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Articles avec #erwin mortier catégorie

Un nouveau roman d'Erwin Mortier traduit en français

Mortier-sommeil-des-dieux.jpgJe viens de découvrir par un amusant hasard la parution d'une nouvelle traduction d'Erwin Mortier aux éditions Fayard, Sommeil des dieux, toujours grâce aux bons soins de Marie Hooghe. C'est la traduction de Godenslaap, initialement paru en 2008 chez De Bezige Bij (éditeur néerlandais installé à Amsterdam). Je ne saurais dire assez haut la reconnaissance que j'ai pour le travail d'une traductrice et la ténacité d'un éditeur qui, depuis 2003, ont offert au public francophone cinq ouvrages d'un écrivain absolument incroyable, et cela alors que bien rares sont les organes de presse qui défendent bec et ongles Erwin Mortier (à part Libération et Le Matricule des Anges, quels sont-ils ?).

N'étant pas néerlandophone, je ne saurais rien dire de la qualité des traductions de Marie Hooghe, sinon leur élégance et leur fluidité. En revanche, on peut signaler qu'elle a eu le prix de traduction Amédée Pichot pour Marcel en 2003. Et Erwin Mortier, qui lit et comprend le français, a lui-même exprimé toute l'estime qu'il avait pour le travail de sa traductrice. Dès lors, la déperdition inévitable que représente le changement de langue est largement atténuée par la rigueur, l'ingéniosité et les qualités artistiques de cette grande professionnelle.

Rappeler qu'Erwin Mortier est aussi poète et que ses récits relèvent de la prose poétique ne serait pas faux, si l'on ne prenait le risque de l'enfermer ainsi dans un registre qui peut échauder certains ou suggérer quelques limites à ses talents de romancier. Or, justement, la poésie n'est qu'une corde à son arc. Erwin Mortier est aussi un écrivain satirique, doté d'un humour ravageur (souvent prêté à ses personnages de matrones flamandes, bigotes mais humaines), peignant avec un sens de l'observation sans égal un monde rural et populaire flamand peu à peu plongé dans la « société moderne ». C'est aussi un virtuose des dialogues et un écrivain très sensible à la temporalité d'un récit - qu'il tord, déforme, accélère, ou au contraire allonge, apaise, avec une justesse fascinante. Autrement dit, c'est un romancier complet, et qui peut séduire des sensibilités de lecture très diverses.

 

Depuis plusieurs années, j'ai le projet de consacrer ici un post à chacun des livres d'Erwin Mortier publiés en français, quand bien même seul Ma deuxième peau relève de la thématique de ce blog. On trouve déjà un texte consacré aux Dix Doigts des jours, un court « récit » paru après sa « trilogie de la mémoire » (Marcel, Ma Deuxième peau, Temps de pose). Durant l'été 2009, j'avais relu très attentivement Marcel, mais malheureusement le cours de mes activités professionnelles ne m'a pas permis d'aller au bout de ce projet (entre autres efforts de cette époque qui ont avorté).

N'ayant bien évidemment pas encore lu Sommeil des dieux, je reproduis ci-dessous le texte de la quatrième de couverture.


« Une très vieille femme, Helena, se remémore sa très longue vie, qu’elle consigne dans des cahiers que personne ne lira jamais. Les dialogues avec Rachida, l’infirmière marocaine qui s’occupe d’elle, constituent son seul contact avec le monde actuel, après le décès de sa fille, de son époux et de son frère. Le monde d’Helena – petite-fille d’un grand propriétaire terrien de Flandre française et fille d’un négociant flamand de Gand – est celui de la Belle Époque, à la lisière de deux pays et de deux langues. À la veille de la Première Guerre mondiale, elle part avec sa mère et son frère passer les vacances d’été dans la famille de sa mère – ce séjour en France durera toute la guerre. Le théâtre de la destruction devient, pour Helena, le théâtre d’une initiation sexuelle et d’une libération personnelle.
Écrit dans la langue sensuelle, lyrique, et poétique qui constitue la petite musique d’Erwin Mortier, Sommeil des dieux est la description de l’étrange contradiction, presque surréaliste, qu’offre la guerre : orgie de violence gratuite, absurde, mais aussi, de manière perfide, spectacle sublime d’un gigantesque feu d’artifice. Il émane de ce récit empli de non-dits un charme et une fascination jamais morbides. »

# Date de Parution : 01/09/2010

# Collection : « Littérature étrangère »

# Prix public : 22,00 €

# Code ISBN / EAN : 9782213643960

# Nombre de pages : 378

 

On pourra également consulter : 

Le blog d'Erwin Mortier (en flamand, sauf quelques bribes en anglais, mais c'est une langue qu'on peut en partie "intuiter" avec des bases en anglais et/ou en allemand).

Le dossier paru dans Libération (critique et interview) à l'occasion de la sortie de Ma Deuxième peau, entre autres analyses glanées sur internet.

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Les dix doigts des jours d’Erwin Mortier

Erwin Mortier, Les dix doigts des jours, Fayard, « Littérature étrangère », 2007.

 


Les dix doigts des jours est paru en français en mai 2007. Je l’ai lu presque immédiatement, car j’attends chaque nouveau livre d’Erwin Mortier avec impatience. C’est un court texte (106 pages) désigné comme « récit » et non comme « roman ». On peut lire un peu partout que les trois premiers romans de l’auteur — Marcel (1999), Ma deuxième peau (Mijn Tweede Huid, 2000) et Temps de pose (Sluitertijd, 2002) — forment une « trilogie de la mémoire ». Pourtant, Alles Dagen Samen (2004) ne diffère pas fondamentalement des précédents, sinon qu’il est plus court et que le personnage central n’a pas de prénom avant la page 101. Pour le reste, il y a un net continuum d’inspiration. 

