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livres et ecrivains

Ma Deuxième Peau d'Erwin Mortier

Ma Deuxième peau d'Erwin Mortier

Éditions Fayard, 2004, 222 p., 17€
 
Ma deuxième peau raconte trois moments dans la jeunesse d’Anton Callewijn, qui est également le narrateur du livre. La première partie, « au temps où je ne savais pas encore parler », est centrée sur la mort de l’« oncle Michel », vieil homme qui vit avec les parents du petit garçon dans leur ferme, « en bas de la digue du canal de Bruges ». La deuxième, de loin la plus consistante, se focalise sur la prime adolescence d’Anton (entre 12 et 14 ans) et son admission à l’« Institut Saint-Joseph de l’Enseignement Désespéré ». Il y fait la connaissance de Willem, destiné à devenir davantage qu’un ami. La troisième partie, la plus brève, relate un unique événement, alors que les deux garçons, devenus un couple, ont 19 ans.
À l’exception d’un dossier dans le cahier livre de Libération, ce livre est largement passé inaperçu au moment de sa sortie. La presse gay n’en a même pas parlé, alors qu’il s’agit de l’une des plus déchirantes histoires d’amour entre garçons qu’il m’ait été donné de lire. Cela tient peut-être au caractère subtil et allusif de l’écriture d’Erwin Mortier: ce sont les gestes, les sensations des personnages qui nous donnent à comprendre leur lien, pas un exposé psychologique. Pas non plus de scène de sexe, pas de bons sentiments, pas de milieu branché, etc. Le livre détonne dans la production d’aujourd’hui. À la place des clichés, ce sont 220 pages de poésie et d’humour, magnifiquement traduites par Marie Hooghe — qui avait obtenu un prix pour la traduction du roman précédente d’E. Mortier, Marcel.
Autrement dit, ce livre est une pure merveille. Moins méchant que Marcel, qui est une satire des petits bourgeois catholiques flamands, mais quand même assez vachard, et d’abord avec Anton lui-même. Immensément sensuel ensuite, notamment pour réinventer les sensations d’un tout petit garçon curieux de tout, ou dire les gestes balbutiants de la puberté. L’écriture est extrêmement stylisée et en même temps jamais lourde ou fastidieuse : il y a une liberté d’expression, une facilité déconcertante à épouser tous les tons, à jouer tous les jeux de la langue, qui est la marque des plus grands écrivains. Le plus étonnant est sans doute la façon très particulière dont Erwin Mortier se joue des thèmes les plus mastocs de la littérature (l’amour, la mort, la mémoire, ce genre de choses) pour les faire vibrer à sa manière, sans aucun grand discours, juste en les faisant résonner dans le prisme chatoyant de sa merveilleuse écriture.
Voir aussi mon analyse de son bref récit, Les Dix Doigts des Jours.

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Un jour cette douleur te servira de Peter Cameron

Cameron-douleur-servira-2.jpgDepuis 1995, les éditions Rivages ont fait montre d’une fidélité exemplaire à l’égard de Peter Cameron : Un Jour cette douleur te servira est son cinquième roman traduit, outre un recueil de nouvelles paru en 2006, Au Beau Milieu des choses. Ses premiers romans, Week-end et Année Bissextile, étaient des chroniques douces-amères portraiturant la vie des gays cultivés new-yorkais. Le rapprochement avec des auteurs comme Stephen Mac Cauley ou David Leavitt était alors assez tentant, même s’il y a une finesse et une élégance dans les premiers livres de P. Cameron qui les distingue.

Avec son troisième roman traduit, Andorra, il a opéré un virage ambitieux et risqué : délaissant le domaine balisé de la « littérature gay » de divertissement, il y décrivait l’errance intérieure d’un homme peu à peu délaissé dans une principauté sournoisement oppressante. À l’image de son héros-narrateur, il s’agit d’un roman peu amène et assez opaque, qui évoque L’Invention de Morel d’Adolfo Bioy Casarès et la superbe nouvelle La Rive asiatique de Thomas Disch. Mais rien qui soit de nature à susciter un engouement immédiat.

De fait, Peter Cameron demeure un auteur assez confidentiel, rarement mis en avant par la critique, méconnu du grand public. C’est un miniaturiste, un artiste de la nuance, du quotidien infime, en contraste radical avec le tapage qui fait souvent le succès des écrivains made in USA (faut-il des noms ?). Pourtant, il gagne à être lu : ses talents de dialoguiste, son sens du détail, son humour discret sont un vrai bonheur.

