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Et nos amours de Sean James Rose

Sean James Rose, Et nos amours, Denoël, 2009.

 

J’ai lu en février Et nos amours de Sean James Rose, un « premier roman » qui échappe aux idées communes sur cet exercice (la verdeur, et d’autres mots en « eur »…). Le nom m’était connu, car l’auteur est depuis longtemps critique littéraire, entre autres à Libération. Je l’avais tout particulièrement repéré car il est l’un de ceux qui parlent le mieux de l’œuvre traduite d’Erwin Mortier, ce prosateur flamand dont les habitués de ce site savent à quel point il compte à mes yeux. Sean James Rose a aussi traduit un roman du vietnamien : À nos vingt ans de Nguyên Huy Thiêp (aux éditions de l’Aube). C’est une plume déjà accomplie et ce roman en est la belle preuve. Il s’ouvre par un bref préambule, qui tient lieu d’avertissement ou de mode d’emploi :
 

Il n’y a de chronologique qu’un curriculum vitae. On a beau débrouiller l’écheveau de nos ans, chercher le fil d’Ariane, la logique séquentielle ne se révèle guère satisfaisante. La succession des nombres correspondant aux chapitres de ce livre représente l’ordre aléatoire que la mémoire du narrateur a bien voulu imposer au lecteur. C’est comme un jeu, pour passer le temps. On compte, disons jusqu’à cent, en l’espèce cent cinquante, et puis on cherche. Ce qu’on trouve c’est la fin.

En 150 fragments, donc, Et nos amours explore quatre destins ordinaires, quatre mémoires en éclats émoussés. Le roman s’ouvre avec Martin, qui a passé une jeunesse que certains diraient « dissolue », entre alcool, drogues, fêtes et séduction — car il a beaucoup séduit : des femmes surtout, et une en particulier, Hannah, qui a fini par renoncer. Il a aussi vécu un temps avec Pierre, critique littéraire, journaliste précaire, qui préfère les garçons (mais aucune étiquette ne vient marquer cette ligne de vie de son poinçon).

 

Il y avait des travaux dans l’appartement d’en face. Pierre avait aperçu dans la cour et sur le palier des ouvriers, étrangers, d’Europe de l’Est sans doute, leur langue lui avait paru slave. Parmi eux, il distingua un garçon, blond, qui malgré sa haute taille devait être le plus jeune. Les autres étaient des hommes mûrs. Lorsqu’il croisait Pierre, son regard rayonnait d’une curiosité candide. Tout indiquait qu’il ne parlait pas français. Un jour que Pierre avait fait tomber du courrier dans l’escalier, le garçon l’avait ramassé. Qu’est-ce que c’est ? Encore une enveloppe ajourée : l’électricité, le téléphone ? Pierre lui avait adressé quelques mots de remerciement, le garçon s’était contenté de sourire.

C’était un de ces lourds étés. Pas un souffle. On suffoquait. Pierre avait entrouvert sa porte. Il essayait de se concentrer sur son article. Dans la fente de lumière poudreuse, il aperçut une forme pâle. Dos élancé, blanche colonne offerte à l’ardeur du soleil, sur la nuque collaient des boucles de cheveux enfuies d’une casquette à la visière inversée : le jeune ouvrier peignait le cadre de la porte d’en face, sifflotant, torse nu. Pierre observa la gestuelle souple du garçon qui ne l’avait pas remarqué. La dynamique du pinceau faisait saillir chaque muscle du bras, provoquait une oscillation de l’omoplate. Pierre s’approcha. Il fut maintenant tout à fait dans le couloir. Le garçon se retourna soudain, surprit Pierre. Mince filet de reconnaissance, puis sourire franc. Les yeux de l’étranger dardaient une joie claire, vibrante de vitalité. Il ôta sa casquette, passa sa main sur les mèches trempées de sueur, lèvres toujours épanouies en large sourire. Pierre lui fit un signe. Mima le verre qu’on boit. Le garçon entra chez lui. Aussitôt servi, aussitôt bu. Le garçon avala l’eau d’une traite. Essuya sa bouche du revers de la main. Planta son regard dans celui de Pierre. Copeaux de temps suspendus. L’envie circule sans mot. […](p. 222-223)

À l’heure des bilans, faute d’attendre Martin ou des jours meilleurs, Pierre s’est installé dans une vie plus tranquille d’enseignant, auprès (semble-t-il) de Yacine. Il y a également Hélène, fille de bonne bourgeoisie, traductrice anglomane, longtemps adonnée à des hommes mariés et plus âgés qu’elle, avant la venue de Vincent. Hélène a été un jalon amical dans la vie de Pierre, comme elle l’a été pour Marie, une enfant sans père devenue croqueuse d’hommes, au fil d’une existence aussi chaotique la nuit que morne le jour.

