ce que je connais, infime parcelle de ce qui se publie sur internet). En revanche, si lien il y a, c'est que je n'ai pas de réserves à faire valoir.

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Stray de Sheri Joseph

Sheri Joseph, Stray. San Francisco: MacAdam & Cage, 2007.


Publié en février 2007 (même si le copyright indique 2006), Stray est le deuxième roman de Sheri Joseph. En général, le terme qui fait titre est utilisé comme adjectif pour signifier l’errance et l’abandon : a stray dog, a stray teenager, etc. On pourrait donc suggérer une traduction comme À l’abandon ou Le garçon déchu (mais ce second titre est un peu trop sensationnaliste). Dans une interview, l'auteur suggère de considérer ce mot comme une contraction de straight et gay, emblématique de l'un de ses personnages ! En tout cas, il importe de signaler que le livre fait suite à Bear Me Safely Over (Prends moi par la main) dont il est le sequel, comme diraient les scénaristes. D’ailleurs, je conseillerais plutôt de commencer par le précédent avant d’entamer la lecture de Stray. De la même façon, je recommande à ceux de mes lecteurs qui n’ont pas lu Bear Me Safely Over (en français ou en anglais) mais qui souhaiteraient le faire de ne pas aller trop loin dans la lecture de ce post, au risque de voir éventés un certain nombre de rebondissements que l’on peut avoir du plaisir à suivre au fil de la lecture. 

Car Sheri Joseph est indéniablement une romancière, avec ce que cela implique de plaisir immédiat dans l’exposition progressive d’une histoire. On retrouve deux personnages essentiels de Bear Me Safely Over : Paul Foster et Kent McKutcheon, qui forment un triangle avec Maggie (Magdalena) Schwartzentruber, personnage nouveau dans la « saga » de Paul et Kent. Alors que le roman précédent était choral, avec une temporalité compliquée et des narrateurs multiples, celui-ci est d’une simplicité évangélique. Il se déroule quasiment en continu durant six mois, lors de la dernière année de college (premier cycle universitaire) de Paul Foster. Le livre s’ouvre et se ferme par un épisode de week-end en Floride, partagé par les deux personnages masculins, dessinant une sorte de parenthèse dans leurs existences respectives.

It was a compulsion: at every mile marker they passed on the drive to Florida, he flicked his wedding band with a thumb nail. He kept his eyes on the road. Paul’s voice was a soft continuous monologue from the passenger seat, remarking on the landscape, laughing, luring him by slow degrees into remember and we’ve always and us and our, and by the time they reached the gulf-side condo where they would spend the weekend, the sound of that voice had curled up to purr in Kent’s ear, louder than the waves eight floors below their rooms. He felt it as a vibration from within his own body rather than without, now that Paul had gone out on the balcony to look down at the beach. 

Standing in the dim interior of someone else’s vacation home — a living room with glass-topped tables and pastel furniture and framed square prints of seashells on the walls — he gave the ring a twist. Outside, Paul’s blond head was crowned in a brilliance of late-day sun, his hands braced on the wrought-iron rail, and the same chill wind that carried through the open doorway the faint shouts of children and gulls ruffled the shirt along Paul’s shoulders and flattened it to the lean contours of his torso. He was twenty-one. In three years, it seemed he had changed little, same downy stem of a neck and stuck-out ears flushed deep pink along the rims. If an inch taller now, broader in the shoulder, his body was still cut as much for Peter Pan as for Hamlet, the role he claimed to have played in a college production the year before. But he was not the pliable thing that had lived in Kent’s imagination over the missing time, and it was good to have a minute to adjust to the reality of him — Paul, there, in his willful and difficult flesh. 

Probably he was waiting to be coaxed back inside. One foot was hooked behind the other, his face canted toward the beach where there were only a few off-season tourists like themselves —couples strolling the winter sand, a family or two on blankets. Children, yearning for a chance in swim, dashed in test the surf with their toes again, and again, though it was January and they must have known the water would never be warm enough. 

Kent tuned to the inner vibration that made his empty hands at his sides quiver. It sounded like wrong, wrong, wrong, timed to Paul’s steps as he returned inside. To be here was to be already out of control. But he had a plan, insubstantial and fine as a wire. To indulge. To remain detached. 

“You’re married,” Paul said. They were kissing, fumbling with buttons. 

