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Articles avec #livres en anglais (pour ados) catégorie

Absolute Brightness de James Lecesne

James Lecesne, Absolute Brightness. New York, Harper Teen, Laura Gerringer Books, 2008.

 

Ce roman pour la jeunesse est sorti aux États-Unis au début du printemps 2008. James Lecesne, artiste multi-cartes, est surtout connu pour son activisme en faveur des jeunes homos (ou plutôt : les “lesbian, gay, bisexual, transgendered and questioning teens”, comme il est précisé dans le prière d’insérer). Il a fondé la Trevor Helpline, une ligne de prévention pour les tentatives de suicide des ados LGBTQ.

Pour autant, Absolute Brightness n’est ni de près ni de loin un roman éducatif. C’est un récit truculent, dont la nature change peu à peu, pour basculer lentement dans le drame. Je l’ai refermé il y a plus de deux mois maintenant, mais j’ai le souvenir d’en être sorti remué. Le livre a l’aspect matériel d’un bloc de 470 pages, mais chacune ne renferme pas énormément de signes. C’est un faux pavé, mais un bloc d’émotions.

Phoebe, la narratrice, a quinze ans au début du roman. Elle vit avec sa sœur aînée Deirdre et sa mère, Ellen, qui tient un salon de coiffure, à Neptune (New Jersey). Les parents sont divorcés, mais l’héroïne garde un souvenir confus des circonstances. James Lecesne l’a dotée d’un humour truculent, qui fait particulièrement mouche dans les premiers chapitres du roman. Tout commence lors de courses en famille, quand la mère annonce à ses filles l’arrivée d’un cousin âgé de presque 14 ans, qui est en fait le fils adoptif de leur oncle, lequel ne sait quoi faire d’un gamin dont la mère vient de mourir. Phoebe et Deirdre voient d’un très mauvais œil l’irruption de cet intrus dans leur cocon familial.

For the next few days Deirdre and I lived in a state of suspended disbelief. Everything went on as it always had, and we tried not to think about the fact that life, as we had known it, was about to end. No one mentioned that a stranger, a boy, an uninvited guest was about to take up residence in our home, and no one uttered his name. We just went about our business. Looking back on it now, however, I realize that even if we had been ready to receive the imagined Leonard Pelkey into our midst with open arms, we still wouldn’t have been prepared for the shock of that almost-fourteen-year old boy who stood in our living room that first day.

Leonard was wearing Capri pants (pink and lime-green plaid) and a too-small T-shirt, which exposed his midriff. He wore a pair of shoes that were more like sandals set atop a pair of two-inch wooden platforms. Both ears were pierced, though only one chip of pale blue glinted from his left lobe. He carried what looked like a flight attendant’s overnight flight bag from the 1960s: The strap was hitched over his shoulder, lady style.

“Ciao,” he said to me as he smiled and held out his hand.

I took hold of his delicate fingers and gave them a quick shake, while internally rolling my eyes. He was way too different. Don’t get me wrong. I like different. I am different. But when different goes too far, it stops being a statement and just becomes weird. I made up my mind right then and there that he and I would not be getting that close, and as a way of making my point, I turned on my heel and got out of there as fast as I could without knocking anything over.

From the dining room I could watch Leonard’s reflection in the large gilt mirror that hung over the sofa on the far wall. He didn’t see me, not at first; he was too busy entertaining my mother, telling her stories about his journey, talking about what he had eaten on the plane, who he’d spoken to, pulling out the contents of his flight bag and then explaining where he got everything, including the bag itself. I thought he’d never shut up.

“They gave me the bag on the plane, because the air hostess said I was the most entertaining young person she’d met in a long while. It’s vintage. I told her if she was any nicer, I’d have to do my Julie Andrews impression for her. She was like, Who’s Julie Andrews? I was like, Are you kidding me?”

 I was not in the least interested in what he was packing or what impressions he could pull off, but I was certainly intrigued by his appearance. He was like a visual code that was at once both a no-brainer to figure out and impossible to decipher. I mean, it wasn’t just the fact that he was obviously gay. Please, I’ve watched enough TV to not be shocked by swish behavior. But there was something about Leonard that seemed to invite ridicule. Like he was saying, Go on, I dare you, say something, mention the obvious. The incredible thing was that no one said a word. Not Deirdre. Not Mom. And since I was out of the room, not me.

Leonard had a narrow face with plain Midwestern features. His mouth was tiny and unremarkable except for the fact that it was always in motion. A few freckles dotted the bridge of his nose and looked like they had been painted on for a musical performance in which he was to play a hillbilly. If it hadn’t been for his eyes, two green pinpoints of flickering intensity, you might have missed him entirely. They were so bright, they made his whole head seem bright and biggish, sitting atop a narrow set of shoulders. His eyes were what held him in place, as if the sharpness of his gaze made him appear more visible to others, more present. The way those eyes could dart about the room and fit from surface to surface made it seem as though his life depended upon his ability to take in every single detail, assess every stitch of your outfit, calculate the distance to each exit and the time it would take to get there. He did have the most adorable eyelashes I’d ever seen on a boy, long and silky and dark; but then he may have been wearing some product. [p. 14-17]

Bien que la narratrice soit un personnage sympathique, son rapport à Leonard est durablement marqué par la gêne qu’elle éprouve devant les aspects flamboyants du garçon, et une sorte de rancune tenace à l’encontre de son irruption. C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus intéressants du livre que de nous suggérer la mue de Phoebe, au contact de ce cousin non désiré.

Bavard, tour à tour hâbleur et timide, définitivement hors norme, Leonard bouleverse rapidement l’existence de son nouvel entourage. Cela donne lieu à des épisodes burlesques, même si les côtés très queer du personnage vont rapidement l’exposer à un harcèlement sinistre. Pourtant, au-delà de ses manières stéréotypées, il possède un don pour mettre en valeur les femmes, et notamment celles qui fréquentent le salon de la mère de Phoebe. Ainsi, dans un même mouvement, il devient la coqueluche des dames d’un certain âge et la cible d’un bashing hargneux. C’est un être à deux faces, solaire et magicien quand il peut exister, fragile et terrorisé face à ses persécuteurs.

        Et puis, à partir du chapitre huit (p. 145), Leonard disparaît. Un tiers seulement du livre a passé. Le second tiers raconte l’attente lourde d’angoisse et les interrogations des personnages, alors que des recherches sont organisées pour retrouver l’adolescent et que Phoebe a une aventure avec un bad boy prénommé Travis. À cette occasion, elle découvre aussi des secrets de famille qui la font brutalement grandir. La dernière partie finit de mettre à jour l’envers du décor, quand Phoebe recolle peu à peu les pièces du puzzle, assistée par un personnage de Miss Marple à la retraite (que James Lecesne caricature gentiment).

