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Franck Secka, Le garçon modèle : un extrait

Franck Secka est né en 1965. Egalement illustrateur et éditeur,  il écrit peu. Il a publié plusieurs romans pour la jeunesse, dont un, À pic, est le récit d’un premier amour homosexuel. L’extrait choisi ici est un chapitre de son roman pour adultes, Le Garçon modèle.

 

Secka2.jpgNous nous retenions encore. Côte à côte dans le taxi, nous nous frôlions à peine. Il consentait (a priori) à être ma promise ; sur la banquette arrière pourtant, il s’éloignait de moi dès que je m’approchais : c’était pour me faire peur. J’avais pris (peut-être par défaut) la position d’être celui qui aime et celui-ci a toujours peur que l’on s’enfuie, c’est sa raison de vivre, O resterait à mes côtés ce soir, il était d’accord. Maintenant il fallait se taire. Il voulait que je m’inquiète un peu. La rue défilait en feux intermittents dehors. Il s’était blotti contre la portière. Son reflet lui faisait de l’oeil. Il retenait sa beauté dans la vitre comme une vieille dame son sac, serré entre ses jambes. Je l’épiais en cachette. J’en voulais plus et tout de suite ; je m’agitais. Je ne volerais rien. Je voulais m’approcher en mendiant; je cherchais qui ? (J’avais envie d’un Perrier.) Je lui laissai pudiquement un siège vide entre nous comme on fait au spectacle. Éclairant mon amour sur l’écran sans un mot, j’y imprimai notre histoire ; c’était ma lumière. D’instinct il s’y réchauffa, s’y projetant sans trop y croire. Il aurait pu s’y étendre mais le lit était immense, mon rêve l’imaginait, lui dedans tout grandi. Prenant peur il déglutit, revint vers moi. Et son regard s’illumina. Sa poussière était millions, étoilée et dansante. Que j’aspirai toute. Il en détourna les yeux en dedans, y vit la lumière infiltrée comblant les trous, emprisonnant le reste ; il serait toujours là si je le lui demandais. Quelques instants on la vit belle ensemble, notre histoire, on y crut presque quand, soudain, je le pris par le cou, le ferrai. Déjà j’avais mal, j’avais peur, j’étais jaloux de tout... de la rue, du reflet, de lui qui s’y croisait.

Il faisait nuit dehors, une femme éteignait pour nous les bougies de la ville ; attentive et muette elle nous cherchait un toit, une couverture. Dans son rétroviseur nous étions deux jeunes maîtres à servir et la ville, au milieu, fuyait de tous ses feux. Quand lentement nous nous sommes tus elle crut que tout était fini : quoi ?

Une célébration.

— C’est vers le Panthéon ?

En guise de réponse j’émis un drôle de son, écho sincère presque touchant d’une assurance fanée dans le bruit et l’alcool. Il n’y avait plus que la lumière dedans, en serpentins sur le cuir noir ; nous nous y embrassâmes en secret (un petit baiser). Nous nous tenions l’un contre l’autre comme de vrais amoureux. Je n’arrivais pas à y croire. Elle alluma le plafonnier. Elle ne parvenait pas à retrouver ma rue en F8 sur son plan (c’était une débutante). Elle s’arrêta. Ouvrant sa vitre d’un doigt magique elle s’en remit à un passant, moustachu titubant à qui ce nom disait bien quelque chose mais... Je les interrompis :

— Continuez jusqu’aux quais, après je vous guiderai.

Mon captif rigolait. Nous n’étions plus serrés pareil, je sentais qu’il m’échappait. Nous étions bruns au fond dans l’ombre, elle était blonde, colorée de gommettes au rythme du tableau de bord, plus âgée. Elle alluma une cigarette, démarra lentement. Un homme courut vers la voiture, le même âge qu’elle : étais-je trop assoupi ou roulait-elle au pas pour qu’il s’approche ?

— Taxi !

L’homme leva la main. Se retournant vers lui, mon captif le suivit du regard jusqu’au bout ; nous ne nous touchions plus que des genoux. Elle alluma le poste. Écrasa son mégot d’un geste théâtral. J’ouvris la vitre pour faire de l’air ; dehors, un grand boulevard, un ange passe noir et d’or : un magasin.

— Prenez à gauche après le feu. Là, à gauche ! Et maintenant tout droit.

J’avais retrouvé mon assurance et nous parlâmes encore. Ce qu’on disait ? On écoutait, je ne sais plus laquelle, une chanson de trois sous. Une longue rue sombre.

— Maintenant où je vais?

La voiture s’arrêta juste avant un rond-point.

— On est presque arrivé, continuez là...

O ouvrit sa portière. Il me lança :

— Je vais rentrer.

— De quoi ?!

Je sortis un billet neuf, le froissai entre mes doigts.

— Je vous dois combien ?

— Je vous attends.

— Gardez tout.

Je bondis du taxi. O marchait seul au milieu du rond-point. À peine s’était-il retourné que j’arrivais à sa hauteur; il se mit à rire. Puis à courir. Attrape-moi! (Comme dans un jeu depuis toujours.) Poursuite. Tout autour du rond-point. O esquivait, trébuchait, son blouson à la traîne, en cape, en serpillière. Me rappelait un capitaine de mon enfance chevauchant sous le préau, interrompant parfois sa course, haletant, radieux, buvant en parenthèse l’eau sucrée de sa gourde, sein chaud entre deux rêves. Une vieille femme nous observait d’en haut, de sa fenêtre, ce cirque ne lui faisait pas peur, elle entendait nos rires ; mais il est tard. Dans le froid, les feux des réverbères se gelaient en halos, les phares d’un camion promenèrent des espaces en drapeau sur la pierre, en poursuite sur O. Les voitures stationnées attendaient des enfants pour tourner à leur tour, changer de couleur. D’en haut c’était un carrousel ouvert la nuit, illuminé et pris d’assaut. On nous laissa partir comme des voleurs.

Franck Secka, Le garçon modèle, Éditions du Rouergue, « La brune », 2003, p. 71-75.

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