 

À ce titre, Un Jour cette douleur te servira est sans doute son livre le plus séduisant. Raconté par un jeune homme de dix-huit ans fraîchement sorti du lycée, James Sveck, à l’esprit on ne peut plus aigu, ce roman signe le retour de Peter Cameron au biotope bourgeois new-yorkais de ses premiers romans. La narration est supposée se passer entre le 24 et le 30 juillet 2003, et revêt en apparence l’aspect d’un journal intime, même si certains chapitres renvoient à des épisodes antérieurs et prennent alors une autre forme narrative. James raconte un quotidien ronronnant avec une verve désenchantée. L’ironie de ses descriptions permet à l’auteur, dans un jeu de miroir assez subtil, de suggérer beaucoup sur la psyché du jeune homme.

 

L’allée des chiens est une partie entièrement clôturée du jardin public, et une fois que l’on a franchi les deux portillons qu’il ne faut jamais, sous peine de mort, ouvrir simultanément, on peut enlever la laisse à son animal et le laisser batifoler avec ses congénères. À mon arrivée vers quatre heures de l’après-midi, l’allée se trouvait presque déserte. Les gens plus ou moins sans travail qui la fréquentaient durant la journée étaient partis et les autres n’étaient pas encore là. Restaient quelques personnes rétribuées pour promener leur assemblage hétéroclite de chiens, dont aucun ne paraissait d’humeur à batifoler. Miró a gagné au petit trot notre banc favori, par chance dans l’ombre à cette heure-là, et il a grimpé dessus. J’ai pris place à côté de lui mais il m’a tourné le dos d’un air indifférent. Alors que Miró est un animal très affectueux dans l’intimité de la maison, il se comporte à l’extérieur comme un adolescent qui néglige l’affection parentale. Il estime, je suppose, qu’agir autrement pourrait nuire à son attitude « je-ne-suis-pas-un-chien ».

Ce coin à part engendre un esprit confraternel que je déteste. Une espèce de camaraderie privilégiée entre propriétaires de chiens qui, selon eux, autorise les familiarités. Si j’étais assis sur un banc ailleurs dans le jardin public, personne ne m’aborderait, mais dans l’allée des chiens j’ai l’impression de me trouver sur je ne sais quelle planète lointaine où règneraient des moeurs excessivement amicales. « Ah ! le beau caniche, il a un pedigree ? » va-t-on me demander, ou « C’est un garçon ou une fille ? », ou n’importe quelle autre question idiote. Heureusement, en professionnels qu’ils sont, les promeneurs rétribués ne parlent qu’entre eux, de même que les nounous et les mères, je l’ai remarqué, ne se mélangent jamais dans l’aire de jeux à l’instar des promeneurs rétribués et des propriétaires de chiens, chacune se confine à ses semblables. Donc, on nous a laissés tranquilles, Miró et moi. Après avoir observé un moment les autres chiens, Miró a soupiré et s’est lentement affaissé sur le banc, me poussant un peu avec ses pattes de derrière pour avoir toute la place de s’allonger. Mais, comme je refusais de me déplacer, il a par force laissé pendre sa tête au bout du banc. La manière dont il l’a fait exprimait clairement combien la condition canine était dure. [p. 20-21]

 

Si le quotidien de James semble on ne peut plus monotone, on ne saurait en dire autant de ses réactions insolites, qui jettent le trouble dans un univers policé. Un épisode de fugue arrivé au printemps précédent, ou encore un mauvais tour joué au collaborateur de sa mère (directrice d’une galerie d’art), sont autant d’actes manqués par lesquels le personnage exprime un désarroi que sa retenue sophistiquée condamne au silence.

 

Le problème principal, c’est que je n’aime pas les gens en général, ceux de mon âge en particulier, et que les étudiants sont des gens de mon âge. J’irais plus volontiers à l’université s’il s’agissait d’une université pour les vieux. Je ne suis pas un inadapté social ni un dingue (quoique les inadaptés sociaux et les dingues ne s’identifient sans doute pas comme tels) ; simplement, je ne trouve aucun plaisir à être avec des gens. Ils échangent rarement des propos intéressants, du moins d’après mon expérience. Ils racontent leur vie, qui ne présente pas grand intérêt. Alors l’impatience s’empare de moi. On ne devrait parler, me semble-t-il, que si l’on a quelque chose d’intéressant à dire ou qui nécessite d’être dit. Je n’avais jamais pris conscience des difficultés auxquelles ces sentiments m’exposaient, jamais vraiment, avant ce qui m’est arrivé au printemps dernier. [p. 44-45]

 

Fâché avec ses contemporains, réfractaire à toute comédie sociale, les récits de James suggèrent en creux et comme incidemment son enfermement dans une vie contemplative. À la surface des dialogues étincelants que lui cisèle Peter Cameron, il apparaît spirituel. Mais c’est un brio que trouble une profonde fêlure, qui parfois se manifeste ouvertement.