J’ai longtemps différé la rédaction de ce compte rendu. Il se trouve qu’Erwin Mortier est sans doute l’écrivain vivant (et en activité) que j’admire le plus aujourd’hui. Il se trouve aussi que nous nous écrivons de temps en temps et qu’il sait l’importance qu’il a à mes yeux. En somme, écrire sur l’un de ses livres implique de me sentir à la hauteur des circonstances. J’ai voulu aussi me donner le temps de relire Les Dix Doigts des Jours pour en avoir une vision aussi détaillée que possible. En outre, c’est un très grand texte de prose poétique, dont je voudrais donner à lire quelques passages, lesquels je voulais choisir avec soin. 

Dans le monde néerlandophone, Erwin Mortier est déjà reconnu comme un grand. Marcel s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires — ce qui est considérable pour ce « marché » linguistique. En France, il a la chance d’avoir une excellente et fidèle traductrice, Marie Hooghe, et un éditeur qui a fait le pari de la durée. En revanche, malgré le soutien de quelques organes de presse fidèles (Libération, Le matricule des anges), il demeure un auteur confidentiel. Il faut dire que sa conception du métier d’écrivain est en décalage complet par rapport à l’air du temps. Ce dernier privilégie la sécheresse stylistique et met en avant les bonnes histoires. Or les textes d’Erwin Mortier sont tout le contraire : des pièces d’orfèvrerie dans lesquelles chaque mot compte, où les métaphores étincellent, où la subtilité est partout. Ce n’est pourtant pas non plus un esthète évanescent. Il sait tout faire : des dialogues à la Sarraute, de la satire, du burlesque, un monologue, un tableau flamand, etc. C’est un écrivain complet, dont les deux premiers romans sont aussi on ne peut plus romanesques. Néanmoins, c’est avant tout un poète. Et Les dix doigts des jours manifeste plus encore que les livres précédents cet immense talent poétique.
        N’étant pas néerlandophone, je me suis demandé si le titre original ne signifiait pas quelque chose comme « tous les jours se ressemblent ». Mais je n’ai pas le dictionnaire qui me permettrait de répondre à cette interrogation. En tout cas, le titre français renvoie pour sa part à l’état de conscience du personnage sur lequel est focalisé le récit : un petit garçon qui doit avoir dans les trois-quatre ans et qui, justement, ne sait pas encore compter plus que les doigts de la main. Son rapport à la parole et aux mots est plus compliqué : 

Car les mots ne se montrent pas encore à lui. Il ne peut boire qu’à petites gorgées à leurs coupes. 

« On ne peut pas dire qu’il a la langue bien pendue, dit, maman. S’il tient quelque chose de son père... Mais Dieu sait tout ce qui mijote dans cette petite caboche. » 

Sa voix tourne en rond et se rembobine d’elle-même quand elle est au bout de la chanson, elle tapote des touches et frappe des cymbales. Elles croient qu’elles parlent, maman, grand-maman, tante Cactus, mais elles sont seulement, comme dit parfois papa, des grandes machines à trompette où il n’y a pas de bouton pour couper le son quand la mélodie ne vous plaît plus. (p. 21-22) 

Avant, les mots étaient doux et duveteux, des petites graines aériennes, accrochées à des petits parachutes que le vent soufflait en nuages au-dessus des mottes de gazon, et plus haut encore, jusqu’aux fenêtres dans les peupliers où habitent les corneilles.
Les mots le firent éternuer ce matin, quand maman ouvrit la porte, la terre sentait si fort la terre sous ses semelles, si fort et si pleine de poussière qu’il tomba en morceaux dans sa tête, dut arrêter de babiller et reprendre son souffle. (p. 22-23)

  
        Ce petit garçon porte le point de vue du récit, même s’il n’en est pas à proprement parler le narrateur (sauf épisodiquement, d’une certaine manière). Il est le témoin oculaire et la surface sensible sur laquelle se dépose la tragicomédie familiale. Bien plus jeune que le narrateur de Marcel ou que Joris dans Temps de pose, il rappelle Anton Callewijn dans la première partie de Ma deuxième peau. Le cadre est toujours le même : une famille de la Flandre rurale, où cohabitent plusieurs générations. Au moins quatre ici, même si Erwin Mortier a maintenu les filiations dans un état assez brumeux. Bien entendu, d’innombrables notations ne pourraient être le fait d’un tout petit garçon, mais l’auteur s’est tout de même amusé à épouser régulièrement la compréhension de son personnage, notamment pour donner à certaines scènes une résonance surréaliste ou burlesque. Ce sont d’ailleurs souvent des passages à la première personne du singulier :

Quand papa vient m’éveiller, je rêve de grands papillons de nuit dans la haie de troènes. Ils frétillent sur le drap quand je m’assieds et frotte les fils de mes yeux. 

Il me soulève et me prend dans ses bras. Je pose mon cou sur l’arrondi de sa nuque et me laisse retomber par-dessus ses épaules pour compter le bord de chaque marche pendant que nous descendons. Il y en a dix et sept. 

Quand nous arrivons en bas, je crie « Bravo ». Je veux taper dans mes mains, mais papa attrape mes doigts dans son poing. 

Autour du lit en bas, les gens rient dans leur barbe. 

Arrière-grand-père réfléchit sérieusement, les couvertures sont tirées jusque sous son menton. Ses fausses dents, il les a mises dans un verre sur la tablette de la fenêtre, ainsi il peut rire sans se fatiguer pendant qu’il meurt. 

« Chuut », dit papa. 