Dans la diversité des trajectoires, chaque lecteur va peut-être vers tel ou telle figure de cet improbable quatuor. À la manière de Flaubert, le narrateur, lui, « est » les quatre à la fois…Marie, Hélène, Pierre, Martin : les quatre personnages forment une chaîne (ou peut-être faudrait-il dire une guirlande ?) d’interconnaissance. Ils ne constituent pas un cercle d’affinités, mais trois paires distinctes (illustration de vies sociales segmentées ?) : Marie-Hélène, Hélène-Pierre et surtout (?) Pierre-Martin. Raconter comment ils se sont connus ou leur vie amicale ne constitue qu’une part initiale du livre, quand bien même ce sont ces liens faibles qui créent l’unité d’ensemble ou font prétexte. L’un des plus beaux non-dits du livre, qui manie l’ellipse avec une malignité virtuose, concerne le seul duo qui aurait pu suggérer quelque chose de sentimental (quand bien même Et nos amours est un titre qui dit bien ce dont il est beaucoup question…).

Il connaissait Martin, l’avait connu : Pierre et Martin, Martin et Pierre. On a beau retourner la situation dans tous les sens. Deux noms qui ne vont pas bien ensemble. Lisez cette histoire à n’importe quelle page, ça ne marche pas. Comme amis ? Non plus. Martin a tous les défauts : versatile, manipulateur, égoïste... Mais l’échec est un merveilleux amant, le plus sûr qui soit. Avec lui on pourrait enfin grappiller quelques certitudes. Avec lui nul besoin de spéculer sur le bonheur. N’avoir plus peur de perdre ce qui en vérité est perdu. Le bonheur est dans l’instant. Et l’éternité de l’instant n’est pas de ce monde. (p. 14)

Virtuose du style indirect libre et du plus-que-parfait, le narrateur de Sean James Rose circule d’une figure à l’autre, monte et descend dans le temps et la mémoire des quatre personnages comme dans une cage-à-poule, avec de délicats emboîtements « comme un jeu, pour passer le temps ». On glisse forcément de l’un-e à l’autre au fil des chapitres, mais il n’y a pas d’ordre immuable, plutôt des proximités dans le temps ou des accointances sur le thème. Au terme de ce puzzle aux airs de jeu d’enfant, « Ce qu’on trouve, c’est la fin. » On ne saurait mieux dire, dans la mesure où ces fils de vie se donnent à voir d’un point de vue souvent rétrospectif, quand l’un ou l’autre revient sur le jour passé ou des événements lointains. La lecture pourrait se faire à tâtons, car l’on navigue entre les existences et les moments, et dans la mosaïque improbable des entourages, qui changent avec le temps comme des dominos qui s’évanouissent les uns sur les autres. Pourtant, le fil n’est pas aussi « aléatoire » qu’il est annoncé : il y a un déroulé qui nous rapproche peu à peu de « la fin » annoncée, très enracinée dans la France sarkozie.

Et nos amours est une miniature douce-amère, sans nostalgie ni tragédie, insensible glissement dans l’âge adulte — celui qui porte le deuil de la jeunesse en la doublant avec des sentiments mêlés. Ce qui rend le roman très attachant est sa façon tranquille d’éviter tous les poncifs que cette plongée pourrait susciter, les truismes à voix haute, la mise en scène. Au lieu de quoi, c’est une voix labile qui nous mène, au gré d’une langue syncopée, en phrases brèves, parfois sibyllines, qui évoquent Le jardin d’acclimatation d’Yves Navarre.