 

« Nous avons donc déjeuné ensemble, [ton père et moi], reprit maman d’un ton un peu plus normal. Pour nous entretenir à ton sujet. Et l’idée nous est venue que tu aimerais peut-être parler à quelqu’un.

— Parler à quelqu’un ? Tu viens de mentionner mon caractère taciturne. Pourquoi j’aurais envie de parler à quelqu’un ?

— Il ne s’agit pas d’un « quelconque » quelqu’un, mais de quelqu’un dont c’est la spécialité. Thérapeute. Psychiatre. Quelqu’un comme ça. Tu veux bien, James ? Tu veux bien le faire pour moi ? Et pour ton père. S’il te plaît, cesse un moment de tout rejeter et va parler à cette dame.

— Une dame ?

— Oui, une dame.

— Qui l’a choisie ?

— Ton père. Je savais que tu rejetterais automatiquement toute personne suggérée par moi.

— Bon, tu l’admettras, tes expériences avec les thérapeutes n’ont pas abouti à grand-chose. »

Maman se tut.

Je demandai : «  Comment elle s’appelle ?

— Rowena Adler. Le docteur Rowena Adler. Elle est psychiatre.

— Rowena ? Vous m’envoyez chez une psy qui s’appelle Rowena ?

— Qu’as-tu contre ce prénom ? C’est un prénom irréprochable.

— Oui, peut-être, pour un personnage d’opéra wagnérien. Mais ça ne fait pas un peu teuton, d’après toi ?

— Tu deviens ridicule, James. Tu ne peux pas rejeter cette psy à cause de son héritage culturel. Ton père s’est renseigné autour de lui et, apparemment, elle est très bien.

— Ah ! m’exclamai-je, ça me rassure. Une psy qui a l’approbation des collègues cinglés de papa.

— Ton père a des relations. Il peut trouver le meilleur avocat de divorce, alors pourquoi pas la meilleure psy ? Il a consacré à cette recherche beaucoup de temps et d’efforts, et tu sais que ce n’est pas dans sa nature. Des personnes qui s’y connaissent ont hautement recommandé le Dr. Adier. En fait, sa spécialité est...

— Quoi? Quelle est sa spécialité ? Les garçons de dix-huit ans taciturnes et insatisfaits ?

— Oui, répliqua maman. C’est précisément sa spécialité. Elle s’occupe des adolescents perturbés.

— Ah bon, voilà ce que je suis ? Le terme ne me paraît pas très politiquement correct. On devrait trouver mieux, non ? Ne pourrais-je pas être un adolescent à part ? Ou un adolescent aux aptitudes différentes ? Ne pourrais-je... »

Maman allongea le bras et plaqua la main sur ma bouche. « Arrête, dit-elle. S’il te plaît, arrête. »

Sa main contre mon visage me donnait une sensation bizarre. Une sensation d’intimité déroutante : elle ne m’avait pas touché depuis si longtemps que je ne m’en souvenais plus. Elle resta un long moment ainsi, la main sur ma bouche. Puis elle la retira. « Excuse-moi. Je n’aurais pas dû... je voulais seulement...

— Non. Tu as raison. C’est vrai.

— Qu’est-ce qui est vrai ?

— Que je suis perturbé », répondis-je. Je réfléchissais au sens de ce mot, à ce que cela signifie au juste d’être perturbé, comme l’eau d’une mare est perturbée lorsqu’on y jette une pierre, ou comme on perturbe la paix. Ou encore comme on peut être perturbé par un livre, un film, les incendies de forêts pluviales ou la fonte des calottes glaciaires. Ou par la guerre en Irak. Je vivais l’un de ces instants où on a l’impression d’entendre le mot pour la première fois, on ne peut pas croire qu’il signifie ce qu’il signifie et on s’interroge : comment ce mot en est-il venu à signifier cela ? C’était pareil à un son de cloche, éclatant et pur, perturbé, perturbé. J’entendais retentir sa signification, et j’ai dit, comme si je m’en rendais compte tout à coup: « Je suis un garçon perturbé. » [p. 71-73]

 

Il serait tentant de citer nombre d’autres passages, tant le roman propose un contraste séduisant entre une écriture astucieuse et drôle et une situation qui apparaît d’une sourde tristesse. Il y a là sans doute le ressort principal du charme particulier qui émane de ces pages. James est au demeurant dans la longue lignée de ces personnages post-adolescents inoubliables des teen novels de langue anglaise : Holden Caulfield dans L’Attrappe-cœurs de J.D. Salinger, Phineas dans Une paix séparée de John Knowles, Hal dans La Danse du coucou d’Aidan Chambers, etc. À ce titre, c’est un livre que l’on pourrait recommander aussi pour de grands adolescents.