Arrière-grand-père se redresse. Regarde autour de lui avec des yeux qui n’ont encore jamais été aussi grands. 

« Tous ces gens, dit-il. Tous ces gens », et il retombe sur les draps. 

Les gens hoquètent de rire. 

Toi aussi, maman. (p. 53-54)
        Alles Dagen Samen : quelques jours d’un été ordinaire, mais qui ne l’est pas tant que ça. Le petit garçon est en convalescence après une longue maladie pulmonaire. L’arrière-grand-père décline et meurt. La famille accourt, y compris « les Français ». Le récit s’ouvre et se clôt sur une scène de sieste au soleil, Marcus et sa mère étendus sur une couverture. Dans cette boucle de temps, à d’autres semblable et en même temps différente, l’enfant apprivoise les mots et la mort (qui reste néanmoins mystérieuse).

« Allons, dis calinette bobinette balancette maminette », demande Maman. 

Mais il dit : « Être-mort, maman, être-mort. » 

Elle se redresse, s’assied.
Se tourne vers lui. 

Prend son menton dans sa main.

Le regarde dans les yeux.

Elle s’allonge de nouveau par terre. Avec ses mains sur son ventre.

« Voilà, dit-elle. Maintenant, je suis morte, Marcus. C’est bien ?

- Marcus, répète-t-il, Marcus. » (p. 103)

Et un peu plus loin :

« Moi aussi être-mort, dit-il. 

- Bon, dit Maman, mais sans bruit », et les petites autos glissent un peu dans son cou. (p. 105)

Les dix doigts des jours a cette façon calme, matter of fact, des petits enfants, de figurer les raccords et les divorces entre le monde et les mots. Par moments, les jeux de Marcus à la frontière de la parole et du sommeil sont à la limite de la verbigération. De celle-ci à la poésie, la frontière est poreuse :

Parfois, au milieu d’un mot, ma tête tombe sur l’oreiller. 

Seuls les mots les plus difficiles sont assez forts pour repousser le sommeil de mes yeux.
Vase insigne de dévotion.

Reine conçue sans le péché originel.
Mère des Martyrs.

Ils rampent hors de ma bouche. Ils crissent sur ma lèvre supérieure. Fourmillent dans mes narines, vers ma tête.
Fourmi ardente.
Refuge des malades.
Rose mystique.

Ils volent çà et là, chargés de pollen. Se déplacent en caravane avec des brindilles et des cailloux, avec des graines, des chenilles, des mouches, sur mes jambes, vers le petit creux de mon ventre.

J’entends frémir des élytres, des ailes de verre, à moitié ouvertes et se fendant déjà. […]

Les mots chassent le sang vers mes tempes, figent ma cage thoracique, l’après-midi quand je joue aux petites autos pendant que sur le sofa, maman, le sommeil joue dans les bouclettes de ta tête qui chavire.

Ils bouillonnent comme un acide dans mon oesophage, forcent mes mâchoires, font taper mes pieds. Par terre, les petites autos filent dans tous les sens, et je crie:« Maman! Ça se bat dans ma tête... »

Le sommeil s’accroupit sur ton ventre et pose ses doigts sur ta nuque.

« Ça se bat ? »Tu ris, les yeux fermés. « Eh bien, laisse-les se battre, mon chou... » (p. 51-52)

La langue d’Erwin Mortier, pour autant que la traduction nous l’indique, est d’une incroyable souplesse, changeant de registre avec une aisance gracieuse, du poétique au prosaïque, du sublime au trivial, du parler enfantin à la langue folklorique de la parentèle ou de « Pasque » (une voisine qui s’emmêle avec les mots et fait beaucoup rire la famille). Elle charrie tout un vocabulaire de bigoterie catholique et en même temps un prosaïsme narquois et ancré dans la terre. Elle change aussi sans cesse de pronom, glissant du « il » au « tu » ou au « je », pour figurer, sans doute, l’identité encore incertaine de Marcus, et la passerelle entre cet enfant du passé et le narrateur qui est tout à la fois lui et un autre.

Elle s’adresse souvent à « Maman » qui est comme le destinataire du livre — de la même façon que Ma deuxième peau était un hymne à la figure du père. De très nombreux passages du récit décrivent le contact très étroit entre le petit garçon et sa mère, elle qui mobilise tous les sens de Marcus, et les éveille en même temps. Il me semble au reste que c’est le seul personnage dont il est impossible de trouver le prénom dans le récit (mais je n’ai peut-être pas fait assez attention). La figure de papa-Hilaire est en retrait, mais pas absente :

Papa, qui sent le dehors et les occupations. Qui à midi frotte les miettes de pain aux coins de sa bouche et vient s’asseoir d’un côté du lit, les bras encore mouillés de travail. Boucher des trous. Nettoyer des gouttières qui fuient. Grand-maman a une peur bleue des murs humides et de leurs vapeurs. C’est mauvais pour l’eau dans ses jambes, remplies jusqu’au bord dans leurs bandages, comme des citernes d’eau de pluie.

« Quand tu seras guéri, chuchote papa, je te donnerai un petit frère. Ou une petite soeur. C’est aussi bien... »

Guéri, comme les chemises après la lessive : séché, blanchi, repassé. Amidonné, et zou! dans l’armoire. 

« Qu’est-ce que tu aimes le mieux ? »demande papa.

Il pose sa main sur le bras de papa, tout froid de la sueur du travail. Il s’accroche à ses épaules et referme ses bras sur sa nuque. (p. 27)

        Comme dans ses romans précédents, Erwin Mortier déploie toute une galerie de personnages cocasses, dans une ambiance qui rappelle des scènes de Bruegel mâtinées d’un sens extraordinaire de la dérision (laquelle semble un trait commun à la famille du petit garçon).

