Partager l'article ! The Center of the World d’Andreas Steinhöfel: The Center of the World d’Andreas Steinhöfel Die Mitte der Welt est paru pour l ...
Die Mitte der Welt est paru pour la première fois en 1998 en Allemagne chez Carlsen Verlag. Il a été traduit en anglais par
Alisa Jaffa pour Delacorte Press en 2005. En revanche, à la différence d’autres ouvrages de Steinhöfel — l’un des plus remarquables auteurs allemands pour la jeunesse — ce roman n’a pas été
traduit en français. C’est vraiment dommage, car c’est un livre remarquable à tous égards. Je l’ai lu traduit, ce qui est une expérience inédite pour moi et quelque peu étrange : lire dans
une langue tierce un ouvrage auquel on n’a accès ni dans la version originale ni dans son propre idiome implique une double perte. Néanmoins, j’ai rarement éprouvé une jubilation aussi complexe
en lisant un roman pour adolescents. On est à vrai dire un peu à la limite entre lectorat « jeune » et adulte. C’est l’un de ces ouvrages qu’on ne peut aisément ranger dans une case, et
qui s’offrent à différentes sortes de lecteurs. Je pense au Grand Meaulnes, à l’Attrappe-cœurs, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, La Danse du coucou. C’est un
livre de cette espèce.
À en croire des notices sur internet, l’auteur est né en 1962 à Battenberg en Allemagne. Il se destinait à l’origine à devenir enseignant et a fait des études d’anglais
et de communication à l’université de Marburg. Installé à Berlin, il est finalement devenu traducteur, scénariste (pour la radio, la télévision et la BD), tout en rédigeant des critiques en
littérature jeunesse pour Die Zeit et la Frankfürter Allgemeine Zeitung. Dès ses premiers livres pour la jeunesse, Dirk und Ich (1991) et Paul Vier und die
Schröders (1992), il a connu une certaine reconnaissance. Mais c’est Die Mitte der Welt (1998) qui l’a véritablement propulsé, recevant les prix "Luchs 1998" et "Buxtehuder Bullen"
(ce dernier est très prestigieux). J’ai relevé des traductions en néerlandais, espagnol, tchèque, japonais, peut-être en polonais, etc.
Le héros et narrateur du roman est donc un garçon de dix-sept ans. Sa mère, Glass, est arrivée dans un recoin perdu d’Europe à
la naissance de ses enfants, fuyant l’Amérique et de lourds secrets. Le prologue raconte cette arrivée hivernale, tragi-comique, d’une jeune fille enceinte de deux jumeaux, sous la neige, aux
portes de la villa de sa sœur, qui vient en fait de mourir… À ce qu’il me semble, Andreas Steinhöfel se garde bien de situer ce lieu — dont la caractéristique essentielle est un provincialisme
ultra-conservateur — et d’inscrire le récit dans une temporalité historique. La petite ville n’a d’ailleurs pas de nom et ses habitants sont appelés « les petites gens »
(die kleinen Leute). Tout se passe comme si l’auteur avait voulu donner un caractère très générique à son roman, en évitant de l’ancrer dans des références trop
précises. Seul le vaste monde est doté d’une géographie, mais on n’y accède qu’en s’arrachant à la localité et à l’enracinement.
Protégée par la zélée Tereza, Glass a finalement hérité de la gigantesque villa de sa sœur, baptisée Visible, qui toise insolemment la ville des petites gens, de l’autre côté de la
rivière. Là, elle a élevé seule Phil et Dianne, « les enfants ensorcelés » pour la rumeur populaire, dans un climat de grande liberté. Le roman se développe en suivant deux
lignes temporelles : il accompagne le héros sur la fin d’été, l’automne et l’hiver de ses dix-sept ans, tout en déployant par fragments l’histoire commencée à Boston, longue d’autant
d’années, qui précède ces quelques mois. De l’enfance et de l’adolescence des jumeaux, Phil (et l’auteur) retiennent les moments exceptionnels, les faits d’arme de la petite famille,
face à la bêtise et au conformisme de ceux d’en-bas. Glass est une croqueuse d’hommes, non-conformiste, rebelle, une putain idéale pour les petites gens. Dianne est un personnage
mystérieux, secret, presque hiératique.
Quant à Phil, il a été soumis à un
test (assez grotesque) durant l’été de ses neuf ans, à l’issue duquel Tereza (elle-même lesbienne) a diagnostiqué qu’il était gay. End of the story (sauf que cet épisode comique est
raconté aux 4/5e du livre), au sens où l’attirance du héros pour les autres garçons est d’autant moins un problème à Visible que c’est un affreux tabou pour ceux d’en-face.
Alors que Glass a voulu lui faire retailler ses « oreilles de Jumbo » quand il était tout petit, cette caractéristique-là est frappée d’insignifiance. C’est d’ailleurs à
l’occasion de cette aventure chirurgicale que Phil a fait la connaissance de Kat, la fille du proviseur du lycée de la ville d’en-bas, la seule amie du garçon, indifférente aux cancans et aux
conformismes.
Même lu en anglais dans une traduction, Die Mitte der Welt demeure un très beau livre, écrit avec un sens du récit, un
humour et une habileté romanesque dignes de la Littérature la plus exigeante. Je n’ai pas voulu trop insister sur l’extrême sophistication de l’objet, parce qu’on peut facilement l’ignorer et
rentrer dans l’histoire, vibrer, et se faire mener en bateau par le narrateur (en suivant les divers rebondissements de la vie mouvementée des occupants de Visible). À ce titre, c’est
parfaitement un livre pour la jeunesse. Mais c’est aussi beaucoup plus que cela, méditation matérialiste sur les pouvoirs du rêve, livre-monde aux accents étonnants,
bildungsroman (récit d’apprentissage) en bonne et due forme, etc.
Comme roman gay, le livre appartient à la fois à l’âge de l’indifférence (quand l’amour des garçons n’est rien de plus qu’un grain de beauté, qu’une pigmentation de l’amour), et à un propos plus
large sur le conformisme (comme tare). À ce titre, le livre se tient à distance des propos niais sur la tolérance. Il est dix crans plus loin. Comment les éditeurs français peuvent-ils ignorer un
tel livre ?