En revanche, parler de « roman d’éducation » comme le fait l’éditeur est assez discutable : si le récit de cet été perturbé suggère sans doute un tournant dans l’existence du personnage, on ne saurait dire que le lecteur assiste à autre chose qu’une prise de conscience (et encore est-elle très fragmentaire). Peter Cameron s’empare d’un moment fugitif sans l’ampleur et la lourdeur de procédé des bildungsroman. Et il s’agit surtout d’une « déséducation », dans la mesure où l’extrême raffinement intellectuel du personnage apparaît comme l’un des piliers de son aliénation (douce).

Un Jour cette douleur te servira pourrait bien être le livre d’une plus juste reconnaissance de Peter Cameron en France. À la fois subtil et très accessible, drôle et touchant, il concilie la veine new-yorkaise des débuts et les ambitions littéraires des œuvres suivantes. La traduction de Suzanne Mayoux restitue l’élégance nonchalante et la clarté à proprement parler classique du texte anglais. On ne pouvait demander davantage.

 

Publication initiale de cette chronique dans Sitartmag.

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Franck Secka, Le garçon modèle : un extrait

Franck Secka est né en 1965. Egalement illustrateur et éditeur,  il écrit peu. Il a publié plusieurs romans pour la jeunesse, dont un, À pic, est le récit d’un premier amour homosexuel. L’extrait choisi ici est un chapitre de son roman pour adultes, Le Garçon modèle.

 

Secka2.jpgNous nous retenions encore. Côte à côte dans le taxi, nous nous frôlions à peine. Il consentait (a priori) à être ma promise ; sur la banquette arrière pourtant, il s’éloignait de moi dès que je m’approchais : c’était pour me faire peur. J’avais pris (peut-être par défaut) la position d’être celui qui aime et celui-ci a toujours peur que l’on s’enfuie, c’est sa raison de vivre, O resterait à mes côtés ce soir, il était d’accord. Maintenant il fallait se taire. Il voulait que je m’inquiète un peu. La rue défilait en feux intermittents dehors. Il s’était blotti contre la portière. Son reflet lui faisait de l’oeil. Il retenait sa beauté dans la vitre comme une vieille dame son sac, serré entre ses jambes. Je l’épiais en cachette. J’en voulais plus et tout de suite ; je m’agitais. Je ne volerais rien. Je voulais m’approcher en mendiant; je cherchais qui ? (J’avais envie d’un Perrier.) Je lui laissai pudiquement un siège vide entre nous comme on fait au spectacle. Éclairant mon amour sur l’écran sans un mot, j’y imprimai notre histoire ; c’était ma lumière. D’instinct il s’y réchauffa, s’y projetant sans trop y croire. Il aurait pu s’y étendre mais le lit était immense, mon rêve l’imaginait, lui dedans tout grandi. Prenant peur il déglutit, revint vers moi. Et son regard s’illumina. Sa poussière était millions, étoilée et dansante. Que j’aspirai toute. Il en détourna les yeux en dedans, y vit la lumière infiltrée comblant les trous, emprisonnant le reste ; il serait toujours là si je le lui demandais. Quelques instants on la vit belle ensemble, notre histoire, on y crut presque quand, soudain, je le pris par le cou, le ferrai. Déjà j’avais mal, j’avais peur, j’étais jaloux de tout... de la rue, du reflet, de lui qui s’y croisait.

Il faisait nuit dehors, une femme éteignait pour nous les bougies de la ville ; attentive et muette elle nous cherchait un toit, une couverture. Dans son rétroviseur nous étions deux jeunes maîtres à servir et la ville, au milieu, fuyait de tous ses feux. Quand lentement nous nous sommes tus elle crut que tout était fini : quoi ?

Une célébration.

— C’est vers le Panthéon ?