« Jésus Marie Joseph, soupire grand-maman. Je crois que les Français sont arrivés ! »

Elle est assise au milieu de l’agitation sur sa chaise à côté du poêle et redresse la tête parce que, avec des épingles à cheveux, maman lui arrime sur le crâne son chapeau, une pâtisserie feuilletée aussi précieuse que sur sa propre tête.

Sur les pavés résonne d’abord le fracas d’un moteur préhistorique en proie à une quinte de toux fatale. Devant les fenêtres du côté rue oscille une cabine dans laquelle des silhouettes sont ballottées. Un crépitement retentit, puis un boum ! Une fumée bleue se déroule au-dessus des tablettes de fenêtre et quand elle se dissipe, c’est la benne qui se balance devant la fenêtre.

« Oui, oui, dit maman, avec une épingle au coin de sa bouche. C’est eux.

- Je vais ouvrir, dit Irène.

- Le chou-fleur de Bailleul est venu aussi ? » crie grand-maman dans le dos d’Irène, et maman chuchote, effrayée : « Mère... »

Grand-maman plisse les yeux et hausse les épaules.

Le chou-fleur de Bailleul est venu aussi. Il a l’air très rose pour un chou-fleur, avec ce petit tailleur saumon qui laisse tout le monde muet à son entrée dans la pièce, avec des bas de soie blanche et un décolleté « carrément scandaleux », glisse, mine de rien, grand-maman.

« Jérôme, dit grand-père en se levant pour saluer les deux hommes derrière le chou-fleur. Albert. Soyez les bienvenus. »

Ils ôtent tous les trois leur casquette. Se prennent par les épaules. S’embrassent sur la joue. 

Un moment après, il n’y a plus personne qui sait encore les distinguer. Ils sont de petite taille, grisonnants et presque chauves, ils ont le même nez pointu, des yeux couleur d’ambre qui flamboient sous leurs sourcils en poils de brosse et ils regardent toujours sévèrement, juste comme grand-père. Lui, ne doit jamais ouvrir la bouche quand il est fâché. Un regard suffit. 

« Mettez-vous », dit-il maintenant, trop solennellement.

Personne ne sait exactement non plus auquel des deux appartient le chou-fleur, à Jérôme ou à Albert. Papa dit toujours qu’eux-mêmes ne le savent probablement pas au juste, ni de qui est le gamin, il ne serait pas étonné qu’elle ne le sache pas elle-même... (p. 82-84)

Cet extrait est sans doute emblématique du travail de brouillage qu’opère Erwin Mortier entre regard enfantin et regard adulte, habitus familial et style narratif individuel, voix des uns et voix des autres. Les limites sont floues, entre la conscience de l’enfant et celle des adultes, entre la vie et la mort, la veille et le sommeil, etc. Cet indistinct n’est pas seulement une façon de mimer la conscience d’un petit garçon, c’est aussi un regard poétique sur le monde, qui jette le trouble dans les reflets les plus nets. C’est sans doute aussi une façon de dire que la poésie se ressource dans la réminiscence d’un regard d’enfant. Mais on retrouve l’indistinct sous une autre forme dans un monologue ahurissant de la grand-mère, occupée à ranger de vieux habits au grenier avec sa sœur (chapitre 7, pages 69 à 76). Cette étrange vaticination sur le passé m’a rappelé L’Inquisitoire de Robert Pinget (et pas du tout Joyce, pour le coup !), avec cette parole ivre à la fois prosaïque et à la limite du compréhensible. C’est toute l’histoire familiale qui jaillit alors, avec des sautes temporelles, des allusions, des coqs à l’âne, spectacle face auquel le lecteur partage sans doute l’incompréhension de Marcus, tapi dans un coin.

Pour autant, il n’y a aucun hymne à l’irrationalité dans tout cela, tant les fantaisies des personnages font contraste avec l’extrême précision du travail de l’écrivain. Ici plus que jamais, la posture d’Erwin Mortier rappelle celle de Nabokov, cette attention démiurgique qui ne laisse rien au hasard. Ce ne serait d’ailleurs pas la seule proximité entre l’un et l’autre, mais je n’ai pas envie de gloser savamment sur un rapprochement qui doit aussi beaucoup à mes propres affinités littéraires…

 

Face à un aussi beau livre, j’aurais presque envie de tout citer. Je pense pourtant qu’il faut à un moment clore le catalogue, en espérant avoir donné à de nouveaux lecteurs l’envie de se plonger dans ces pages étincelantes de beauté, d’humour et de style. Bien entendu, il y a toujours l’angoisse d’avoir tu tel ou tel aspect essentiel du récit. Mais après tout, il s’agit d’éveiller un désir, pas de le satisfaire !

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Erwin Mortier : une interview dans Libé en 2004

 

Je tiens à préciser (ou à rappeler) que je ne suis pas l'auteur des lignes qui suivent. C'est une interview publiée dans Libération par Sean James Rose et intitulée "Polder du temps" que j'avais repiquée sur internet à l'époque. Elle m'a fait découvrir l'auteur (ma reconnaissance éternelle au journaliste). Mes analyses personnelles sont ici et .

ERWIN MORTIER
Ma deuxième peau
Traduit du néerlandais par Marie Hooghe. Fayard, 234 pp., 17 €.