Toute la partie intermédiaire est tenue en haleine par un suspense qui n’a rien à voir avec les procédés de roman d’aventure : par l’entremise de sa narratrice, l’auteur fait jaillir une angoisse assez lourde, qui fait contraste avec l’indifférence crasse de personnages secondaires. En quelques chapitres, il avait rendu extrêmement attachante cette figure d’adolescent prodige, fragile, un peu ridicule et pourtant résilient et ouvert. Le retirer brutalement de la narration crée un vide qui confine à l’absurde et au scandale. Et je pense que c’est un effet délibéré : James Lecesne a voulu engendrer chez son lecteur un phénomène de mimétisme, un sentiment de perte, dont la traduction première est l’évanouissement de Leonard. En ce sens, Absolute Brightness est une très belle figuration du vide, ou du vertige de l’absence.

De belles âmes trouveront sans doute que la langue de Phoebe est familière, voire parfois triviale. En ce sens, le roman s’inscrit tout à fait dans une inspiration réaliste, même si l’accumulation de phénomènes extraordinaires rappelle la veine feuilletoniste des premiers volumes des Chroniques de San Francisco ou les sagas familiales de Patrick Gale (Rough Music). Pourtant, l’âpreté croissante du récit et une dimension sociale marquée (la vie provinciale de Neptune est adroitement évoquée, sans condescendance ni concessions) font que ce roman n’est en rien un conte ou une fable.

 

Note ultérieure (5 mars 2016) : James Lecesne est également l'auteur d'une très belle longue nouvelle (novella) intitulée Trevor (2012). Ce qui fut initialement un personnage fictif, qui inspira le Trevor Project, puis un court-métrage (1995), est devenu un texte dix-sept ans plus tard. N'hésitez pas à le lire : le niveau de langue en anglais n'est pas très difficile.

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The Center of the World d’Andreas Steinhöfel

The Center of the World d’Andreas Steinhöfel

Die Mitte der Welt est paru pour la première fois en 1998 en Allemagne chez Carlsen Verlag. Il a été traduit en anglais par Alisa Jaffa pour Delacorte Press en 2005. En revanche, à la différence d’autres ouvrages de Steinhöfel — l’un des plus remarquables auteurs allemands pour la jeunesse — ce roman n’a pas été traduit en français. C’est vraiment dommage, car c’est un livre remarquable à tous égards. Je l’ai lu traduit, ce qui est une expérience inédite pour moi et quelque peu étrange : lire dans une langue tierce un ouvrage auquel on n’a accès ni dans la version originale ni dans son propre idiome implique une double perte. Néanmoins, j’ai rarement éprouvé une jubilation aussi complexe en lisant un roman pour adolescents. On est à vrai dire un peu à la limite entre lectorat « jeune » et adulte. C’est l’un de ces ouvrages qu’on ne peut aisément ranger dans une case, et qui s’offrent à différentes sortes de lecteurs. Je pense au Grand Meaulnes, à l’Attrappe-cœurs, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, La Danse du coucou. C’est un livre de cette espèce.

L’objet en impose : plus de 460 pages dans l’édition américaine. C’est un gabarit peu fréquent pour un livre destiné à la jeunesse. L’épaisseur des volumes peut dissuader les volontés hésitantes, paraît-il. Cela peut aussi fasciner, comme un voyage au long cours. En l’occurrence, l’ampleur du volume reflète les ambitions romanesques de l’auteur mais aussi la richesse de son propos. L’histoire pourrait se suffire à elle-même, de rebonds en révélations. Mais il y a davantage dans ce livre-gigogne, comme je vais essayer de le montrer. 

Andreas-Steinh--fel.jpgÀ en croire des notices sur internet, l’auteur est né en 1962 à Battenberg en Allemagne. Il se destinait à l’origine à devenir enseignant et a fait des études d’anglais et de communication à l’université de Marburg. Installé à Berlin, il est finalement devenu traducteur, scénariste (pour la radio, la télévision et la BD), tout en rédigeant des critiques en littérature jeunesse pour Die Zeit et la Frankfürter Allgemeine Zeitung. Dès ses premiers livres pour la jeunesse, Dirk und Ich (1991) et Paul Vier und die Schröders (1992), il a connu une certaine reconnaissance. Mais c’est Die Mitte der Welt (1998) qui l’a véritablement propulsé, recevant les prix "Luchs 1998" et "Buxtehuder Bullen" (ce dernier est très prestigieux). J’ai relevé des traductions en néerlandais, espagnol, tchèque, japonais, peut-être en polonais, etc. 

  Il me semble que Die Mitte der Welt — indépendamment de son histoire — est une sorte de vaste réflexion sur les contes de fées et le désenchantement du monde. À divers moments du livre, on pourrait croire que l’histoire va basculer dans le fantastique, ou au moins dans le rêve. Mais en fait il n’en est rien. Il y a toujours une explication rationnelle qui vient redresser les chimères naissantes de Phil. En ce sens, le livre fait le même chemin que son héros, depuis les fantaisies de l’enfance jusqu’à la lucidité de l’âge adulte. Il ne s’agit pas de dégonfler des mythes établis (une attitude qu’on appelle l’évhémérisme) mais de montrer l’imagination fertile de Phil peu à peu débarrassée de ses illusions magiques. Dans une époque qui glorifie le fantastique et l’irrationnel, voici un livre à contre-courant, qui n’interdit pas de rêver mais en gardant les pieds sur terre. 

Le héros et narrateur du roman est donc un garçon de dix-sept ans. Sa mère, Glass, est arrivée dans un recoin perdu d’Europe à la naissance de ses enfants, fuyant l’Amérique et de lourds secrets. Le prologue raconte cette arrivée hivernale, tragi-comique, d’une jeune fille enceinte de deux jumeaux, sous la neige, aux portes de la villa de sa sœur, qui vient en fait de mourir… À ce qu’il me semble, Andreas Steinhöfel se garde bien de situer ce lieu — dont la caractéristique essentielle est un provincialisme ultra-conservateur — et d’inscrire le récit dans une temporalité historique. La petite ville n’a d’ailleurs pas de nom et ses habitants sont appelés « les petites gens » (die kleinen Leute). Tout se passe comme si l’auteur avait voulu donner un caractère très générique à son roman, en évitant de l’ancrer dans des références trop précises. Seul le vaste monde est doté d’une géographie, mais on n’y accède qu’en s’arrachant à la localité et à l’enracinement.
Protégée par la zélée Tereza, Glass a finalement hérité de la gigantesque villa de sa sœur, baptisée Visible, qui toise insolemment la ville des petites gens, de l’autre côté de la rivière. Là, elle a élevé seule Phil et Dianne, « les enfants ensorcelés » pour la rumeur populaire, dans un climat de grande liberté. Le roman se développe en suivant deux lignes temporelles : il accompagne le héros sur la fin d’été, l’automne et l’hiver de ses dix-sept ans, tout en déployant par fragments l’histoire commencée à Boston, longue d’autant d’années, qui précède ces quelques mois. De l’enfance et de l’adolescence des jumeaux, Phil (et l’auteur) retiennent les moments exceptionnels, les faits d’arme de la petite famille, face à la bêtise et au conformisme de ceux d’en-bas. Glass est une croqueuse d’hommes, non-conformiste, rebelle, une putain idéale pour les petites gens. Dianne est un personnage mystérieux, secret, presque hiératique.