“I know that.” (incipit, p. 1-2)

Stray se déroule donc trois ans après la fin de Bear Me Safely Over. On découvre très rapidement que les deux héros se retrouvent au début de ce nouveau roman bien longtemps après une séparation très douloureuse : Paul a quitté Kent alors qu’ils vivaient en couple à Athens (en Géorgie). L’un puis l’autre ont finalement élu domicile (ou trouvé refuge ?) à Atlanta. Paul a entamé des études de théâtre auprès de Bernard Falk, un lointain disciple de Stanislavskiï, dont il est devenu l’amant puis le protégé. Kent, quant à lui, a rencontré Maggie, et auprès d’elle, il a retrouvé une existence plus conforme à son idée de la vie. Il a renoncé à sa carrière de guitariste et travaillote, davantage concerné par sa vocation d’homme au foyer. Maggie, elle, est avocate, et a dévoué sa vie à défendre les condamnés à mort. Elle appartient à l’église Mennonite, une dénomination assez proche des Amishs, à cette différence majeure que les Mennonites sont « dans le monde » et ne refusent pas la modernité. Maggie est un personnage extrêmement attachant, qui me rappelle Sidra Ballard.

In the kitchen, Lila handed her a loaf wrapped in foil and red ribbon, still warm, along with a second in plain foil. “That one’s for you,” she said, of the ribbonless package. “To take home to your poor starving husband.” 

Maggie set them on the counter. “Wow, check out the cut!” Two-handed, she reached over her sister’s seven-months-pregnant belly to fluff her newly short hair. As children, their hair had grown long and straight, past their hips — they hadn’t been allowed to cut it. Combing and braiding had been a daily chore. Now, as adults, they seemed to be dueling with shorter and shorter cuts. Maggie’s dark hair kicked out in wisps along her neck. Lila’s, lighter and russet-tinted with flecks of gray, was now capped close to her head and feathered back on one side. 

“Don’t copy it,” Maggie’s niece, Chloe, admonished her from the table where she was doing homework. “Yours is cute the way it is. Hers is too short, don’t you think?” 

She wasn’t really asking. Ever since Chloe had hit puberty, she had put herself in charge of all family issues involving taste and propriety. She had also decided entirely on her own that Mennonite was cool. For the sake of family and tradition, she said, not just for beauty, she wore her honey-brown hair the way they had as girls. Today it swept loose over her shoulders and past the seat of her chair. To conceal her braces, she spoke almost always in a kind of terse, pointed mumble, but it was a vanity that she had managed to package into an unsmiling diva persona that worked beautifully for her — as if the world were just a little too vulgar to warrant her full emotional engagement. 

“I don’t copy her, I’ll have you know,” Maggie reminded Chloe. “She copies me.” 

“Oh, please!” Lila said. “Who got married first? Who moved to Atlanta first?” None of this sparring was exactly fair, since Lila was eight years older. She patted the mound of her belly. “You’ll have one of these next.” 

Chloe snorted and said, “Yeah, you’re falling way behind there,” as if the one in progress were Lila’s tenth and not her third. 

Maggie sat at the table. The teapot whistled and Lila filled two mugs. The kitchen was already aromatic with the fresh-herbed pork roast in the oven. “I think I’m not having any,” she said, kind of experimentally. “Of those, I mean.” 

“Good for you!” Chloe barked. “The world is overpopulated. But try telling some people that, who can’t even be bothered to eat vegetarian.” 

“I have too much to do,” Maggie said, a little insistent though Lila hadn’t said a word. “There are so many messed up people in this city— I really think I have my hands full as it is without making more of them.” 

“Amen, sister,” Chloe muttered, pencil scratching along her paper. “You go, girl.” 

Lila considered her, mouth a straight line, and Maggie knew she was once again being assessed for damage. But Lila wouldn’t open the door to past traumas with Chloe in the room, and she shrugged herself back into a lighter mood. “You don’t mean that. You’re just being outlandish, as usual. You’re young!” 

“Always younger than you. But not that young.” She ran her hands back through her hair, which felt too long suddenly, unruly. “I’m serious, when am I going to change a diaper, huh? I don’t really have a big interest in diapers, to be honest. I’d have to hire a nanny and that’s no way to raise a kid.” 

“I’ll be your nanny,” Chloe said. “I need the money.” 

“It’s just not me.” She felt the need now to reassure her sister that she was fine. “The mom thing. I’m a lawyer. My house has”— she searched Lila’s kitchen, her hand-sewn curtains and terra-cotta tile— dirt in it. And very rarely any bread to speak of.” 

“Have you mentioned this to Kent?” 

This took her off guard. “Kent? Why?” 

Lila pursed her mouth primly. “Well, I think he might want kids.” 

She scoffed, and then looked at Lila harder. “Really?” But the idea was ridiculous. “Why, because he’s a guy? This is your theory, that all men have some biological drive to reproduce?” 

Lila sipped her tea. “When they get married? I’d say, usually. They’re thinking it somewhere. Besides, he’s got that whole dad vibe going on. You know, like at family picnics, that manly grill-guy-giving-piggy-back-rides-and-holding-the-baby thing.” 