 

Dans la première scène de Ma deuxième peau, le père, observé par le narrateur bébé, se rase ; dans une des dernières scènes c'est le même homme vieilli, tel qu'il apparaît dans la glace de la salle de bains qui rase son fils, incapable de se préparer convenablement pour les obsèques de la personne qu'il aime. Entre ces deux moments, vingt ans ont passé. Celui qui raconte a aujourd'hui 40 ans, Anton regarde une photo : « Eté 197*, le dernier voyage scolaire avant notre diplôme et notre entrée à l'Université. » Mais ça, c'est vers la fin du roman d'Erwin Mortier, là où on découvre que ce qu'on croyait se dérouler dans le sens de la marche, à savoir chronologiquement, n'était en vérité qu'un long regard rétrospectif. Tout se décante d'un coup. Trompé par la formidable plasticité du temps romanesque, le lecteur, comme le narrateur, prend un coup de vieux. C'est à se demander si les saisons de la vie passent aussi vite que se tournent les pages de l'ouvrage. Le temps est la véritable étoffe des romans de l'auteur belge né en 1965.

 

La Flandre des années 60-70, Anton, unique rejeton né dans une famille de fermiers en plein déclin, est un garçon délicat qui a du mal à trouver ses marques. C'est l'adolescence, Anton admire Roland, ce cousin casse-cou qui ne doute de rien, venu habiter chez eux ; il y a aussi Willem, un redoublant de sa classe, tout aussi énergique mais d'une grâce troublante. Ma deuxième peau est le second volet d'« une trilogie informelle qui traite de la mémoire et de la façon dont chacun tente de gérer son passé ». Le premier, Marcel (Fayard, 2003), était une histoire familiale de collaboration avec les nazis revisitée par un enfant ; le dernier, Temps de pose, est la quête d'un père inconnu que poursuit un protagoniste au seuil de l'adolescence, à paraître l'année prochaine, chez le même éditeur.

 

La fin de l'enfance, le début de l'adolescence, c'est une période qui vous intéresse.

 

Tout y est flottement, le monde des possibles s'ouvre, tout apparaît malléable, versatile. C'est le moment où on réalise que les rêves peuvent basculer dans le réel ou s'évanouir à jamais. C'est pour cette raison qu'Anton qui le pressent est si prudent, c'est un rêveur qui n'ose pas agir trop vite. S'il envie l'aplomb de son cousin Roland, son goût de l'aventure, une part de lui-même désire également la vie tranquille et petite-bourgeoise à laquelle leur camarade Roswita se destine. Ses émotions dépassent son entendement. Il hésite sans cesse. Pour expliquer sa façon de penser, comparée à celle de Roland, il dit qu'il est comme une domestique« qui ouvre prudemment des tiroirs, essaie en cachette des robes devant la glace et les range sans un faux pli ».

 

Le titre est ambigu, de quoi s'agit-il au juste, du narrateur, de son petit ami ?

 

L'ambiguïté est voulue. Cette « deuxième peau » c'est aussi bien le monde dans lequel il a grandi, ce milieu modeste de fermiers désargentés, le clan des Callewijn, l'enfance, les parents, les oncles, les tantes ; que son premier amour, Willem ; que, enfin, la langue qui devient le sanctuaire de son deuil, les mots qui enveloppent son sentiment de perte, et tentent de le traduire.

 

La société flamande à l'époque du roman, les années 60-70, passe de la société traditionnelle rurale à la société de consommation. L'aliénation d'Anton n'en est-elle pas ressentie encore plus fortement ?

 

Bien sûr, il se rend compte de l'obsolescence de certaines valeurs : la famille, la tradition, la hiérarchie, transmises par un système éducatif rigide (les professeurs leur reprochent à lui et à Willem d'entretenir un lien d'amitié trop serré). Mais son aliénation est surtout due à sa sexualité, qui est considérée en marge, et, partant, contre l'ordre naturel des choses. Elle lui donne une chance extraordinaire de se rendre compte qu'en n'ayant pas sa place, il doit lui-même la trouver. Il prend conscience que rien n'est donné d'avance, qu'il faut se créer soi-même, construire sa vie, réinventer l'amour. Et c'est son père qui, en lui donnant une leçon de rasage, sans le savoir, lui donne un conseil de vie : « Tout simplement, accompagner le mouvement. Suivre les lignes de ta nature. C'est ainsi qu'on ne se coupe pas. »

 

C'est un roman pudique : rien n'est dit, rien n'est décrit de la relation entre Anton et Willem.

 

Dans le manuscrit original, il y avait un chapitre beaucoup plus explicite, mais, à la relecture, je l'ai supprimé, car j'avais l'impression qu'il retirait toute sa force au livre. Aussi le corps des jeunes amants est-il dépeint par petites touches impressionnistes. Ce qui m'intéressait, c'était de faire partager la confusion émotionnelle d'Anton, son désarroi face à un sentiment qu'il a du mal à définir. Je ne voulais pas d'un « roman gay », en étant plus implicite, je recherchais quelque chose de plus universel, une histoire dans laquelle tout le monde aurait pu se reconnaître. Une histoire d'amour et de deuil. Pour moi, l'important dans un livre, c'est ce qu'il y a entre les lignes, les interstices qui laissent respirer l'imaginaire.

 

La mort est très présente dans vos livres. Dans votre premier roman, Marcel, la grand-mère rendait un culte aux défunts.

 

On raconte des histoires parce que les choses disparaissent, et que les gens meurent. Mais cette manière de faire revivre le passé ou de combler son manque permet aussi de se décharger du poids de son histoire pour s'en sortir, de se forger une identité propre. Cela vaut autant pour un individu que pour un pays. Pour la Belgique, c'est flagrant. Nous, les écrivains belges, nous n'arrêtons pas d'écrire des histoires pour justifier notre identité.

 

Vous êtes également poète.

