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La période de fêtes qui vient de se terminer m’a permis de me reposer d’un trimestre éreintant mais aussi d’aller faire un
tour du côté des librairies LGBT de Paris (Violette and Co, Les Mots à la Bouche). J’ai alors découvert que la « rentrée littéraire » de cet automne avait été riche en événements concernant
la littérature jeunesse à thématique gay. Avec un petit peu de retard, voici donc quelques indications sommaires, à charge pour moi de faire des comptes rendus plus élaborés par la suite. Premier
constat : il y a eu une mini-vague de traductions. Deux sont particulièrement notables. Il s’agit d’une part de la sortie longtemps attendue en français d’un « classique » des young adult
novels, Jack de A. M. Homes, grâce aux bons soins de Jade Argueyrolles chez Actes Sud Junior. Publié il y a déjà 20 ans aux États-Unis, ce roman raconte la découverte par un
adolescent (narrateur de l’histoire) de l’homosexualité de son père, récemment divorcé. Contemporain du Cerf-volant brisé de Paula Fox, ce livre raconte une histoire moins tragique mais
assez dure pourtant. Mes souvenirs du texte anglais sont assez brumeux et je n’ai pas encore eu le temps de le relire. A.M. Homes est une véritable institution outre-atlantique et elle est de
mieux en mieux connue ici. J’y reviendrai…
L’autre traduction notable est Will et Will de John
Green et David Levithan, qui a créé un gros buzz l’an dernier dans le monde des romans pour ados. Pour le coup, Gallimard et Nathalie Peronny n’ont pas tardé pour l’adapter en français. Je sors
de la lecture croisée des deux éditions et je suis encore sous le choc de la version originale. Ce roman raconte l’histoire parallèle de deux homonymes (ils s’appellent tous les deux Will
Grayson) habitant dans l’immense banlieue de Chicago. L’un est un jeune gay dépressif (voire suicidaire) et au placard, replié dans une relation difficile avec une amie à l’humeur sinistre
(Maura). L’autre vit dans l’orbite d’un ami aussi queer qu’il est énorme physiquement (Tiny) et en pince secrètement pour une amie de celui-ci (Jane). Le pitch du livre est de les faire
se rencontrer au premier tiers du roman et d’entremêler leurs histoires au travers de Tiny, la figure-clé du livre. John Green s’est fait la voix du Will Grayson hétéro gay-friendly et David
Levithan porte celle du Will Grayson gay et dépressif. Par delà les différences d’écriture et les écarts de personnalité, ce qui fait le ciment du livre est un humour ravageur, entrecoupé par des
moments extrêmement touchants. C’est ce qu’on appelle un page turner (un livre qu’on a dû mal à reposer une fois qu’on l’a commencé), mais c’est bien davantage que ça : on a rarement
fait aussi réussi dans cette catégorie, par le
mélange des genres et l’intelligence des situations, même s’il y a quelque chose d’abracadabrant dans les extrêmes où nous mène la fiction.
J'ai pas mal de réserves sur la traduction, partagées par mes petits camarades de C'est comme ça.
Enfin, je signale aussi, venant de Grande-Bretagne, Boy’s Don’t Cry de Malorie Blackman, chez Milan, dans la collection
« macadam » (traduit par Amélie Sarn) que je n’ai pas encore eu le temps de lire. Manifestement, l’auteur est une tête d’affiche de la collection.
Du côté français, j’ai découvert le premier roman de Claire-Lise Marguier, Le faire ou
mourir, aux éditions du Rouergue. Après 50 minutes avec toi de Cathy Ytak, ce roman assez dense confirme un changement de ton dans la façon d’aborder
l’homosexualité à l’adolescence, beaucoup plus sombre qu’auparavant, affrontant la question du rejet familial et du harcèlement. Le héros et narrateur, Damien (ou Dam), est un jeune lycéen
effrayé par le monde des hommes et qui a du mal à y mettre la confiance nécessaire à sa simple survie. Par chance (?), il croise la route de Sam, un élève de terminale qui lui apporte d’emblée
une protection et une affection comme il n’en avait jamais reçu. Mais les apparences sont contre Sam (qui a une allure vaguement gothique) et le père de Damien ne veut entendre parler ni de leur
amitié ni du coming out (forcé et abstrait) que son fils s’est fait extorquer au lycée. Menacé par un père écrasant et des brutes homophobes, le héros/narrateur est constamment aux abois, avec
Sam pour seul refuge. Jusqu’au bout du livre on se demande comment tout cela pourra finir…
Ce roman est plutôt réussi, même si on pourrait lui reprocher un certain tropisme pour le pathos. Le patronage de Gus van Sant
ou Larry Clark est plus évident que celui de la littérature francophone. J’ai aussi apprécié les nombreuses indécisions que Claire-Lise Marguier a laissée dans son texte, qui évitent de figer le
personnage de Damien.
Je finirai ce post par l’évocation d’une heureuse surprise
pour l’abonné que je suis (quasiment depuis ses débuts) de la revue Hétérographe, « revue des homolittératures ou pas ». Le numéro 6, livré en octobre est un « spécial enfance », où l’on
retrouve à la fois des textes brefs d’écrivains (cf. infra), des entretiens (avec l’éditeur Thierry Magnier et une responsable d’association suisse), un cahier de dessins d’Albertine et
des « réflexions » qui interrogent spécifiquement l'identité de genre, et quelques comptes rendus de livres.
Le propos d’ensemble déplace le curseur des réflexions sur la sexualité et l’identité de genre vers un moment que l’on a
longtemps considéré comme « temps de latence », enjeu aujourd’hui de luttes parfois sordides, et pourtant « espace des possibles, de l’invention de soi », comme l’exprime Pierre Lepori
dans l’éditorial. Homoparentalité, préjugés, sentiments naissants : les textes proposés explorent avec bonheur un certain nombre de terrains où l’enfance peut être finalement à l’aise, et moins
normative que le monde des adultes.
Dans la section Écritures, on retrouvera un certain nombre d’auteurs bien aimés dans ce blog : Anne Percin, Cathy Ytak, Thomas
Gornet, mais aussi Karim Ressouni-Demigneux et Jürg Schubiger. Plus surprenante est la présence de Claude Ponti, que l’on n’aurait pas imaginé là, même si l’exercice purement scriptural « Une
cachemare » est éminemment pontiesque ! Dans un conte poignant, « L’histoire du petit garçon qui n’avait plus sa tête », Thomas Gornet revisite la différence comme cauchemar et comme stigmate,
mais aussi comme ciment d’une fraternisation des exclus. Cathy Ytak s’amuse et nous piège avec un quiproquo
savoureux intitulé « Ça change tout ». Et Anne Percin retrouve la voix bien aimée de son personnage Pierre Mouron dans « Conversation avec Samuel », après Point de côté et Bonheur fantôme, occupé à discuter les préjugés du fils de son amoureux de toujours. Où Pierre Mouron
troque provisoirement son « droit à l’indifférence » pour une véritable leçon contre les préjugés homophobes !