Quant à Phil, il a été soumis à un test (assez grotesque) durant l’été de ses neuf ans, à l’issue duquel Tereza (elle-même lesbienne) a diagnostiqué qu’il était gay. End of the story (sauf que cet épisode comique est raconté aux 4/5e du livre), au sens où l’attirance du héros pour les autres garçons est d’autant moins un problème à Visible que c’est un affreux tabou pour ceux d’en-face. Alors que Glass a voulu lui faire retailler ses « oreilles de Jumbo » quand il était tout petit, cette caractéristique-là est frappée d’insignifiance. C’est d’ailleurs à l’occasion de cette aventure chirurgicale que Phil a fait la connaissance de Kat, la fille du proviseur du lycée de la ville d’en-bas, la seule amie du garçon, indifférente aux cancans et aux conformismes. 

À l’occasion des cinq mois que dure l’histoire principale, Phil tombe amoureux de Nicholas, un nouveau au lycée, renvoyé d’une école privée après avoir raté un examen. Il est l’unique rejeton de riches habitants de la ville. L’histoire d’amour est au cœur du livre, et Andreas Steinhöfel aborde sans pudibonderie la sexualité de son héros. Bien entendu, la peur sociale de Nicholas complique singulièrement les choses.
Autrement plus douloureux est le manque du père, que Glass a toujours refusé d’évoquer auprès de ses enfants. Phil est particulièrement désireux d’en savoir plus, même s’il a trouvé dans son oncle Gable, marin au long cours, une sorte de père adoptif et d’initiateur. Dans la poussiéreuse bibliothèque de Visible, rebaptisée Le Centre du monde par les jumeaux (d’où le titre du roman), Phil rêve de partir sur les océans avec Gable et d’aller à la recherche de son géniteur.
 

Même lu en anglais dans une traduction, Die Mitte der Welt demeure un très beau livre, écrit avec un sens du récit, un humour et une habileté romanesque dignes de la Littérature la plus exigeante. Je n’ai pas voulu trop insister sur l’extrême sophistication de l’objet, parce qu’on peut facilement l’ignorer et rentrer dans l’histoire, vibrer, et se faire mener en bateau par le narrateur (en suivant les divers rebondissements de la vie mouvementée des occupants de Visible). À ce titre, c’est parfaitement un livre pour la jeunesse. Mais c’est aussi beaucoup plus que cela, méditation matérialiste sur les pouvoirs du rêve, livre-monde aux accents étonnants, bildungsroman (récit d’apprentissage) en bonne et due forme, etc.
Comme roman gay, le livre appartient à la fois à l’âge de l’indifférence (quand l’amour des garçons n’est rien de plus qu’un grain de beauté, qu’une pigmentation de l’amour), et à un propos plus large sur le conformisme (comme tare). À ce titre, le livre se tient à distance des propos niais sur la tolérance. Il est dix crans plus loin. Comment les éditeurs français peuvent-ils ignorer un tel livre ?

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My Heartbeat de Garret Freymann-Weyr

My Heartbeat de Garret Freymann-Weyr (HMH Books for Young Readers, 2002)

My Heartbeat a été publié pour la première fois en 2002 par Houghton Mifflin. C’est un court roman de 138 pages. Selon les indications de l’éditeur « Garret Freymann-Weyr a grandi à New York entourée de 3 soeurs et de 2 parents excessivement intéressants. Ses deux premiers romans pour adolescents When I was older et My Heartbeat ont reçu d’excellentes critiques et elle est reconnue comme un talent prometteur de la littérature jeunesse. » Depuis, elle en a publié au moins deux autres : The Kings Are Already Here (2003) et Stay With Me. Je ne connaissais pas l’univers de cette auteure avant de lire My Heartbeat, livre porté au pinacle par Michael Cart et Christine Jenkins. Elle affectionne les situations limite : When I was older raconte le travail de deuil d’une adolescente après la mort de son petit frère atteint d’une leucémie ; The Kings Are Already Here fait se rencontrer à Genève une jeune danseuse anglaise et un futur champion d’échecs russe, qui ne sont jamais posé de questions sur ce qu’ils allaient devenir ; Stay With Me parle de problèmes de suicide et de dyslexie. (2006).

Indéniablement, My Heartbeat est un livre intéressant. Il se passe dans une famille de la bonne bourgeoisie intellectuelle new-yorkaise. Les MacConnell sont des gens bien élevés et très exigeants à l’endroit de leurs enfants. Ils ont un garçon Link (Lincoln) qui entre en terminale et une fille, Ellen, de deux ans moins âgée. Elle est la narratrice du roman et un très beau personnage de jeune fille. L’histoire commence pendant des vacances d’été dans le Maine, où les MacConnell ont une propriété. Link a un ami inséparable, James Wentworth, dont les parents vivent une existence de jet-setters dans laquelle leur fils a peu de place. Link, James et Ellen forment un improbable trio. Les disputes fréquentes entre Link et James et les échappées nocturnes de ce dernier conduisent Ellen à se poser des questions sur la nature des relations entre son frère et son ami, dont elle est par ailleurs très amoureuse. Avec la rentrée scolaire et l’entrée d’Ellen au lycée, les questions vont lentement se préciser, dans le regard des autres notamment. Quand elle finit par interroger directement les deux garçons, James reconnaît avoir eu des expériences masculines, mais Link refuse violemment toute idée d’amour entre James et lui et s’affirme comme hétérosexuel. La suite du roman est marquée du sceau de la brouille entre les deux garçons et du rapprochement entre Ellen et James.

Roman d’apprentissage très classique, ce livre a au moins deux intérêts particuliers. Le premier est son intelligence sociale : Garret Freymann-Weyr décortique avec une acuité de sociologue les “invisible laws” qui corsètent les comportements du père et du frère, les dénis que chacun multiplie, la violence des réactions individuelles à des pressions étouffantes. L’autre est une riche sensibilité aux détours et contours de chaque personnage, qui nous épargne la caricature et le simplisme. Même Mr MacConnell, personnage assez oppressif et potentiellement déplaisant, est traité avec nuances par l’auteur.