 

Je ne vois pas la différence entre poésie et roman. Mon écriture a parfois été taxée de nouvelle préciosité. Un avatar du symbolisme ? C'est sans doute à cause du soin dans le choix des mots, d'un style soi-disant « ouvragé », du souci du détail. Évidemment, je suis conscient de ce que j'écris, mais je ne retravaille pas mes phrases tant que ça, elles me viennent naturellement. Ce n'est pas la poésie que j'impose ou injecte dans mes livres, je dirais que le processus est inverse : c'est le potentiel poétique du réel qui se déploie dans l'écriture.

Interview et texte de présentation par Sean James Rose

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Romans gays pour adultes : mes livres de chevet

Je suis une véritable couleuvre. Je suis allé piocher un certain nombre de mes critiques sur le net parce que je n’avais pas trop le temps d’en écrire dans un court terme de quelques mois.

Ma Deuxième peau d'Erwin Mortier

Ma deuxième peau raconte trois moments dans la jeunesse d’Anton Callewijn, qui est également le narrateur du livre. La première partie, « au temps où je ne savais pas encore parler », est centrée sur la mort de l’« oncle Michel », vieil homme qui vit avec les parents du petit garçon dans leur ferme, « en bas de la digue du canal de Bruges ». La deuxième, de loin la plus consistante, se focalise sur la prime adolescence d’Anton (entre 12 et 14 ans) et son admission à l’« Institut Saint-Joseph de l’Enseignement Désespéré ». Il y fait la connaissance de Willem, destiné à devenir davantage qu’un ami. La troisième partie, la plus brève, relate un unique événement, alors que les deux garçons, devenus un couple, ont 19 ans.
À l’exception d’un dossier dans le cahier livre de Libération, ce livre est largement passé inaperçu au moment de sa sortie. La presse gay n’en a même pas parlé, alors qu’il s’agit de l’une des plus déchirantes histoires d’amour entre garçons qu’il m’ait été donné de lire. Cela tient peut-être au caractère subtil et allusif de l’écriture d’Erwin Mortier: ce sont les gestes, les sensations des personnages qui nous donnent à comprendre leur lien, pas un exposé psychologique. Pas non plus de scène de sexe, pas de bons sentiments, pas de milieu branché, etc. Le livre détonne dans la production d’aujourd’hui. À la place des clichés, ce sont 220 pages de poésie et d’humour, magnifiquement traduites par Marie Hooghe — qui avait obtenu un prix pour la traduction du roman précédente d’E. Mortier, Marcel.
Autrement dit, ce livre est une pure merveille. Moins méchant que Marcel, qui est une satire des petits bourgeois catholiques flamands, mais quand même assez vachard, et d’abord avec Anton lui-même. Immensément sensuel ensuite, notamment pour réinventer les sensations d’un tout petit garçon curieux de tout, ou dire les gestes balbutiants de la puberté. L’écriture est extrêmement stylisée et en même temps jamais lourde ou fastidieuse : il y a une liberté d’expression, une facilité déconcertante à épouser tous les tons, à jouer tous les jeux de la langue, qui est la marque des plus grands écrivains. Le plus étonnant est sans doute la façon très particulière dont Erwin Mortier se joue des thèmes les plus mastocs de la littérature (l’amour, la mort, la mémoire, ce genre de choses) pour les faire vibrer à sa manière, sans aucun grand discours, juste en les faisant résonner dans le prisme chatoyant de sa merveilleuse écriture.
Voir aussi mon analyse de son bref récit, Les Dix Doigts des Jours.
 

L'Île Atlantique de Tony Duvert

À sa parution en 1979, s'il s'est mieux vendu, ce livre n'a pas eu le retentissement de ses livres précédents, notamment Paysage de fantaisie, couronné par le prix Médicis en 1973. Pourtant, la facture de ce roman est bien plus classique. Tony Duvert s'éloigne en apparence des expérimentations audacieuses de ses livres antérieurs et raconte une histoire, de façon assez linéaire en somme.
L'Île du titre est un symbole: elle figure un microcosme, un monde en vase clos, avec ses notables, ses intellectuels, ses épiciers, ses prolos, sa prostituée et, surtout, les rejetons de cette société. Duvert procède à la manière de Dos Passos, circulant d'un personnage à l'autre, changeant régulièrement de point de vue. Il fait des allers et retours entre le monde des enfants et celui des adultes, manifestant pleinement à quel point ils sont hermétiques l'un à l'autre. Le sexe est une composante importante des deux univers, rarement joyeux, le plus souvent marqué du sceau de la prédation.
Chaque saynète donne à l'auteur l'occasion d'exercer ses talents de satiriste génial, qui fait exploser la médiocrité, la perversion ou la brutalité avec une économie de mots absolument stupéfiante. Les dialogues sont particulièrement fascinants: leur vacuité fait penser à Nathalie Sarraute ou Robert Pinget, mais qui se seraient convertis au roman (pseudo)réaliste. Il n'y a pas la moindre trace de gras dans ce livre découpé au bistouri dans lequel chaque mot est disposé au millimètre près. Mais comme Duvert est un artiste éblouissant, on peut parfaitement dévorer son livre comme un thriller inquiétant sans s'arrêter sur la forme parfaite qui le sous-tend. Presque tous les amis auxquels je l'ai fait lire l'ont dans un premier temps dévoré, avant de revenir éventuellement sur l'histoire, les personnages (ah ! Madame Seignelet: la mère la plus affreuse de la littérature française !), la satire, l'art, etc.
L'Île atlantique est un chef d'œuvre, un « poème » au sens des Âmes mortes de Gogol, une synthèse entre réalisme et nouveau roman, un livre tout à la fois facile à lire et d'une richesse infinie. Il est plus que temps que l'on reconnaisse enfin l'un des écrivains français les plus importants du XXe siècle, tombé au purgatoire (au moins) dans les années 1980 du fait de ses positions sur les relations entre adultes et mineurs. À sa décharge, on pourrait ajouter que Tony Duvert n'est ni Roger Peyrefitte ni Gabriel Matzneff: ce n'est pas un chasseur sommé de se justifier, et qui s'invente des raisons hypocrites. Ce n'est pas non plus un chantre de l'enfance ou de l'adolescence, dont il poursuit au contraire les mesquineries et la mauvaise foi. Les jeunes sont chez lui des adultes en devenir, déjà pourris par une forme ou une autre de suffisance sociale. Et lui les traque avec un moralisme qui pourra sembler paradoxal.

