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The Boy in the Lake, d’Eric Swanson

Eric Swanson, The Boy in the Lake. New York: St. Martin’s Griffin, 1999.

When I was small, my grandmother told me stories. One of my favorites was about the medallion she wore around her neck: a wafer of thin gold with a picture of a saint on one side and a circle of strange-looking letters engraved on the other. She told me that her mother had put the medallion around her neck the day she left Poland to come to America. The letters, she explained, were Polish. They formed a prayer that she promised to teach me when I was old enough to need it. Until then, I didn’t have to worry because God looked after little children.
I was ten years old when I learned that the story behind the medallion wasn’t necessarily true. Another version existed, which I heard one night at the Polish Club, where my grandmother went to play rummy on Saturdays. (p. 3)

 

 

Le narrateur, Christian Fowler, est un psychologue quadragénaire, en couple avec Richard, un médecin volage. Le roman commence avec l’annonce de la mort de sa grand-mère, et du suicide d’un jeune patient, Stephen, âgé de dix-sept ans. La trame principale de l’histoire raconte son retour dans le patelin de l’Ohio où il a grandi, pour enterrer la vieille dame et s’occuper de sa maison abandonnée. En fait, ce voyage est un retour sur lui-même, son passé, son présent ; un moment de vérité. De très nombreux retours en arrière émaillent le texte, qui sont comme la reconstitution d’un puzzle, face auquel le lecteur est délibérément tenu en retrait. Et s’il n’y a rien de spectaculaire dans les faits relatés, l’auteur a malicieusement emprunté au roman policier à énigmes une structure qui génère une montée croissante du suspense.

 
        L’histoire familiale de Christian est assez dramatique : grands-parents réfugiés de la deuxième guerre mondiale, père qui disparaît, mère qui meurt. Pourtant, il n’y a pas une once de pathos dans la façon dont les épisodes sont évoqués. En revanche, Eric Swanson utilise très bien l’implicite, les ellipses, le silence. Il en résulte un hors-champ extrêmement riche et astucieux, que le lecteur peut comprendre à sa guise. La pudeur se double d’un fond d’ironie et d’humour qui n’est jamais bien loin, ainsi dans la description, en apparence conventionnelle, de la première journée de classe de Christian enfant : 

Unfortunately, being smart didn’t make a favorable impression on Mrs. Goodbow. As soon as the mothers had left the classroom on the first day of kindergarten, she called our attention to a long, white strip of paper hanging above the blackboard at the front of the classroom. Each letter of the alphabet had been carefully printed in black ink, along with a picture to help us remember the corresponding sound.
“A is for apple, B is for boy,” she chanted, pointing to each letter with a long, thin stick. Afterward, she urged us to chant along with her.
Next, she showed us how to combine the letters to form words, first pointing to the letters with her stick, then writing the combinations on the blackboard. The words were simple: cat, dog, ant, red, bail.
We parroted them back while Mrs. Goodbow pointed with her stick and spread her greasy pink lips into a smile.
Events took a more challenging turn when she erased the blackboard and invited us to try spelling words on our own. […]
Now, motivated as much by impatience as by a desire to set myself in Mrs. Goodbow’s good graces, I blurted out, “C-A-T!” 
Instead of being impressed, however, Mrs. Goodbow gave me a sour look.
“When we have something to say, we raise our hands,” she said stiffly. “And we speak when we’re called on. Is that clear?”
All eyes turned toward me as, speechless, I merely nodded in reply. For the first time I could remember, I began to sweat for reasons that had nothing to do with hot weather or physical exertion.
“We can’t have everybody gibbering like monkeys in a zoo, now can we?” Mrs. Goodbow continued, smiling broadly and inviting the rest of the class to laugh at the comparison. (p. 31-32)

  

La cruauté est sans doute l’un des thèmes rémanents du livre : l’atmosphère du patelin catholique au fin fond de l’Ohio rural, où la bonne conscience le dispute aux ragots, n’aurait rien de bien original, si l’auteur n’y disséquait pas, avec une nonchalance feinte, une noirceur humaine— d’autant plus inquiétante qu’elle n’est jamais désignée comme telle.
        Pour autant, The Boy in the Lake n’est pas non plus un livre pessimiste et misanthrope. La mère, la grand-mère de Christian, et quelques autres personnages, sont autant de figures lumineuses dans le tableau. Et surtout, il y a le personnage de Reis Paley, qui apparaît au tiers du livre. Entrevu une première fois lors d’une baignade, il donne son titre au livre et c’est autour de lui que se noue progressivement tout ce que l’histoire comporte de mystérieux.