“But we aren’t that way,” Maggie said, though it was hard to find the words for what she meant — especially without insulting the whole child-bearing endeavor. We’re complete in ourselves, she wanted to say, of her fragile one-year union. “Not all marriages have to be like that. They can be about other things, can’t they?” (p. 37-39)

Davantage encore que son prédécesseur, Stray est un roman caméral, qui se déploie en un nombre extrêmement restreint de lieux (les appartements de Bernard, la maison de Kent et Maggie, celle de sa sœur, plus quelques autres), un nombre non moins restreint de personnages (grosso modo de sept à vingt, si l’on compte seulement les principaux, ou si l’on adjoint les rares figurants). Plus encore, tout tourne autour du trio Paul/Kent/Maggie, qui tiennent les premiers rôles. Huis-clos ? Le qualificatif serait tentant — sauf que justement les personnages (à commencer par la jeune femme) sont ouverts sur le monde, même s’ils demeurent attachés à quelques lieux d’Atlanta. Rien ne suggère un quelconque enfermement. Simplement ce qui intéresse la romancière est la géographie changeante des sentiments, qui ne se préoccupe qu’accessoirement d’un décor. Ici encore, très peu de descriptions, et toujours nettement circonscrites, localisées. Ce dispositif est mis en abyme par l’activité théâtrale de Paul, dans laquelle se reflète l’une des questions majeures du roman : la vie ressemble-t-elle à une pièce de théâtre ? Question à laquelle Sheri Joseph répond, il me semble, entièrement par la négative ! 

En effet, Stray a des allures de tragédie (ou de roman noir). Et d’ailleurs, à mesure que l’histoire avance, les personnages se trouvent enserrés dans une intrigue de plus en plus inextricable. Au départ, on découvre donc qu’après une longue séparation Paul et Kent se sont retrouvés dans une bibliothèque, et que le désir sexuel entre eux est encore extrêmement vif. Lorsque le personnage de Bernard Falk apparaît, on apprend qu’il est atteint d’un cancer en phase terminale. Il apparaît aussi que Kent n’a de cesse que d’expulser Paul de sa vie et que celui-ci vit son avenir comme un gouffre sans fond, entre le rejet de l’homme qu’il a toujours aimé et l’affection encombrante de quinquagénaires qui s’ingénient à le « protéger ». Et quand un enchaînement de circonstances le propulse dans la vie de Maggie et que peu de temps après Bernard meurt dans des circonstances tragiques, l’étau se resserre lentement autour du cou de Paul… Progressivement, Stray devient une sorte de thriller psychologique, dans lequel une trame policière vient s’entremêler avec un écheveau psychologique. La montée en puissance du suspense est tout à fait redoutable. Le lecteur se retrouve une nouvelle fois placé devant un abîme qui menace l’existence de Paul, et peut également contaminer Kent et Maggie. 

Plus classique dans sa narration, Stray est nettement plus sombre que Bear Me Safely Over, roman qui semblait empreint d’un humanisme optimiste. Ici, au contraire, Sheri Joseph fait surgir des tâches d’ombre un peu partout, dessinant suggestivement les lâchetés des uns et l’aveuglement des autres. Les personnages s’ingénient à ne pas se comprendre et leurs combats, aussi beaux soient-ils, ressemblent à un perpétuel déni. Dans cette farandole d’illusions amères, de pulsions mesquines, seul Paul demeure à peu près indemne, même s’il n’est pas le dernier à s’illusionner. À bien des égards, le roman est un très beau portrait de jeune homme peu à peu saisi par une maturité rayonnante.

 

Comme toujours avec les romans en anglais, j’éprouve des scrupules à émettre des analyses stylistiques, tant j’ai le sentiment qu’il me manquera toujours une partie du génie de la langue. Je peux juste dire que ce gros roman de 444 pages est passionnant, écrit dans une langue riche et alerte. J’ai déjà souligné le talent de dialoguiste de Sheri Joseph. Cela se confirme ici, outre une inclinaison pour une sorte de pastiche à la manière de Patricia Highsmith et une ironie latente, comme moirée. Au-delà de ce qui se passe et se pense, on devine la romancière placée en léger retrait, encore moins dupe que quiconque de cette dramaturgie parfois violente. Le livre a un double-fond comme une pièce de théâtre peut avoir un hors-scène, et c’est dans cet ailleurs que le lecteur trouve les ressources les plus précieuses.

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Someday, This Pain Will Be Useful To You de Peter Cameron

Peter Cameron, Someday, This Pain Will Be Useful To You. New York: Frances Foster Books, 2007. Voir l'annonce de la traduction française

 

Peter Cameron est un écrivain au statut paradoxal en France : largement traduit (par les éditions Rivages), disponible en poche, mais bénéficiant d’une notoriété très maigre. J’ai d’ailleurs noté seulement deux commentaires sur amazon pour cinq livres traduits, et je n’ai jamais vu passer de critiques dans la presse que je lis. J’imagine qu’il doit bien être évoqué de temps en temps et avoir des lecteurs. Sinon, cela fait longtemps qu’il ne serait plus traduit : c’est ce qui s’est passé pour Jim Grimsley, dont plus rien n’a été traduit depuis Dream Boy en 2003, alors qu’il a abondamment publié ces dernières années… 