En guise de réponse j’émis un drôle de son, écho sincère presque touchant d’une assurance fanée dans le bruit et l’alcool. Il n’y avait plus que la lumière dedans, en serpentins sur le cuir noir ; nous nous y embrassâmes en secret (un petit baiser). Nous nous tenions l’un contre l’autre comme de vrais amoureux. Je n’arrivais pas à y croire. Elle alluma le plafonnier. Elle ne parvenait pas à retrouver ma rue en F8 sur son plan (c’était une débutante). Elle s’arrêta. Ouvrant sa vitre d’un doigt magique elle s’en remit à un passant, moustachu titubant à qui ce nom disait bien quelque chose mais... Je les interrompis :

— Continuez jusqu’aux quais, après je vous guiderai.

Mon captif rigolait. Nous n’étions plus serrés pareil, je sentais qu’il m’échappait. Nous étions bruns au fond dans l’ombre, elle était blonde, colorée de gommettes au rythme du tableau de bord, plus âgée. Elle alluma une cigarette, démarra lentement. Un homme courut vers la voiture, le même âge qu’elle : étais-je trop assoupi ou roulait-elle au pas pour qu’il s’approche ?

— Taxi !

L’homme leva la main. Se retournant vers lui, mon captif le suivit du regard jusqu’au bout ; nous ne nous touchions plus que des genoux. Elle alluma le poste. Écrasa son mégot d’un geste théâtral. J’ouvris la vitre pour faire de l’air ; dehors, un grand boulevard, un ange passe noir et d’or : un magasin.

— Prenez à gauche après le feu. Là, à gauche ! Et maintenant tout droit.

J’avais retrouvé mon assurance et nous parlâmes encore. Ce qu’on disait ? On écoutait, je ne sais plus laquelle, une chanson de trois sous. Une longue rue sombre.

— Maintenant où je vais?

La voiture s’arrêta juste avant un rond-point.

— On est presque arrivé, continuez là...

O ouvrit sa portière. Il me lança :

— Je vais rentrer.

— De quoi ?!

Je sortis un billet neuf, le froissai entre mes doigts.

— Je vous dois combien ?

— Je vous attends.

— Gardez tout.

Je bondis du taxi. O marchait seul au milieu du rond-point. À peine s’était-il retourné que j’arrivais à sa hauteur; il se mit à rire. Puis à courir. Attrape-moi! (Comme dans un jeu depuis toujours.) Poursuite. Tout autour du rond-point. O esquivait, trébuchait, son blouson à la traîne, en cape, en serpillière. Me rappelait un capitaine de mon enfance chevauchant sous le préau, interrompant parfois sa course, haletant, radieux, buvant en parenthèse l’eau sucrée de sa gourde, sein chaud entre deux rêves. Une vieille femme nous observait d’en haut, de sa fenêtre, ce cirque ne lui faisait pas peur, elle entendait nos rires ; mais il est tard. Dans le froid, les feux des réverbères se gelaient en halos, les phares d’un camion promenèrent des espaces en drapeau sur la pierre, en poursuite sur O. Les voitures stationnées attendaient des enfants pour tourner à leur tour, changer de couleur. D’en haut c’était un carrousel ouvert la nuit, illuminé et pris d’assaut. On nous laissa partir comme des voleurs.

Franck Secka, Le garçon modèle, Éditions du Rouergue, « La brune », 2003, p. 71-75.

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Le jardin d'acclimatation d'Yves Navarre

Yves Navarre, Le jardin d’acclimatation, Flammarion, 1980 ; rééd. H&O, 2009.

 

Navarre jardin 2009Fin des années 70 ou début des années 80, Henri Prouillan, ancien ministre, veuf, septuagénaire, se replonge dans son passé et les tragédies familiales. Peu à peu, les autres membres de la famille émergent : Suzy, la sœur, veuve d'un auteur de théâtre de boulevard ; Luc, Claire, Sébastien, les enfants devenus grands. Par courts paragraphes, Yves Navarre nous insinue dans leurs pensées, fait surgir leur mémoire. Dès le début du livre, le petit dernier de la famille est dans toutes les pensées, Bertrand. Bertrand va avoir quarante ans. Il est retiré dans la maison de famille, à Moncrabeau. On le voit mener une vie hagarde sous le regard des gardiens du domaine. Vingt ans auparavant, il était le soleil de la famille et ses petites phrases nourrissaient la vie de chacun, au rythme de ses trouvailles. Il était promis aux plus belles réussites scolaires. Entretemps, il s'est passé un double drame. L'épouse d'Henri en est morte. Le livre est un chemin qui nous mène à la compréhension de ces événements révolus.

 

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