Hélène sent les doigts de Claude effleurer sa joue. L’odeur de cigare et de vétiver caractéristique de son amant. Hélène est assise, droite, chevilles croisées. Elle pose pour un peintre imaginaire. Dernier portrait. Son regard est troué, opaque, sans blanc, sans iris. Le bleu glauque d’une ardoise dépolie. Tu m’écoutes ? Hélène, j’y vais. L’année prochaine, ce sera plus simple, je prendrai un bureau, un petit studio. Au revoir, ma chérie. Au fait, tu viens jeudi ? Chantal m’a dit que tu ne lui avais pas répondu. N’oublie pas d’appeler, à jeudi. Elle est restée assise des heures, des années. (p. 82)

Il ignore comment Hélène s’y est prise, elle a dû dire qu’il était orphelin, du moins du réveillon. Lui, comme on ne lui a rien demandé, n’a rien dit. Les Régnier avaient sauté sur l’occasion pour agir en bons chrétiens, le jour de l’anniversaire de Jésus, c’est le moment ou jamais. Il est vrai que parmi la fratrie d’Hélène il détonnait, il n’avait rien d’un sémillant avocat ou d’un scout attardé. Avait l’air plus juvénile, plus « pauvre » aussi. Catégorie propres, ceux qu’on peut aimer comme prochains. Allait-on lui refiler des pulls trop grands à la fin du repas ? Il ne moufta pas, n’allait pas dire, Vous savez votre fille a vécu dans le péché, oh, non, je ne veux pas parler des moeurs actuelles, non, je parle de l’homme qu’elle a aimé et qui était marié, je parle de cette relation adultère dont elle a été longtemps complice, mais maintenant c’est fini, c’est bon, elle a été heureuse, mais maintenant elle expie, pardonnez-lui, pardonnez-nous, car moi aussi j’ai aimé, cela dit j’ai été bien moins stoïque, je n’arrivais plus à rien faire ou alors je faisais n’importe quoi. (p. 149)

Sean James Rose a plus d’une malice dans sa poche, qu’il s’agisse de glisser une énigme culturelle, de parodier des discours ou de distiller des indices : l’humour n’est jamais loin, même si d’une discrétion qui procède d’un tact romanesque d’une rare constance. Sans parler des innombrables trouvailles et bonheurs d’expression qui zèbrent la trame narrative mais qui, tels des galets dans la mer, perdraient tout leur éclat à être séparés dans une citation resserrée.

 

Une très plaisante découverte en tout cas.

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Erwin Mortier : une interview dans Libé en 2004

 

Je tiens à préciser (ou à rappeler) que je ne suis pas l'auteur des lignes qui suivent. C'est une interview publiée dans Libération par Sean James Rose et intitulée "Polder du temps" que j'avais repiquée sur internet à l'époque. Elle m'a fait découvrir l'auteur (ma reconnaissance éternelle au journaliste). Mes analyses personnelles sont ici et .

ERWIN MORTIER
Ma deuxième peau
Traduit du néerlandais par Marie Hooghe. Fayard, 234 pp., 17 €.

 

Dans la première scène de Ma deuxième peau, le père, observé par le narrateur bébé, se rase ; dans une des dernières scènes c'est le même homme vieilli, tel qu'il apparaît dans la glace de la salle de bains qui rase son fils, incapable de se préparer convenablement pour les obsèques de la personne qu'il aime. Entre ces deux moments, vingt ans ont passé. Celui qui raconte a aujourd'hui 40 ans, Anton regarde une photo : « Eté 197*, le dernier voyage scolaire avant notre diplôme et notre entrée à l'Université. » Mais ça, c'est vers la fin du roman d'Erwin Mortier, là où on découvre que ce qu'on croyait se dérouler dans le sens de la marche, à savoir chronologiquement, n'était en vérité qu'un long regard rétrospectif. Tout se décante d'un coup. Trompé par la formidable plasticité du temps romanesque, le lecteur, comme le narrateur, prend un coup de vieux. C'est à se demander si les saisons de la vie passent aussi vite que se tournent les pages de l'ouvrage. Le temps est la véritable étoffe des romans de l'auteur belge né en 1965.

 

La Flandre des années 60-70, Anton, unique rejeton né dans une famille de fermiers en plein déclin, est un garçon délicat qui a du mal à trouver ses marques. C'est l'adolescence, Anton admire Roland, ce cousin casse-cou qui ne doute de rien, venu habiter chez eux ; il y a aussi Willem, un redoublant de sa classe, tout aussi énergique mais d'une grâce troublante. Ma deuxième peau est le second volet d'« une trilogie informelle qui traite de la mémoire et de la façon dont chacun tente de gérer son passé ». Le premier, Marcel (Fayard, 2003), était une histoire familiale de collaboration avec les nazis revisitée par un enfant ; le dernier, Temps de pose, est la quête d'un père inconnu que poursuit un protagoniste au seuil de l'adolescence, à paraître l'année prochaine, chez le même éditeur.

 

La fin de l'enfance, le début de l'adolescence, c'est une période qui vous intéresse.