La production de Peter Cameron a un air de famille avec celle de Stephen MacCauley, même si elle ressortit moins à la littérature de divertissement et s’empare de sujets plus graves. Année bissextile (Leap Year, 1990) et Week-end (1994) sont des romans ligne claire chroniquant la vie de gays new-yorkais à diverses étapes de leur vie. Andorra (1997) — fable trouble qui parle d’ennui et de réclusion dans une principauté semi-totalitaire — a marqué une inflexion plus ambitieuse dans l’inspiration de P. Cameron. Il n’est pas certain que ce livre assez peu aimable ait amélioré l’audience de l’auteur, avec son personnage principal subtilement antipathique et son écriture monocorde. Les nouvelles réunies dans le recueil Au beau milieu des choses (The Half You Don’t Know, 1997) s’accordent au principal avec la veine réaliste teintée d’humour des premiers romans. N’ayant pas lu Là-bas (The City of Your Final Destination, 2002), je ne saurais inscrire cet ouvrage dans cette trajectoire. 


En revanche, je viens de terminer son dernier ouvrage publié, Someday, This Pain Will Be Useful To You (2007). Et c’est de loin son livre le plus réussi à mes yeux. Je l’ai dévoré en trois jours dans une sorte d’euphorie tranquille. Comme c’est le premier que je lis en anglais, j’ai assez peu d’éléments de comparaison du point de vue de l’écriture. Je n’ai aucune envie de me livrer à l’exercice scholastique consistant à comparer la manière de ce roman avec celui des précédents. Qu’il me suffise de dire que c’est un livre qui procure une jubilation permanente au genre de lecteur que je suis. 

Pour la première fois, le personnage central (et narrateur) est un jeune homme de dix-huit ans, James Sveck. On pourrait traduire le titre par « Un jour, cette peine te servira à quelque chose ». C’est le genre de maxime dont le héros a été abreuvé par son entourage, pour lui faire passer la pilule d’une existence décevante. Fils d’un businessman stylé et d’une galeriste (divorcés, obviously), new-yorkais de la tête aux pieds, James a un problème majeur avec le monde, et principalement avec ses contemporains. D’une intelligence et d’une clarté d’esprit stupéfiantes, James n’arrive pas à supporter la médiocrité et les mascarades qu’on voudrait lui infliger. La seule personne qui trouve grâce à ses yeux est sa grand-mère, ancienne artiste de 80 ans passés, qu’il visite régulièrement et chez laquelle il va se réfugier quand son moral est vraiment bas. 

L’essentiel du roman se passe durant l’été 2003, alors que James vient de sortir du lycée (high school), travaille dans la galerie d’art de sa mère (très peu fréquentée) et devrait en théorie entrer dans un college assez prestigieux (Brown). Mais voilà : il n’en a pas la moindre envie. Son unique désir serait d’acheter une vieille maison dans le Midwest et d’échapper à la mascarade des études. On suit également des épisodes remontant au printemps de la même année : visite de Washington parmi un groupe de brillants lycéens qui a fait dérailler le personnage et l’a conduit chez une psychothérapeute.

A woman appeared in the doorway. Although there was only me and the tuna sandwich lady, she looked around the room as if it were full of people and said, “James? James Sveck?” 

“Yes I said. I stood up and approached her. 

She held out her hand and I shook it. It felt very cool and slender, “I’m Dr, Adler,” she said, Why don’t you come with me?” 

I followed her down a depressing hallway into a tiny windowless office that might have housed an accountant. […] 

I must have looked as surprised as I felt when I entered her office, for Rowena Adler looked at the utilitarian clutter about her and said, “I’m sorry about this mess. I’m so used to it. I forget how it looks.” Then she sat down and said, “It’s nice to meet you, James.” 

I said, “Thank you” as if she had paid me a compliment. I wasn’t about to say it was nice to meet her, too. I hate saying anything expected like that, that kind of dead, meaningless language. 

Why don’t you sit down there?” she said, indicating an uncomfortable-looking metal folding chair. It was the only other chair in the room, but she said it as if there were many and she had selected this one especially for me. She was sitting in a tweed-covered office chair on casters that was turned away from her desk. The room was so small our knees almost touched. She leaned back, ostensibly to be more comfortable, but I could tell it really to move away from me, “I usually see patients in my office downtown, but on Thursdays I can’t get away from here, and I wanted to see you as soon as I could.” 