L’homosexualité masculine est indéniablement un sujet essentiel du livre, mais Garret Freymann-Weyr refuse de la considérer comme un état statique et identitaire. Link et James ont en la matière des façons presque inverses d’agir et de ressentir. De toute évidence, c’est l’attitude honnête et lucide de James qui a les faveurs de l’auteure, même si elle suggère très bien comment l’ambiance instaurée par Mr MacConnell a pu interdire à Link toute acceptation de lui-même. La question de la sexualité des personnages n’est pas éludée non plus, et sans pruderie.

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“Lucky” de Eddie de Oliveira

Lucky est le premier roman de Eddie de Oliveira, un tout jeune auteur (il est né en 1979). Depuis est sorti Johnny Hazzard (2005) que je n'ai pas lu. Lucky a été publié  en 2004 chez Scholastic.
Ce roman à la première personne raconte le laborieux coming out de Sam Smith, un garçon doté d'un humour assez persistant: "My name is Sam Smith, and I've never forgiven my parents for it. So short, so simple, so alliterated, so... English. Just a hint of foreignness (Sam le Smith?) or a first name that didn't start with an S (I've always quite liked Bernard) would have been a better start."
L'essentiel de l'histoire se passe durant l'été qui suit la première année universitaire de Sam, avec des plongées dans les années de lycée et une évocation assez terrifiante du harcèlement (bashing) frappant les élèves supposément gays dans les écoles publiques. A l'université, Sam étudie l'histoire, tandis que ses amis de toujours, Brenda et Pod, sont partis dans des universités de province. Ils habitent un patelin dénommé Surbiton. J'ai supposé que c'était un jeu de mot sur suburban town, et que l'endroit était fictif et désignait allégoriquement la mentalité "ville de banlieue", par opposition avec le centre de Londres. Sam vit avec sa mère, manifestement assez fauchée. Il joue au foot dans l'équipe locale des Surbiton Rangers et les vestiaires sont un peu le lieu où s'éveille son trouble sexuel.

The reason for all this consternation was simple. For the first time in my life, I was admitting to myself that I thought I might possibly in effect maybe potentially have the capability to fancy boys. OK, so it was a long-winded admission, but it marked severe progress. I knew, and always had, that I fancied girls. But this summer I began having doubts. Was that attraction just a front? Was I pretending to like girls when in fact I liked boys and only boys? Looking back at my seven years of secondary education, my eyes seemed to linger longer on the boys, not the girls. But was that just because it was a forbidden thing; and breaking rules is so much more fun than keeping to them? Taboo is fun, after all. My keen interest in the changing rooms might have been because I knew far less about boys and sex, and was curious to know more. I knew about girls, had consumed plenty of porn, [...] but boys remained a mystery.

These confusions were made all the more complicated by being a principal part of the laddish football team. But I decided it was time I figured everything out because I'd spent the previous eleven years trying to get an inkling as to what I was — after all, if you don't know yourself, how can you be yourself? And if you can't be yourself, how can you be what you want to be? I [...] shouted out loud, “What the fuck am I?” But “What am I?” is a bloody difficult question for anybody to answer, let alone a nineteen-year-old leading goal scorer of the local football team with potential for fancying boys. And, where I'm from, blokes are blokes, women are women, and anything in between is most seriously frowned upon. Not so in Greece, where, apparently, men kiss each other when they meet. Here you're labeled from birth: It's black, white, Asian, or other (wow, what an honor to be labeled “other”), male or female, and hetero, homo, or bi. What about that mixed-race hermaphrodite from Puerto Rico, who wasn't black, white, male or female, hetero, homo, or bi?

I was pretty sure that I found comfort in breasts. Like many of my peers, I'd always been fascinated by tits, but lately I couldn't help peeking at pecs. And what made all of this so much worse was the fact I couldn't tell anyone a thing. I couldn't express my confusions — or discuss my feelings with a soul, because of one silly little word, which is so easy to say but so difficult to live with: fear. Being scared stiff. Petrified. What will they say? How will they react? Will they push me away, reject me for good? [...] It's so difficult to describe a fear that takes hold of you completely and stops you from doing anything, from being remotely proactive. [...] That's the incredible power of this paralyzing type of fear.

Since the first few weeks of the first term at university last September I'd noticed this bloke who sat opposite me in the lecture hall. He was about six feet tall, slim, with short dark brown hair and stunning brown eyes. His clothes were always smart and casual, erring on the side of trendy, and I knew from seeing him with other students that he was a polite and funny guy. I caught his eye at our second lecture together and just couldn't stop catching it. I really couldn't put my finger on why I kept staring, because he certainly didn't look as though he was as transfixed by me as I was by him. I never imagined him naked or anything. I was just spellbound by him. He seemed . . . what's the word. . . different. [...] Without any words, it was clear we had something big in common, and I just knew from the get-go he'd be joined to me in intimacy and mutual benevolence. I knew he'd be my … friend. (p. 14-16)

Et c’est ainsi que Sam va faire la connaissance de Toby. La première conversation entre les deux garçons à la fin de l’année universitaire est assez embarrassante pour Sam, qui a gardé une peur panique de tout ce qui rappelle de près ou de loin un poof (pédé). Or Toby finit par l’embarquer dans des considérations sur les boys bands… Un autre chapitre raconte les premières retrouvailles des deux garçons et les confidences peu à peu échangées. Eddie de Oliveira fait merveille dans les dialogues. Il joue avec les allusions, les circonvolutions, les demi-vérités, d'une façon à la fois drôle et grave.
Le début de l’été signifie aussi le retour de ses amis Brenda et Pod. Sam réalise à quel point Pod est homophobe, ce qu’il n’avait pas remarqué auparavant. La petite bande a l’habitude de se retrouver dans un pub et de boire plus que de raison. À mesure que l’amitié grandit entre Sam et Toby, la question d’intégrer ce dernier finit par se poser. Par ailleurs, Toby a manifesté le désir de participer à l’équipe des Surbiton Rangers, qui est entraînée par deux personnages assez loufoques :
“Sam, get your arse out here!”

It was the dulcet Cockney tones of Harry, coach of the Surbiton Rangers. Harry is a big man: fifteen stone, five foot nine tall, a traditional side-parting in his greasy brown hair, and the obligatory nonleague football manager's camel sheepskin coat, which looks like a relic from the cold war, the sort of thing only worn by a KGB operative or a used car salesman in Essex. Harry has so many chips on his shoulder he could open a successful, if rather unhealthy, fast-food outlet. Although only twenty-eight, he easily passes for fortysomething. As a player, he failed miserably, which he claims was because of forced retirement following a serious injury when he was only twenty-one. We all suspected he was just crap. He has coached the Rangers for two years, his main qualification for the job being that he wanted it when nobody else did. We survived for three months without a manager before Harry turned up one Sunday morning, without any announcement, and began barking orders from the touchline. He assumed the title of “head coach” without anyone asking him to, or giving him permission. Still, nobody has challenged him for the job since, and he has guided us to respectable top-half positions in the league for the past couple of seasons.