 

Tout y est flottement, le monde des possibles s'ouvre, tout apparaît malléable, versatile. C'est le moment où on réalise que les rêves peuvent basculer dans le réel ou s'évanouir à jamais. C'est pour cette raison qu'Anton qui le pressent est si prudent, c'est un rêveur qui n'ose pas agir trop vite. S'il envie l'aplomb de son cousin Roland, son goût de l'aventure, une part de lui-même désire également la vie tranquille et petite-bourgeoise à laquelle leur camarade Roswita se destine. Ses émotions dépassent son entendement. Il hésite sans cesse. Pour expliquer sa façon de penser, comparée à celle de Roland, il dit qu'il est comme une domestique« qui ouvre prudemment des tiroirs, essaie en cachette des robes devant la glace et les range sans un faux pli ».

 

Le titre est ambigu, de quoi s'agit-il au juste, du narrateur, de son petit ami ?

 

L'ambiguïté est voulue. Cette « deuxième peau » c'est aussi bien le monde dans lequel il a grandi, ce milieu modeste de fermiers désargentés, le clan des Callewijn, l'enfance, les parents, les oncles, les tantes ; que son premier amour, Willem ; que, enfin, la langue qui devient le sanctuaire de son deuil, les mots qui enveloppent son sentiment de perte, et tentent de le traduire.

 

La société flamande à l'époque du roman, les années 60-70, passe de la société traditionnelle rurale à la société de consommation. L'aliénation d'Anton n'en est-elle pas ressentie encore plus fortement ?

 

Bien sûr, il se rend compte de l'obsolescence de certaines valeurs : la famille, la tradition, la hiérarchie, transmises par un système éducatif rigide (les professeurs leur reprochent à lui et à Willem d'entretenir un lien d'amitié trop serré). Mais son aliénation est surtout due à sa sexualité, qui est considérée en marge, et, partant, contre l'ordre naturel des choses. Elle lui donne une chance extraordinaire de se rendre compte qu'en n'ayant pas sa place, il doit lui-même la trouver. Il prend conscience que rien n'est donné d'avance, qu'il faut se créer soi-même, construire sa vie, réinventer l'amour. Et c'est son père qui, en lui donnant une leçon de rasage, sans le savoir, lui donne un conseil de vie : « Tout simplement, accompagner le mouvement. Suivre les lignes de ta nature. C'est ainsi qu'on ne se coupe pas. »

 

C'est un roman pudique : rien n'est dit, rien n'est décrit de la relation entre Anton et Willem.

 

Dans le manuscrit original, il y avait un chapitre beaucoup plus explicite, mais, à la relecture, je l'ai supprimé, car j'avais l'impression qu'il retirait toute sa force au livre. Aussi le corps des jeunes amants est-il dépeint par petites touches impressionnistes. Ce qui m'intéressait, c'était de faire partager la confusion émotionnelle d'Anton, son désarroi face à un sentiment qu'il a du mal à définir. Je ne voulais pas d'un « roman gay », en étant plus implicite, je recherchais quelque chose de plus universel, une histoire dans laquelle tout le monde aurait pu se reconnaître. Une histoire d'amour et de deuil. Pour moi, l'important dans un livre, c'est ce qu'il y a entre les lignes, les interstices qui laissent respirer l'imaginaire.

 

La mort est très présente dans vos livres. Dans votre premier roman, Marcel, la grand-mère rendait un culte aux défunts.

 

On raconte des histoires parce que les choses disparaissent, et que les gens meurent. Mais cette manière de faire revivre le passé ou de combler son manque permet aussi de se décharger du poids de son histoire pour s'en sortir, de se forger une identité propre. Cela vaut autant pour un individu que pour un pays. Pour la Belgique, c'est flagrant. Nous, les écrivains belges, nous n'arrêtons pas d'écrire des histoires pour justifier notre identité.

 

Vous êtes également poète.

 

Je ne vois pas la différence entre poésie et roman. Mon écriture a parfois été taxée de nouvelle préciosité. Un avatar du symbolisme ? C'est sans doute à cause du soin dans le choix des mots, d'un style soi-disant « ouvragé », du souci du détail. Évidemment, je suis conscient de ce que j'écris, mais je ne retravaille pas mes phrases tant que ça, elles me viennent naturellement. Ce n'est pas la poésie que j'impose ou injecte dans mes livres, je dirais que le processus est inverse : c'est le potentiel poétique du réel qui se déploie dans l'écriture.

Interview et texte de présentation par Sean James Rose

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