I didn’t like the way she called me a patient, or implied I was a patient, although since she was a doctor and I was consulting her I’m not sure what else I could be. A client sounded too businesslike, but she could have just said “people” but then I thought I was wrong to be offended: there is nothing shameful about being a patient, one does not bring sickness upon oneself, it is an unelected characteristic—cancer and tuberculosis are not indications of people’s character (I had read Susan Sontags Illness as Metaphor in my modem morals class last spring), but then I thought, Well, maybe with psychiatry it’s different, because if you’re manic-depressive or paranoid or sexually compulsive it is rather indicative of your character, or at least inextricably linked with your character, and these things must be bad, otherwise they would not be treated, so being a patient in these circumstances was an indication of some sort of personal failure or— 

 “So, James” I suddenly heard her saying, “what brings you here?” 

This seemed a stupid question to me. If you go to a dentist you can say “I have a toothache” or you go into a jeweler’s and ask to have a new battery installed in your watch, but what could you possibly say to a psychiatrist? 

“What brings me here?” I repeated the question, hoping she would rephrase itmore intelligibly. 

“Yes.” She smiled, pointedly ignoring my tone. “What brings you here?” 

“I suppose if I knew what brought me here, I wouldn’t be here”, I said.
“Where would you be?”

“I’m afraid I don’t know”’ I said.
“You’re afraid?”

I realized that she was one of those annoying people who take everything you say literarily. “I misspoke’ I said. “I’m not afraid, I just don’t know.” (p. 68-70)

Avec sa narration à la première personne, son héros en décalage, son humour, le livre a été immédiatement comparé avec L’Attrappe-Cœur de J.D. Salinger par la critique américaine. C’est comme s’il n’existait pas d’autre exemple de teen novel réussi ! Ce que James Sveck partage très certainement avec Holden Caulfield, c’est le pouvoir émotionnel : je n’ai pas l’habitude de m’attacher à un personnage de fiction. Celui-ci fait exception, un peu à la manière du Hal de Dance on My Grave d’Aidan Chambers. Peter Cameron en a fait un narrateur cultivé (il vénère Denton Welch — ce que je peux comprendre !), extrêmement ironique et en même temps traversé par une grande fêlure. Tout au long du roman, de rebuffade en bêtise, d’errements en tâtons, de dialogue de sourds avec la famille en moments de complicité, le lecteur fait face tout à la fois aux contradictions post-adolescentes du personnage et à son profond désarroi (lequel est très élégamment suggéré plutôt que dénoté).

Someday, This Pain Will Be Useful To You est aussi un roman satirique qui moque sans férocité les milieux « libéraux » (au sens américain) new-yorkais (mais aussi la province « crasse »). Le paradoxe de la retenue de James, de sa réticence foncière à socialiser, est d’autant plus puissant qu’il a grandi dans un univers on ne peut plus libre, aisé et open-minded : le directeur de la galerie de sa mère est un trentenaire gay et noir, sa sœur vit l’amour libre avec un sociolinguiste prénommé Rainer Maria (et marié par ailleurs), etc. Un à un plusieurs adultes demandent à James s’il est gay pour mieux le « comprendre » (en fait à chaque fois que le héros a un comportement bizarre). Son aversion pour l’idée d’entrer dans un college suscite une incompréhension totale, dessinant assez subtilement une norme sociale dans laquelle tout ce petit monde est enfermé. Même la grand-mère ne comprend pas :

She put milk in her coffee and stirred it and pushed the creamer and sugar toward me and then said, “What’s this all about? Are you thinking of not going to college, James?”

“Yes’ I said. “How did you know?”

“Perhaps I am clairvoyant after all” she said.

“Well, do you think I should go to college?”

“I suppose I’d have to know what you would do if you didn’t, I hardly see why what I thought would be of any interest to you.”

“Well, I am interested, I wouldn’t ask you if I weren’t.”

“Why don’t you want to go to college?”

She was the third person who had asked me that question in as many days, and I felt I was getting worse instead of better at answering it. My grandmother waited patiently for my answer. She pretended there were crumbs on the table that needed brushing off.

After a moment I said, “It’s hard for me to explain why I don’t want to go. All I can say is there’s nothing about going that appeals to me. I don’t want to be in that kind of social environment, I’ve been with people my own age all my life and I don’t really like them or seem to have much in common with them, and I feel that anything I want to know I can learn from reading books — basically that’s what you do in college anyway — and I feel I can do that on my own and not waste all that money on something I don’t think I need or want. I think I could do other things with the money that would be better for me than going to college.”

“Such as?” my grandmother asked.