However, Mr. Popular he ain't. He shouts a lot, is never wrong, refuses to partake of any training exercises, and frequently delegates the more mundane chores (such as liaising with the borough council for use of the football pitches) to his sidekick, the ultra-skinny and odd Morph. The only other “person” I know called Morph is a tiny clay cartoon character who speaks in squeaks. Sadly, our Morph has terribly low self-esteem, and Harry's oppressive ways don't help. About a year ago, Morph responded to Harry's ad in a local newspaper for an “enthusiastic and committed voluntary assistant.” He is twenty-two years old, unemployed, and a hypochondriac — tissues, decongestants, and scarves frequently adorn his face. (Throughout the previous year's heat wave of July and August, Morph insisted on wearing a scarf and woolly hat to every training session.) But he's also strangely likable. I guess I feel sorry for him. (p. 48-49)


        Harry et Morph donnent depuis longtemps des sueurs froides à Sam car ils n’ont de cesse de le qualifier de gentle, ce qui est une façon plus honorable de suggérer looking gayish… La rencontre de Toby avec Pod se passe horriblement mal, mais Sam redoute encore plus la confrontation avec l’équipe de foot. Le chapitre qui raconte cet épisode est mémorable de drôlerie. En voilà quelques morceaux :

Toby's arrival was no big deal. Players come and go every week —students who want to get fit quick might come for a couple of months then never reappear; older men who think they can hack the pace frequently disappear; friends and siblings of the regulars often come down for a session and maybe even a game or two before calling it quits. Nobody gave Toby a second look. But it wasn't long before the others noticed he was no ordinary addition to the squad.

His stare was lingering — mainly on Pretty Boy, I noticed, but also on one or two of the others. Pretty Boy was his usual cool James Dean-esque self, shooting a look back at Toby every now and then. The lads wore puzzled expressions as they witnessed Toby's roving eye. (p. 91-92)

Morph shouted at us, “Game over. Drill number one!” […]

“Pretty Boy says it's still hurting. Potential team crisis” Morph informed Harry, excited at the prospect of somebody other than him having a serious problem to deal with. Harry called for Toby, and I moved closer as I stretched in order to get within earshot. “Pretty Boy Pete has had” Harry started.

“Why is he called Pretty Boy Pete?” Toby interrupted.

A pause. I think Toby was trying to get one of them to explain how Pete was a dashingly handsome young man, but instead —

“Because he is a Pretty Boy” — started Harry.

“— and his name is Pete,” concluded Morph.

Toby replied quick as a flash:
“He's not that pretty.”

Harry's face wore a look of unbridled horror.

“What?” he demanded.
“Well, I've seen prettier.”

Morph looked at Harry, at a loss. Was this a member of the Rangers saying he'd seen prettier boys? Surely not! Harry took the ignore it, and it'll go away approach. Mikey stopped packing his kit bag and just stared at Toby, a look of total confusion on his face. Chopper Chubby's narrow, suspicious eyes focused on the new boy too. I was beginning to sweat.

“Yeah, well … his hamstring's looking dodge,” Harry continued. “I want you to try for us at left mid, but you've got to concentrate on your ball control.”

“Ball control's my speciality,” Toby cheeked. Chopper gave Laid Back a look. My shirt was, by now, drenched and I was nervously picking tiny pieces of dry summer mud out of my boots.

“What?” said Harry, sternly.
“Nothing,” Toby replied.

I think Harry was having second thoughts about his offer. I was on the verge of exploding with embarrassment. Toby was outing himself and, by default, me.

“What's your favored position?” asked Morph, and I could see where this one was going. Toby grinned.

“My favored position, since you ask, is in the hole.”

This was the straw that broke Harry's back. Irreverent humor was bad enough, but innuendo? Beyond the pale. His voice turned all gravelly and threatening, sounding a bit like a cheap East End gangster.

“You being funny?”
“Funny?”

“I asked you where you like to play on the pitch,” explained Harry, still resembling a London Godfather.

“I told you, in the hole,” said Toby.

Morph didn't get it. “The hole? The hole? Where's the hole? Could be anywhere, couldn't it? Specify!”

“Between midfield and attack, the hole,” explained Toby, and he wasn't wrong — the hole was a position made popular by teams in Italy.

Harry told Toby to warm down, and crouched by me as I took my boots off. Morph crouched behind him, annoyingly. I knew I'd be interrogated, and Harry pulled no punches.

“This … friend. Quite nifty on his feet…”

“Quite useful in the air,” pitched in Morph. For once, I agreed.

 “Yeah, showed me up a bit, I reckon,” I said.

 “Yes, he did,” said Morph, which wasn't what I expected.

 “Leave tactical opinions to me, please,” said Harry. “He around a lot, is he?”

 “He's staying for the summer. Working at the biscuit factory,” I explained, slightly wary of what was to come. Harry seemed to be beating about the bush a bit.

“Is he now? Round for the Summer Cup, then?” asked the gaffer. I answered in the affirmative. Then came the question Harry was dying to ask.

“Exactly how much of a friend is he?”

“What do you mean?” I asked, keeping my eyes on the ground.

“Well... he seemed quite similar,” said Harry.

“Quite gentle,” added Morph.

“I just know him quite well, that's all. We do the same subject.”

Harry got back to business. “Know him well enough to convince him to play left mid? On a trial period, mind.”

I was a bit taken aback. I knew we were short on left-footed players, but he'd only played one training session, and he was already being considered for the first team. Of course I could convince him to play, although I wasn't sure, in light of Toby's cheekiness, that this was the best idea for me personally.

“We want him in, we think he's great!” squealed Morph.

“Morph! Remember what I told you about you annoying me, about talking out of turn? Well, you're doing it now.”

“I'm sorry,” began Morph, “but I was just trying to exercise my right. It's difficult. I mean I've got to raise my self-esteem, the whole point of the counseling –“

“Morph — I repeat: You're doing it now.”

I offered to have a word with Toby about trialing. But I was far more concerned with finding out what Toby had revealed about personal matters.

“Has he told you anything?” I asked. “Like, about himself?”

Harry leaned in. He had an annoying smirk on the left side of his mouth. Morph looked very excited as he said

“Oh yes, he's told us all about the –“

“Morph! Bloody hell!” shouted Harry, getting up to leave. What he said next filled me with terror.