Voir aussi mon hommage à Duvert après sa mort.

 

Prends-moi par la main de Sheri Joseph

J'ai acheté ce livre un peu au hasard en 2004. Mais après l'avoir enfin lu, je peux dire que ce fut l'une des plus belles surprises de l'année. L'histoire se passe de nos jours au fin fond de la Georgie, au cœur « Green County », épicentre de l'Amérique puritaine, dans l'un des États les plus conservateurs du Sud des États-Unis. Prends-moi par la main entremêle les destinées de quelques personnes, qui ont un lien plus ou moins fort avec un adolescent sensible et hors-norme, Paul. L'auteur utilise une technique de narration assez particulière: elle épouse successivement le point de vue d'une dizaine de personnages en déroulant globalement l'histoire au fil de ces séquences (sauf que certaines sont des flash-backs). Ainsi, l'auteur passe d'un individu à un autre de chapitre en chapitre, avec des retours en arrière, des portraits singuliers, tandis que l'intrigue principale chemine doucement. On pourrait dire que ce roman ressemble à un puzzle, dont le lecteur apprend à recoller lentement les morceaux. Paul est un garçon de dix-sept ans, blond, fragile et doux. Il est irrésistiblement attiré par les hommes et ne peut pas s'empêcher d'aller les séduire le long des routes de Georgie. Mais Paul est entouré par des adultes qui l'aiment et qui, à défaut de le « remettre dans le droit chemin » (sic), veulent tout faire pour le préserver des terribles menaces qui pèsent sur lui: le SIDA, la police, un lynchage collectif. Mais comment sauver Paul et éviter qu'il ne fugue et se perde? Les personnes qui l'aiment veulent le sauvegarder, le préserver, mais rien n'est plus difficile au pays des red necks. L'histoire est organisée autour de ce suspense, de plus en plus fort de page en page. Maniant une écriture à la fois poétique et juste, ce premier roman de Sheri Joseph est un coup de maître, qui aurait dû trouver son public.

J'ai écrit depuis un article plus développé sur Prends-moi par la main, et un autre sur sa "suite", Stray.

 

 

Navarre.jpgYves Navarre, Le Jardin d’acclimatation

 

Fin des années 70 ou début des années 80, Henri Prouillan, ancien ministre, veuf, septuagénaire, se replonge dans son passé et les tragédies familiales. Peu à peu, les autres membres de la famille émergent: Suzy, la soeur, veuve d'un dramaturge rive droite; Luc, Claire, Sébastien, les enfants devenus grands. Par courts paragraphes, Yves Navarre nous insinue dans leurs pensées, fait surgir leur mémoire. Dès le début du livre, le petit dernier de la famille est dans toutes les pensées, Bertrand. Bertrand va avoir quarante ans. Il est retiré dans la maison de famille, à Moncrabeau. On le voit mener une vie hagarde sous le regard des gardiens du domaine. Vingt ans auparavant, il était le soleil de la famille et ses phrases nourrissaient la vie de chacun au rythme de ses trouvailles. Il était promis aux plus belles réussites scolaires. Entretemps, il s'est passé un double drame. L'épouse d'Henri en est morte. Le livre est un chemin qui nous mène à la compréhension de ces événements révolus.
Jamais Yves Navarre n'a écrit aussi juste, aussi sec que dans ce livre-là. Ce fut un Goncourt justifié (une fois n'est pas coutume). Le portrait de Bertrand Prouillan en jeune homme amoureux d’un autre produit aussi l'un des plus beaux personnages romanesques que je connaisse: je m'y suis attaché comme rarement dans ma vie de lecteur. Les lettres de Bertrand à Romain, un jeune acteur de la troupe de son oncle, situées à la fin du livre, sont le sommet de celui-ci, admirable correspondance imaginaire.
Réédité chez H&O en 2009.

 

Deux garçons, la mer de Jamie O'Neill

Entre Joyce et Balzac (quel grand écart !), Jamie O'Neill nous plonge le nez dans l'Irlande Catholique de la première guerre mondiale, partagée entre fidélité à la couronne et tentation républicaine. Chaque page est un cadeau au lecteur. Avec une patience et une minutie sans équivalent, l'auteur nous fait assister à l'avènement de Jim, beau garçon en quête d'absolu. Entre son amour de toujours, le truculent Doyler, et MacMurrough, l'initiateur cynique et débauché, il va s'ouvrir à la vie comme une fleur miraculeuse et improbable. Aucun personnage du livre n'est traité avec mesquinerie, même les plus réprouvables à nos yeux d'aujourd'hui. Il n'est pas besoin de connaître l'histoire de l'Irlande, car on suit sans difficultés cette tragédie qui n'est jamais là où on l'imagine. L'histoire déroule son fil, allant d'un personnage à l'autre, de scène en scène, de l'intime au cinémascope. Jamie O'Neill semble d'ailleurs s'inspirer d'une technique cinématographique dans sa façon de raconter l'Irlande de 1915. Mais il peut aussi dérouler des monologues intérieurs qui rappellent un autre lignage (celui de Joyce).
Bref, Jamie O'Neill est un écrivain de très grand talent, l'un des rares à éviter les ornières du roman historique. Je ne vois guère que La mort du Vazir-Moukhtar de Iouri Tynianov, comme équivalent dans la littérature européenne.