Mrs. Paley’s house smelled of eucalyptus, and every room was carpeted, even the kitchen. The tables in the parlor were made of a pale yellow wood, and the couch and chairs shared the same, box shape. Mrs. Paley informed us that the style was Danish modern. My grandmother nodded admiringly and then glanced at me and rolled her eyes.

Mrs Paley’s face seemed to be paralyzed in an attitude of perpetual surprise eyes wide, mouth in the shape of an O. While we sat in the kitchen drinking Cokes, she kept asking me questions, calling me honey, and lamb, and you-all. Her attention made me so uncomfortable. I eventually excused myself to go hide in the bathroom.

My real intention, however, was to take a closer look at what seemed to be a shrine of some sort in the far end of the parlor. I wasn’t quite sure what I expected; maybe a bone or a tongue, like the ones in the churches in Europe that my sixth-grade teacher, Sister Sophia, enjoyed describing. In fact, the object turned out to be a purple heart, laid out on a pillow under a glass bell.

While I stood there tracing my finger over the glass, a voice came from behind me.

“You want to touch it?”

I turned around to see the boy from the lake standing right behind me. I hadn’t even heard him approach.

“I didn’t touch anything,” I told him.

“Never said you did” he replied. “I asked did you want to.”

He was shirtless, his skin burned brown by a sun whose heat I could only guess at. His hair was bleached the color of straw.

“Go on,” he said, stepping past me and lifting the glass bell. “It’s mine, so I got as good a right as anybody let you touch it.”

He tugged the medal off the pillow and held it by the ribbon between his thumb and forefinger. I caught it just as he let it drop into my open palm.
“Just an old piece of metal,” he continued. “Nothin’ more than that.” (p. 74-75)
 

Âgé de douze ans au moment de cette scène, Reis est un gamin précoce en beaucoup de choses, et son amitié avec Christian est à plus d’un titre une initiation. Mais là comme ailleurs, Eric Swanson suggère plus qu’il n’analyse. The Boy in the Lake ressemblerait à d’innombrables autres romans sur les amitiés amoureuses de l’adolescence, s’il ne retenait l’essentiel quasiment jusqu’au bout, multipliant les points d’interrogation, semant ses indices avec parcimonie. En outre, le narrateur évoque cette amitié avec une pudeur extrême et sans aucune glorification. En revanche, il dissèque froidement la façon dont la communauté d’Amity porte un regard sans aménité sur Reis, garçon hors normes et qui dérange.

Le personnage de Stephen, le jeune patient suicidé, est comme un double urbain de Reis. Le narrateur nous fait comprendre par petites touches la difficulté d’être de ce fils de prédicateur évangéliste, lentement poussé vers la rue, la prostitution et le suicide par la loi — invisible mais impitoyable — d’un patriarche. Car si rien n’est jamais dit ouvertement à propos de Stephen, Eric Swanson nous suggère que la tragédie dont Christian est le spectateur impuissant repose sur des interdits familiaux (à Amity, ils sont communautaires) qui broient les individus et brisent leur destin.

Christian, quant à lui, a brutalement quitté Amity (un toponyme franchement ironique) à l’adolescence pour aller vivre chez un oncle. Les circonstances de ce départ restent mystérieuses jusque à la fin du roman. Alors, les innombrables énigmes accumulées par le récit sont mises en perspective, même si c’est de manière ouverte. Il faut dire que le narrateur apparaît sous une lumière qui n’est plus la même, mais l’auteur s’est bien gardé de lui en faire dire plus que nécessaire…

 

The Boy in the Lake est un roman subtil, dont l’art réside davantage dans l’usage des blancs et des omissions que dans une prose assez neutre, si l’on met de son côté sa sombre ironie. Elle figure la cruauté par la voix d’un narrateur régulièrement qualifié par les autres protagonistes de “sweet”, mais qui finalement s’enfonce dans un autre travers : la lâcheté. Et plus j’y réfléchis et plus je me dis que, l’air de rien, ce livre est une façon de dire l’omniprésence, déguisée mais impitoyable, de l’homophobie. Ce mot est absent du livre, ainsi que tout développement explicite. Mais c’est bien de ça qu’il s’agit…

Blandine 23/12/2007 12:10

L'ouvrage n'a pas été traduit ? Votre analyse, en tout cas, donne envie de s'y plonger !

Joannic Arnoi 23/12/2007 12:29

Merci Blandine !Non, il n'a pas été traduit, enfin pas à ma connaissance, ni à celle d'Amazon...