“He's told us he's… gentle. Know what I mean?” (p. 94-97)

La suite est à l’avenant… Eddie de Oliveira parle de sexualité sans pudibonderie, même si aucune scène de sexe n'est présente dans le livre. Parmi les choses que Sam découvre peu à peu, il en est au moins deux qui sont clairement des opinions que l'auteur a voulu mettre en scène : les non-hétérosexuels surestiment l'homophobie de leur entourage et le sexe est loin d'être l'aspect le plus important d'une relation de couple.
Lucky est un livre extrêmement drôle, mais aussi émouvant. La langue n’est pas toujours évidente à comprendre, mais avec le contexte on s’en sort correctement. Je ne dévoilerai pas les multiples rebondissements qui émaillent les 150 pages suivantes, car elles font partie des joies de la lecture. Eddie de Oliveira a une méticulosité de chirurgien pour nous faire assister à l’éclosion progressive de Sam et à son ouverture sur le monde.
Le récit d'une expédition de Sam et Toby dans le centre de Londres est assez fascinante, véritable déniaisage de Sam sur la diversité du monde et moment de tendresse bourrue.

 
J’ai été tellement scotché que je n’ai pas pu m’empêcher de le finir très tard une nuit. Je ne saurais dire que c’est de la très grande littérature (quoi que le tempo est assez maîtrisé et le livre plutôt subtil). Mais c’est assurément un beau livre pour (assez grands) adolescents.

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3 nouveaux livres pour ados (en anglais) avec des personnages gays

J'ai enchaîné 3 livres remarquables pour ados ces derniers temps : The Method de Robert Paul Walker (1990), Hard Love d'Ellen Wittlinger (1999) et Peter de Kate Walker (1991). Circonstance fortuite, ce sont trois livres fortement humoristiques, avec des dialogues assez virtuoses. Le premier est difficile à trouver autrement que d'occasion ; les deux autres sont disponibles neufs (en ligne). Ce sont plutôt des livres pour ados déjà mûrs (14 ans et plus).
 
"Albie sat in the bathtub and tied to get comfortable. It was ridiculous. Either his feet went halfway up the tile wall, or his head bumped into the towell rack. Finally, he scrunched himsel into a fetal position, with his knees up around his chin. It wasn't good, but at least he could soak his back and shoulders at the same time. The arms and shoulders were bad, but the back and shoulders were worse." (p. 25)
The Method raconte un été d'Albie Jensen, seize ans, grand échalas maladroit, qui rêve de jouer le monologue d'Hamlet. Depuis le divorce de ses parents, il vit seul avec sa mère, qui tente de refaire sa vie. Il a réussi à intégrer une classe d'été dans sa high school, animée par Mr Pierce, un adepte de la méthode de Stanislavski et de l'Actor's studio. Il y a quelque chose de M. Hulot en plus jeune chez ce garçon malin mais extraordinairement gaffeur.Le petit groupe d'heureux élus socialise peu à peu. Albie sympathise avec Mitch et Maggie. Il prend une cuite mémorable, trahit ses nouveaux amis pour fréquenter le brillant Cliff et sa petite amie Stefanie, découvre que le monde est parfois cruel, et apprend petit à petit à faire un peu plus attention aux autres. On est en plein dans le genre "roman d'apprentissage", mais celui-ci a au moins deux qualités propres : il noue de façon ingénieuse une forme assez bateau avec une évocation des pratiques théâtrales qui joue un rôle de miroir pour ces adolescents en construction (en devenant des acteurs, ils apprennent peu à peu aussi à vivre); c'est un roman vif et qui manifeste une grande malice, tant à l'encontre du lecteur que de ses personnages. La figure du professeur, Mr Pierce, est tout à fait intéressante et se complexifie à mesure que le roman avance. L'homosexualité est un thème secondaire mais non négligeable de l'histoire.
 
Hard Love d'Ellen Wittlinger est un récit à la première personne. Les premières phrases en donnent tout de suite le ton.
"I am immune to emotion. I have been ever since I can remember. Which is helpful when people appeal to my sympathy. I don't seem to have any."
Ici, l'humour sera noir et l'émotion un problème. John Galardi Jr a seize ans et il a décidé de publier un "zine", c'est-à-dire un journal autoédité, Bananafish, dans lequel il donne libre cours à son humour cinglant. Ellen Wittlinger lui a prêté un talent de satiriste et une matûrité de jugement, qui lui font considérer la vie ordinaire de ses contemporains avec beaucoup de détachement. John, qui s'est rebaptisé Giovanni pour ses aventures littéraires, n'a qu'un seul ami, Brian, qu'il moque et maltraite avec application. Ils habitent dans une lointaine banlieue de Boston, dans le Massachussetts. Chaque week-end, John va chez son père, qui habite en ville. Il a découvert le zine tenu par Marisol, qui se définit elle-même "Puerto Rican Cuban Yankee Cambridge, Massachussetts, rich spoiled lesbian private-school gifted-and-talented writer virgin looking for love". Fasciné par la personnalité littéraire de Marisol dans son zine Escape velocity, il n'aura de cesse de la rencontrer et de devenir ami avec elle. Cette amitié ne va pas sans heurts et sans clashs, car la jeune fille est dotée d'une personnalité volcanique et rejette à priori les adolescents mâles hétérosexuels, encore que John se dise "neutral" au début du roman. 
Nourri de tout un esprit folk hérité de la contre-culture, Hard Love est une très belle histoire d'amour et d'amitié, qui dissèque les confusions et les ambiguïtés d'adolescents presque adultes. De nombreux extraits de journaux sont insérés dans le livre, ainsi que des chansons, qui font rupture par rapport au fil de la narration et nous font revivre les expériences d'écriture et de lecture de John. Bien entendu, son cynisme cache de grosses blessures. Les deux personnages centraux prennent rapidement de l'étoffe et l'auteure sait à merveille nous suggérer tout ce qui se cache dans les blancs de la parole et faire surgir les émotions enfouies. Demeure cet humour cinglant et un peu désespéré qui fait de la lecture de ce roman un grand plaisir.
 