I didn’tanswer because itwas suddenly clear to me, for a second or two, that part of this not wanting to go to college was simply a desire not to move forward, for I loved where I was at the moment, and felt that so surely and keenly: sitting there, in my grandmother’s kitchen, drinking her freshly percolated coffee from coffee cups and not from cardboard cups with sippy lids, sitting in her perfectly ordered kitchen with the back door open so a bit of a breeze moved through the house, and the electric clock above the sink humming quietly all night and all day, and the linoleum floor worn down from so many years of washing and scrubbing it was as smooth as leather, and my grandmother sitting across from me in her dress she had probably bought forty years ago and worn a thousand times since then, listening to me, seeming to accept me in a way that no one else did, and the safe summer Saturday occurring outside, all around us, the world not yet totally violated by stupidity and intolerance and hate. (p. 79-80)

Je rajouterai encore que la langue de l’auteur est d’une simplicité à proprement parler classique, ce qui figure assez bien l’esprit du personnage. Certains ont parlé de « antihéros » — ce que je trouve abusif. James est avant tout décalé. Sa compréhension instinctive et son refus de la banalité, des à-peu-près et du suivisme le tiennent à l’écart, mais c’est sans le moindre snobisme. Son tempérament le plus intime le contraint à faire de la rétention, au nom d’un besoin presque maniaque de ne pas trahir la pureté (de ses pensées ou sentiments). Ainsi embastillé, il n’est pourtant jamais pitoyable, bien au contraire, même si ses ennuis avec l’existence sont parfois touchants.

C’est un de ces livres qui pourraient aussi bien figurer dans une collection pour young adults que dans l’édition classique pour adultes (ce qui est le cas). J’ignore si une traduction est prévue. Je ne saurais le recommander avec assez d’enthousiasme à ceux qui peuvent le lire.

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The Boy in the Lake, d’Eric Swanson

Eric Swanson, The Boy in the Lake. New York: St. Martin’s Griffin, 1999.

When I was small, my grandmother told me stories. One of my favorites was about the medallion she wore around her neck: a wafer of thin gold with a picture of a saint on one side and a circle of strange-looking letters engraved on the other. She told me that her mother had put the medallion around her neck the day she left Poland to come to America. The letters, she explained, were Polish. They formed a prayer that she promised to teach me when I was old enough to need it. Until then, I didn’t have to worry because God looked after little children.
I was ten years old when I learned that the story behind the medallion wasn’t necessarily true. Another version existed, which I heard one night at the Polish Club, where my grandmother went to play rummy on Saturdays. (p. 3)

 

 

Le narrateur, Christian Fowler, est un psychologue quadragénaire, en couple avec Richard, un médecin volage. Le roman commence avec l’annonce de la mort de sa grand-mère, et du suicide d’un jeune patient, Stephen, âgé de dix-sept ans. La trame principale de l’histoire raconte son retour dans le patelin de l’Ohio où il a grandi, pour enterrer la vieille dame et s’occuper de sa maison abandonnée. En fait, ce voyage est un retour sur lui-même, son passé, son présent ; un moment de vérité. De très nombreux retours en arrière émaillent le texte, qui sont comme la reconstitution d’un puzzle, face auquel le lecteur est délibérément tenu en retrait. Et s’il n’y a rien de spectaculaire dans les faits relatés, l’auteur a malicieusement emprunté au roman policier à énigmes une structure qui génère une montée croissante du suspense.

 
        L’histoire familiale de Christian est assez dramatique : grands-parents réfugiés de la deuxième guerre mondiale, père qui disparaît, mère qui meurt. Pourtant, il n’y a pas une once de pathos dans la façon dont les épisodes sont évoqués. En revanche, Eric Swanson utilise très bien l’implicite, les ellipses, le silence. Il en résulte un hors-champ extrêmement riche et astucieux, que le lecteur peut comprendre à sa guise. La pudeur se double d’un fond d’ironie et d’humour qui n’est jamais bien loin, ainsi dans la description, en apparence conventionnelle, de la première journée de classe de Christian enfant : 

Unfortunately, being smart didn’t make a favorable impression on Mrs. Goodbow. As soon as the mothers had left the classroom on the first day of kindergarten, she called our attention to a long, white strip of paper hanging above the blackboard at the front of the classroom. Each letter of the alphabet had been carefully printed in black ink, along with a picture to help us remember the corresponding sound.
“A is for apple, B is for boy,” she chanted, pointing to each letter with a long, thin stick. Afterward, she urged us to chant along with her.
Next, she showed us how to combine the letters to form words, first pointing to the letters with her stick, then writing the combinations on the blackboard. The words were simple: cat, dog, ant, red, bail.
We parroted them back while Mrs. Goodbow pointed with her stick and spread her greasy pink lips into a smile.
Events took a more challenging turn when she erased the blackboard and invited us to try spelling words on our own. […]
Now, motivated as much by impatience as by a desire to set myself in Mrs. Goodbow’s good graces, I blurted out, “C-A-T!” 
Instead of being impressed, however, Mrs. Goodbow gave me a sour look.
“When we have something to say, we raise our hands,” she said stiffly. “And we speak when we’re called on. Is that clear?”
All eyes turned toward me as, speechless, I merely nodded in reply. For the first time I could remember, I began to sweat for reasons that had nothing to do with hot weather or physical exertion.
“We can’t have everybody gibbering like monkeys in a zoo, now can we?” Mrs. Goodbow continued, smiling broadly and inviting the rest of the class to laugh at the comparison. (p. 31-32)