 

Dream Boy  de Jim GrimsleyGrimsley.jpg

Nathan est un adolescent ballotté de maison en maison par ses parents, fuyant un lourd et pesant secret dont il est la victime. À l'occasion d'un énième déménagement et de son arrivée dans une petite localité piétiste du Sud des États-Unis, il devient le voisin de Roy, jeune homme à peine plus âgé dont il tombe profondément amoureux. Rapidement, l'un et l'autre réalisent leur commune attirance, à cette nuance que Roy peine à assumer pleinement leur passion. Mais les deux garçons doivent affronter la pesanteur des tabous d'une Amérique rurale confite en religion, les ambiguïtés de Roy et le lourd passé de Nathan, poursuivi par un horrible secret familial, après. Ce livre de Jim Grimsley, le dernier traduit en français à ce jour, est un délice, sans doute son oeuvre la plus réussie. L'écriture est moins réaliste et plus poétisée que dans les premiers livres traduits de Grimsley. La délicatesse extrême avec laquelle il dépeint les sentiments de Nathan est un pur enchantement, de poésie et de grâce. Il excelle à rendre sensible tous les émois de son personnage principal, à le rendre extrêmement attachant. À aucun moment le livre, malgré son arrière-fond, ne bascule dans la vulgarité ou la facilité. Le chef d'oeuvre que l'on pouvait attendre de Jim Grimsley.

 

Patrick Gale, Chronique d’un été

À ceux qui souhaiteraient se plonger dans ce magnifique roman, je déconseille de lire la 4ème de couverture de l'édition de poche. En effet, « Chronique d'un été » est presque un thriller, dont le mystère est un peu éventé par le résumé. Sans être un livre à énigme façon Agatha Christie, l'auteur en pastiche les procédés et se joue de nous. Patrick Gale aime les histoires compliquées, mêlant plusieurs récits, plusieurs époques, et les entrelaçant finalement, sans que pour autant la fin soit synonyme d'explication, comme c'est le cas chez les vieilles romancières anglaises...
Pour raconter quoi ? L'histoire de deux garçons, Julian, onze ans, qui part en vacances avec ses parents, et Will, quadragénaire gay, heureux propriétaire d'une librairie à succès. Chapitre après chapitre, la narration passe de l'un à l'autre, racontant en parallèle deux histoires de famille. Le procédé pourrait être fastidieux si l'auteur n'avait cet incroyable génie des petits détails subtils, doublé d'une grande drôlerie, et d'un don de poésie jamais galvaudé. Le résultat est un régal de tous les instants, le genre de livre qu'on a un mal de chien à abandonner, ne serait-ce que provisoirement. En outre, Patrick Gale sait exprimer ce je-ne-sais-quoi de vertigineux qui étreint un être quand l'amour lui tombe dessus. On retrouve d’ailleurs certains personnages du précédent roman de Gale traduit en français, L'aérodynamique du porc. À la différence de la série des Barbary Lane d'Armistead Maupin, Chronique d'un été est bien plus que ce que son titre (français) n’indique: un authentique roman, écrit, sensible, d'une grande subtilité. Un humour pince sans rire, typiquement old english, en moire les meilleures pages. Rien, finalement, d'énorme ou de télégénique dans tout cela, mais un excellent roman que l'on referme avec la nostalgie de ne plus l'avoir devant soi.

 

 

Éric Jourdan, Les Mauvais Anges, 1957

rééd. La Musardine 2005.

 

Le ciel était d'un bleu royal, d'une grandeur calme. Voilà comment débute ce livre aux métaphores fulgurantes. C'est le plus poétique d'Éric Jourdan, peut-être pas le plus achevé: il l'a écrit, paraît-il, à dix-sept ans. Je l'ai lu il y a bien longtemps (vingt-deux ans), quand j'avais l'âge des héros et de l'auteur: c'est celui où il faut le lire en priorité. Les Mauvais anges est tout à la fois une oeuvre d'une poésie incandescente et un livre de jeunesse violent, cruel, nietzschéen, qui fait l'apologie jusqu'à la nausée des jeunes hommes beaux et forts. Le mélange des deux crée un peu le malaise. Ce n'est pas toujours la fête dans ce grand livre maudit des années 1950. Mais il y a aussi ces pages sublimes:
« L'ombre envahit la chambre. J'en fus ébloui; mille clartés pétillaient encore sous mes paupières un instant plus tard quand le losange de la fenêtre se découpa sous le ciseau de la lune. Gérard m'avait pris la tête dans ses mains et me baisait la joue avec une tendresse d'enfant maternel. Il m'avait adopté ; le bonheur m'endormit » (fin du chapitre II). Un grand don que l'auteur a hélas si souvent galvaudé par la suite...

 

Depuis, il m'aurait fallu rajouter :

André Aciman, Plus tard ou jamais, éditions de l’Olivier, 2008.

Peter Cameron, Un Jour cette douleur te servira, Rivages, 2008.

Julia Glass, Jours de juin, Éditions des 2 terres, 2006.

Sans parler de tous ceux que je n'ai jamais trouvé le temps de chroniquer...

Si l'un de ces livres vous fait envie, il y a moyen notamment de les retrouver sur la liste que j'ai constituée sur Amazon.

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