J'ai gardé pour la fin Peter de Kate Walker que je viens de terminer. Il y a deux aspects assez coriaces pour un lecteur pas totalement bilingue : la plupart des dialogues sont écrits en aussie (australien), avec un nombre spectaculaire d'idiomatismes, et si on ne connaît rien à la moto, il y a des passages assez hard. Malgré ces obstacles, le livre se lit facilement. Là encore, le héros est le narrateur de l'histoire, un garçon de 15 ans et demi, excellent à l'école, affligé d'un grand frère étudiant et exaspérant, Vince, d'une mère infirmière divorcée hyper protectrice, et d'un père qui ne se montre que pour beugler et faire des scandales, avec une mentalité de beauf épais. L'environnement de Peter est peuplé de ploucs pas très fins, y compris son meilleur ami, Tony, dont la seule obsession est de coucher avec des filles. Les deux fils ont choisi de vivre avec leur mère dans ce qui semble être un bled paumé de l'Australie profonde. Passionné de moto, Peter se retrouve à côtoyer régulièrement une bande de loulous assez peu recommandables, sous la coupe de "Gaz", leur chef, flanqué de gars vicieux, bêtes et intolérants, notamment le bien-nommé "Rats". Leur jeu préféré est de harasser Eddy, surnommé Alice, "the poof", pas très courageux mais toujours près à se faire accepter, y compris par les moyens les moins recommandables.
Vince et Peter n'ont pas été éduqués comme ça. Ils sont "smart and sensitive", tolérants, toujours près à balancer une vanne. Leur mère a fait leur éducation sexuelle et il y a des capotes plein la maison. Un après-midi, Vince embarque son frère à son corps défendant pour des courses en ville. Vince veut dépanner son ami David Rutherford dont la voiture de collection est en panne. Il se défausse sur son petit frère des emplètes de légumes pour la famille. Au dernier moment, Peter embarque David pour les courses en plantant Vince. Un début de complicité naît entre l'ado et le jeune adulte. Un peu plus tard, Vince met en garde Peter en lui expliquant que David est gay. De cette révélation va naître une cascade de complications, aggravées par la présence de la horde de motards débiles.
Le livre est construit sur un crescendo dramatique et émotionnel particulièrement intense et bien foutu. L'ambiance incroyablement homophobe du patelin est rendue de manière remarquable. Mine de rien, Kate Walker a un don pour faire saillir la bêtise et l'intolérance humaines. La famille de Peter tranche là-dessus par son ouverture d'esprit, sauf le père, qui est un concentré de crétinerie. Là encore, l'humour est particulièrement réjouissant. La fin est extrêmement émouvante. Très vivement recommandé si vous pouvez lire l'anglais.

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LGBT books for teens (post en français)

C'est une idée de gugusse que de parler en français de bouquins en anglais, mais j'assume. En effet, dans le post une déception/disappointment, j'ai balancé une liste de livres. Pour quelqu'un qui certes peut lire l'anglais mais n'a jamais mis le nez dans l'un de ces ouvrages, naviguer à vue n'est certainement pas une partie de plaisir. Je tiens à préciser que je ne suis pas bilingue. J'ai appris l'anglais à 25 ans pour partir dans le golfe Persique. Quelques années plus tard, après avoir fini Dreamboy de Jim Grimsley dans la traduction parue chez Anne-Marie Métailié (2003), j'ai voulu à tout prix lire le texte original. Je me le suis procuré. Comme j'avais la traduction à portée, je me suis plongé dedans. C'était le début d'une aventure faite de tâtonnements et de beaux plaisirs. En levant cette barrière, j'ai eu accès à un monde nouveau. Il arrive que ce soit très ardu (j'ai beaucoup souffert sur Setting the Lawn of Fire de Mack Kendrick et sur Stray de Sheri Joseph, deux très beaux livres dont la langue est difficile). La littérature pour teenagers et young adults a l'avantage d'être d'un accès plus facile que la moyenne.
 
Sanchez1.jpg Je n'ai pas exactement lu tous les livres de la liste, mais pas loin. Je crois bien que j'ai découvert le genre au travers de Geography Club de Brent Hartinger et de Rainbow Boys d'Alex Sanchez. Ce sont des livres extrêmement faciles d'abord : je n'ai même pas eu besoin d'ouvrir un dictionnaire. J'avais dû les trouver sur amazon.com. Le site américain présente l'avantage de donner accès à une liste thématique comme il n'en existe pas d'équivalent pour la France quand on fait des recherches en ligne.
De là, je suis passé à James Howe, Stephen Chbosky, A. M. Homes et à l'anthologie de Marion Dane Bauer. Sur ces entrefaites est paru le mémoire de Michael Cart et Chistine Jenkins, dont j'ai parlé dans "Disappointment". Il a le mérite de m'avoir fait découvrir des horizons nouveaux. C'est grâce à eux que j'ai découvert Aidan Chambers, Roger Larson et quelques autres. En revanche, la partie "young adults" de la liste est totalement de mon cru et prend "adult" dans un sens légal, en quelque sorte. J'ai lu en traduction la plupart des bouquins qui y figurent, ce qui change pas mal la donne. L'ensemble de la liste est centré sur des figures masculines de l'homosexualité. L'offre est tellement vaste en anglais que j'ai fait jusqu'à présent un vilain choix sexiste. Je compte lire bientôt Annie on My Mind, le livre célèbre de Nancy Garden. Ce sera le début de ma pénitence.
Il n'est pas question pour moi de vous offrir une quelconque synthèse, comme je l'ai fait pour les livres publiés en France. Si vous cherchez quelque chose de ce genre, vous pouvez toujours consulter le Cart & Jenkins. Pour l'heure, je n'ai fait que suivre la pente de mon plaisir de lecteur, limitée par mes compétences en anglais. La suite de ce post, sa partie principale, consiste à vous faire partager mes découvertes.
 