  

La cruauté est sans doute l’un des thèmes rémanents du livre : l’atmosphère du patelin catholique au fin fond de l’Ohio rural, où la bonne conscience le dispute aux ragots, n’aurait rien de bien original, si l’auteur n’y disséquait pas, avec une nonchalance feinte, une noirceur humaine— d’autant plus inquiétante qu’elle n’est jamais désignée comme telle.
        Pour autant, The Boy in the Lake n’est pas non plus un livre pessimiste et misanthrope. La mère, la grand-mère de Christian, et quelques autres personnages, sont autant de figures lumineuses dans le tableau. Et surtout, il y a le personnage de Reis Paley, qui apparaît au tiers du livre. Entrevu une première fois lors d’une baignade, il donne son titre au livre et c’est autour de lui que se noue progressivement tout ce que l’histoire comporte de mystérieux.

Mrs. Paley’s house smelled of eucalyptus, and every room was carpeted, even the kitchen. The tables in the parlor were made of a pale yellow wood, and the couch and chairs shared the same, box shape. Mrs. Paley informed us that the style was Danish modern. My grandmother nodded admiringly and then glanced at me and rolled her eyes.

Mrs Paley’s face seemed to be paralyzed in an attitude of perpetual surprise eyes wide, mouth in the shape of an O. While we sat in the kitchen drinking Cokes, she kept asking me questions, calling me honey, and lamb, and you-all. Her attention made me so uncomfortable. I eventually excused myself to go hide in the bathroom.

My real intention, however, was to take a closer look at what seemed to be a shrine of some sort in the far end of the parlor. I wasn’t quite sure what I expected; maybe a bone or a tongue, like the ones in the churches in Europe that my sixth-grade teacher, Sister Sophia, enjoyed describing. In fact, the object turned out to be a purple heart, laid out on a pillow under a glass bell.

While I stood there tracing my finger over the glass, a voice came from behind me.

“You want to touch it?”

I turned around to see the boy from the lake standing right behind me. I hadn’t even heard him approach.

“I didn’t touch anything,” I told him.

“Never said you did” he replied. “I asked did you want to.”

He was shirtless, his skin burned brown by a sun whose heat I could only guess at. His hair was bleached the color of straw.

“Go on,” he said, stepping past me and lifting the glass bell. “It’s mine, so I got as good a right as anybody let you touch it.”

He tugged the medal off the pillow and held it by the ribbon between his thumb and forefinger. I caught it just as he let it drop into my open palm.
“Just an old piece of metal,” he continued. “Nothin’ more than that.” (p. 74-75)
 

Âgé de douze ans au moment de cette scène, Reis est un gamin précoce en beaucoup de choses, et son amitié avec Christian est à plus d’un titre une initiation. Mais là comme ailleurs, Eric Swanson suggère plus qu’il n’analyse. The Boy in the Lake ressemblerait à d’innombrables autres romans sur les amitiés amoureuses de l’adolescence, s’il ne retenait l’essentiel quasiment jusqu’au bout, multipliant les points d’interrogation, semant ses indices avec parcimonie. En outre, le narrateur évoque cette amitié avec une pudeur extrême et sans aucune glorification. En revanche, il dissèque froidement la façon dont la communauté d’Amity porte un regard sans aménité sur Reis, garçon hors normes et qui dérange.

Le personnage de Stephen, le jeune patient suicidé, est comme un double urbain de Reis. Le narrateur nous fait comprendre par petites touches la difficulté d’être de ce fils de prédicateur évangéliste, lentement poussé vers la rue, la prostitution et le suicide par la loi — invisible mais impitoyable — d’un patriarche. Car si rien n’est jamais dit ouvertement à propos de Stephen, Eric Swanson nous suggère que la tragédie dont Christian est le spectateur impuissant repose sur des interdits familiaux (à Amity, ils sont communautaires) qui broient les individus et brisent leur destin.

Christian, quant à lui, a brutalement quitté Amity (un toponyme franchement ironique) à l’adolescence pour aller vivre chez un oncle. Les circonstances de ce départ restent mystérieuses jusque à la fin du roman. Alors, les innombrables énigmes accumulées par le récit sont mises en perspective, même si c’est de manière ouverte. Il faut dire que le narrateur apparaît sous une lumière qui n’est plus la même, mais l’auteur s’est bien gardé de lui en faire dire plus que nécessaire…

 

The Boy in the Lake est un roman subtil, dont l’art réside davantage dans l’usage des blancs et des omissions que dans une prose assez neutre, si l’on met de son côté sa sombre ironie. Elle figure la cruauté par la voix d’un narrateur régulièrement qualifié par les autres protagonistes de “sweet”, mais qui finalement s’enfonce dans un autre travers : la lâcheté. Et plus j’y réfléchis et plus je me dis que, l’air de rien, ce livre est une façon de dire l’omniprésence, déguisée mais impitoyable, de l’homophobie. Ce mot est absent du livre, ainsi que tout développement explicite. Mais c’est bien de ça qu’il s’agit…

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Child of my Right Hand d'Eric Goodman

Eric Goodman, Child of my Right Hand, Naperville, Illinois, Sourcebooks Landmark, 2004.