Sanchez2.jpgJ'éprouve une sensation assez ambivalente à l'égard de la série par laquelle je suis entré dans le monde des gay novels for young adults, et pourtant, j'ai dévoré les 3 livres avec énormément de plaisir. Il s'agit des trois rainbows d'Alex Sanchez: Rainbow Boys (2001), Rainbow High (2003) et Rainbow Road (2005). Ecrits dans une langue claire et sans fioritures, ils nous racontent la saga de trois ados très différents, Kyle Meeks, Nelson Glassman et Jason Carrillo, tout au long de leurs trois dernières années avant la graduation (l'équivalent du Bac, sans examen final, aux Etats-Unis). Nelson est un gay flamboyant, assez provoquant, traité comme un paria dans son lycée. Il vit seul avec sa mère, qui l'a toujours soutenu et qui forme avec lui un couple fusionnel. Son seul ami est Kyle, le très bon élève du lycée, par ailleurs membre du club de natation. Nelson est "secrètement" amoureux de Kyle, qui lui en pince depuis longtemps pour Jason, le prototype du "jock" (sportif), écartelé entre sa popularité de champion de basketball et une famille qui part à vau-l'eau. Les trois romans racontent des histoires de lycée: coming out, homophobie, amitié, SIDA, amour. Le point de vue passe de l'un à l'autre des trois garçons (même si le narrateur est toujours le même), circulant pour mieux mettre en contraste leurs différences et en même temps ce qui les unit. C'est extrêmement narratif, sans art autre que celui du conteur, mais dans le genre on peut difficilement faire plus captivant. N'eût été la volonté éducative de l'auteur (car il y a cette dimension-là aussi, même si elle est très discrète), on pourrait parler de littérature d'évasion. Alex Sanchez n'est jamais vulgaire ni sentimental à bon marché. Même si ailleurs je l'ai brocardé en le qualifiant de "Barbara Cartland", il vaut mieux que cela. Je pense que pour toute personne apte à lire un anglais ordinaire et qui voudrait se plonger dans des histoires d'ados gays, on ne peut pas faire plus adéquat. Je confesse que j'ai un très gros faible pour son personnage de Kyle...
Dans un genre assez voisin, Geography Club de Brent Hartinger est un livre à la fois plus schématique et plus militant. Il est encore plus facile à lire, mais ce n'est vraiment pas un livre inoubliable, en dehors de son intérêt culturel. Je n'ai pas lu le sequel, The Order of the Poison Oak (2005).
En revanche, pour des lecteurs plus jeunes, il existe des livres merveilleux: The Misfits (2001) et Totally Joe (2005) de James Howe, et The Boys and the Bees (2006) de Joe Babcock. Ces trois romans ont pour point commun d'être extraordinairement drôles. Quiconque a eu entre les mains du James Howe, célèbre écrivain pour enfants américain, sait la jubilation permanente que l'on éprouve en le lisant. The Misfits raconte comment un quatuor de parias, Bobby (le gros), Skeezie (le voyou), Addie (la fille intello pète-sec gauchiste) et Joe (la "tapette"), réunissent leurs forces pour combattre l'ostracisme dont ils sont les victimes. Ils ont une douzaine d'années, et c'est Bobby qui raconte l'histoire. Tout est absolument hilarant : le ton, les situations, les personnages, les jeux de mots. Ce livre a eu un impact tel que l'idée d'une "semaine sans insultes" (no name-calling week), inventée par James Howe via Bobby, est devenue une institution dans certaines middle schools américaines. Quatre ans plus tard, l'auteur a remis le couvert avec une suite que je trouve encore plus drôle et poignante, Totally Joe, dont le narrateur est cette fois Joe Bunch, personnage absolument mémorable de campitude fûtée. Il est à noter que James Howe a fait un coming out tardif (à la cinquantaine), si je ne m'abuse entre les deux livres. Il a prêté à son jeune personnage de treize ans son humour multiforme. Dans la même classe d'âge, avec presque autant d'humour, mais une dimension sexuelle absente des livres de Howe, j'ai énormément aimé The Boys and the Bees de Joe Babcock. Encore un triangle amoureux de garçons: Andy (le narrateur) est le seul copain de James, qui souffre d'une terrible réputation dans leur middle school où il ne fait pas bon être un sissy boy. James et Andy s'adonnent à de petits jeux assez mal vus de l'église catholique romaine à laquelle "appartient" leur univers. Mais Andy est près à toutes les trahisons pour plaire à Mark, le garçon le plus populaire de leur classe (encore un basketteur !). Le schéma est assez voisin des Rainbows, sauf que le ton est franchement plus humoristique, alors même que le climat de cette communauté catholique rigoriste est autrement plus flippant. Joe Babcock est beaucoup plus artiste qu'Alex Sanchez. Il vise un public plus jeune, sans pour autant faire de pudibonderie.
J'ai déjà parlé de Boy 2 Girl de Terence Blacker, parce qu'il a été traduit en français, mais l'original est bien plus savoureux que la traduction. J'ai également apprécié Jesus and Billy are off to Barcelona de la "best-selleuse" Deirdre Purcell (1999), sauf que je l'ai d'abord lu en français. C'est un livre d'une sécheresse élégante, aussi bref que surprenant. Sur le même créneau des préados, j'ai lu en anglais deux autres très beaux livres: Jack d'A. M. Homes (1989), raconte comment un adolescent découvre l'homosexualité de son père, sur fond de divorce de ses parents, et le laborieux apprentissage de l'acceptation ; What I know, now, de Roger Larson (1997), se passe durant les années 1950 et raconte l'amour très chaste d'un ado de 14 ans, Dave, pour un jeune adulte, Gene, qui vient jardiner chez sa mère divorcée. Tout est suggéré, il n'y a pas de coming out. C'est un roman délicat et habité par une nostalgie et une poésie délicates. Alex Sanchez a écrit deux livres pour cette tranche d'âge : So Hard To Say (2004) et Getting It (2006). Là aussi, il trace son sillon, en direction des gay teens.
 
Pour les déjà plus grands, il existe aussi deux anthologies, Am I Blue...? de Marion Dane Bauer et Not the Only One de Jane Summer, toutes les deux très bien, très diverses. Dans le premier, on découvre qu'une foule d'écrivains pour ados assez célèbres sont gays (Bruce Coville, Lois Lowry, Gregory Maguire), outre qu'y figurent certaines des plumes les plus célèbres de la littérature "gay themed" pour ados (Francesca Lia Block, Nancy Garden, M.E. Kerr, Jacqueline Woodson). Le second réunit plutôt des auteurs émergents, avec une dimension plus militante (le livre a été publié par Alyson, la maison d'édition du groupe qui publie le journal The advocate).

Dane-Bauer.jpg

J'ai déjà abondamment parlé de Dance on My Grave d'Aidan Chambers (1982). C'est le roman inégalé de la literature for young adults, sur l'amour entre garçons (voir mon post "une petite merveille"). Aux Etats-Unis, un autre livre remarquable a fait énormément scandale et se trouve black-listé dans de nombreux établissements scolaires : The Perks of Being a Wallflower de Stephen Chbosky (2001), un roman d'apprentissage écrit dans une langue délibérément neutre. Pourtant, c'est loin d'être l'ouvrage le plus emblématique sur le sujet. L'auteur dissèque avec un art froid de chirurgien les relations entre un jeune élève de seconde, précoce en anglais, et deux élèves de terminale, une fille et un garçon (homo).
Je n'ai pas encore lu un seul livre du prolifique Mark E. Roeder. J'ai rapidement éclusé en revanche le roman fort médiocre de Stephen Moore, Dancing in the Arms of Orion, l'un de ses disciples. C'est à peu près de la littérature de gare. Il y a d'ailleurs multiplication des livres assez insignifiants, maintenant qu'existe un créneau "ados gays". Heureusement, il se publie aussi des traductions : Brothers de Ted van Lieshout, dont j'ai dit combien je l'avais aimé, The center of the World de l'écrivain allemand très connu Andreas Steinhöfel (pas traduit en français à ma connaissance). Récemment, j'ai lu Sexy de Joyce Carol Oates, un roman terrifiant sur l'intolérance et la persécution, écrit à la manière d'un thriller, dans une langue qui évite tout pathos. Par-delà ce que son jeune héros Darren Flynn perçoit, dans sa progressive prise de conscience de la noirceur humaine, le lecteur lui voit encore plus loin et plus profond dans un océan de noirceur et de lâcheté.

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