 

Child of my Right Hand est un roman à la fois drôle et peu amène sur un couple d’universitaires américains qui doivent accompagner l’affirmation de leur fils de 17 ans, homo, très enveloppé, et un tantinet caractériel. La famille Barish a quatre membres : Genna, la mère, petite femme boulotte, spécialiste de littérature romane ; Jack, le père, qui fait dans les science studies, ancien footballeur et véritable armoire à glace ; Lizza, quatorze ans, belle gamine élancée très indépendante, et Simon, donc, mastodonte à la voix prodigieuse, en échec scolaire, traité de « faggot » (pédé) partout où il passe.

La narration épouse successivement le point de vue du père, de la mère et de Simon, en laissant délibérément de côté Lizzie, qui reste toujours la dernière roue du carrosse. Les parents Barish enseignent à Tipton university, un établissement de l’Ohio, au cœur de l’Amérique red-neck, populaire et traditionaliste. Pendant de nombreuses années, ils ont fait la navette avec la capitale de l’État, Cincinatti, où ils vivaient afin de préserver leurs enfants du climat « small town » de leur lieu de travail. Le roman commence alors qu’ils ont fini par déménager à Tipton.

Le livre développe trois fils étroitement imbriqués : les difficultés sociales d’un adolescent à la fois hors-norme à tous points de vue (gay, gros, chanteur surdoué) et on-ne-peut-plus ordinaire (l’école l’ennuie, ses pulsions sexuelles le travaillent violemment, son père l’horripile) ; les hauts et les bas d’un couple de quadragénaires ; le sentiment d’insécurité grandissant que l’Amérique réac génère chez ceux qui ne lui ressemblent pas. Une riche galerie de personnages secondaires vient progressivement peupler l’univers des Barish : natifs pas forcément étroits d’esprit, aventures de Simon et de son père, membres de la famille. L’ensemble est extrêmement nuancé. Eric Goodman est un peintre plutôt subtil de l’Amérique ordinaire, dont il fait ressortir avec une intelligence quasiment sociologique les atavismes et les contradictions.

L’uns des aspects les plus intéressants du livre est son travail sur la langue des trois personnages principaux, très orale, faite de tournures répétitives, d’hésitations. Chacun à leur manière, Jack, Genna et Simon avancent à tâtons dans un univers instable où leurs certitudes sur eux-mêmes se délitent, au contact d’un environnement imprévisible. Ce n’est pas un petit mérite que d’avoir réussi à exprimer cela dans la façon dont ils parlent.

Le coming outdu fils survient au tout début du roman. L’homophobie est présente tout au long du livre. À chaque fois qu’elle semble refoulée et en échec, c’est pour ressurgir encore plus pesamment. À ce titre, l’auteur semble ne pas partager l’optimisme que l’on trouve dans nombre d’ouvrages de fiction made in USA. Ce n’est de toutes façons pas un livre pour la jeunesse, et la noirceur du propos, bien que dissimulée, est tout à fait saisissante. Pour autant, jusqu’à la fin, le lecteur serait bien en peine d’imaginer comment l’histoire va tourner. De ce fait, je ne suis pas du tout d’accord avec les critiques qui ont qualifié le livre de “comic tragedy”, parce qu’il n’y a aucun mécanisme tragique. Rien n’est joué à l’avance, et ce jusqu’à la dernière page. Il n’y a pas de fatalité, de la même façon que Jack renonce, peu à peu, dans ses spéculations universitaires, à l’idée d’un gêne homosexuel.

En revanche, le livre est effectivement souvent drôle : comique de situation la plupart du temps, ou fondé sur des réparties burlesques. Et quand le ressort n’en est pas direct, plane un humour amer, assez fidèle au personnage de Genna Barish. Nombre de personnages secondaires (comme le professeur de chant ou certains voisins) sont assez croquignolets. La description d’une campagne pour un référendum d’initiative populaire (il s’agit d’augmenter ou non les impôts locaux pour améliorer le financement de l’éducation à Tipton) permet à Eric Goodman d’exprimer toute l’intelligence de sa peinture sociale. Pour autant, le roman n’est jamais didactique ou documentaire : sa dimension descriptive est toujours insérée dans la trame narrative ou dans des dialogues. Grâce à un sens accusé de l’effet de réel, il suffit d’un détail pour suggérer bien des choses (à condition de connaître le contexte américain).

Bref, comme roman social vif et juste, Child of my Right Hand est une réussite. Je n’irais pas dire que c’est un chef d’œuvre de littérature, mais je ne pense pas que ce soit le propos.

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