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Le Complexe de l'ornithorynque de Jo Hoestlandt

Jo Hoestlandt, Le Complexe de l'ornithorynque, Milan, "Macadam", 2007.
 
Ce roman est paru à l'automne 2007 et, ma foi, j'aurais ignoré son existence s'il ne s'en était pas trouvé un exemplaire au rayon "ado" de la librairie Les Mots à la bouche. C'est souvent là que j'ai trouvé pour la première fois les romans jeunesse que je chronique ici.
Autant j'ai parfois été échaudé par certaines découvertes, autant cette fois je suis plutôt content de cette rencontre. Le livre a été publié dans une collection qui compte aussi à son actif La Face cachée de Luna de Julie Ann Peters (roman qui parle "de" transsexualité"). Comme quoi, même absorbées par l'ogre Bayard, les éditions Milan ont conservé une certaine latitude.
Je viens aussi de découvrir que l'auteur n'était pas née de la dernière pluie, comptant déjà des dizaines de livres à son actif. Hélas, c'est une preuve supplémentaire de mon inculture.
Il s'agit d'un livre à quatre voix : Carla, une jeune fille ordinaire en classe de seconde ; Rose, condisciple paraplégique et rêveuse ; Aurélien, un garçon timide et inhibé, que Rose affectionne ; et enfin un jeune homme plus âgé, qui habite en face de chez Carla et qu'elle a prénommé Philémon (mais qui en réalité s'appelle Pierre). Le cadre est délibérément flou : urbain mais indéterminé, francophone assurément (voire même français). L'essentiel est affaire de relations humaines. Ce sont elles qui créent un espace d'affinités électives où chacun se place (ou non) par rapport aux autres, dans la brève durée d'un hiver et d'un printemps.
Les personnages secondaires ne sont pas légion. L'entourage familial du quatuor est à peine esquissé (à l'exception de la stupéfiante petite soeur de Carla) et la classe des trois adolescents est assez largement maltraitée, notamment par Carla. Toutes les voix n'ont pas la même présence : Carla mène largement la danse, mais Rose est assez présente. Aurélien et Pierre s'affirment peu à peu. L'écriture subit des variations d'un personnage à l'autre : rageuse et brillante chez Carla, poétisante et très intérieure pour Rose, introspective et plus terne pour Aurélien et Pierre. Je ne pense pas que l'auteur ait voulu singulariser leur propos comme on singulariserait des écritures. Par conséquent, les variations ne sont pas considérables. L'ensemble est nimbé d'une certaine poésie et mené d'une plume alerte.

À chaque fois que je suis tentée par le divin, je bute sur les ornithorynques. Qui ont vraiment une tronche de puzzle raté. Parfois je me sens indulgente et j’explique le cas de l’ornithorynque par un coup de fatigue du Créateur, une panne, ou l’art d’accommoder les restes comme sait le faire toute bonne cuisinière. D’autres fois, il me crève les yeux que tout est affaire de hasard, et que l’ornithorynque en paie, plus que tout autre sur cette terre, le lourd tribut.
Mais souvent, je suis tentée de penser: l’ornithorynque
et moi! Parce que je ne suis pas loin de me sentir aussi bizarre que le mammifère australien amphibie et ovipare, même si ça ne se voit pas de façon aussi totalement évidente. (Incipit, p. 7)

Le complexe de l'ornithorynque est un livre qui parle de désirs et de réticences. Désir de Carla pour Philémon, de Rose pour Aurélien, pulsion amicale de Carla pour Rose, hésitations d'Aurélien qui se découvre gay, fermeture de Rose à Carla, découverte de Carla par Pierre... L'ensemble forme un canevas de paroles où chaque sentiment émerge lentement, va son chemin, s'évapore. Tout est exprimé avec des nuances gracieuses.
Les langues étrangères, anglais et espagnol, jouent un rôle assez curieux dans le livre : elles sont données telles quelles, récitation de verbes forts ou poèmes de Lorca, comme une échappée sur un ailleurs qui est en même temps un miroir. Carla, tout particulièrement, s'enrubanne en elles de la même façon qu'elle noue sa curiosité pour les autres. Elle y incrit son extraversion. Aurélien, à l'inverse, s'y montre pataud, perdu, de la même façon que son rapport aux autres est un peu une terra incognita.
Le livre réussit à susciter de véritables dissonances dans le réalisme de la littérature pour adolescents. Le personnage de Rose, ses visions, ses affects, est à ce titre essentiel. Mais il n'est pas seul : la parole de Lola, la petite soeur de Carla, est une autre dérogation dans un monde trop lisse. Et la relation qui s'installe entre cette dernière et Pierre sort également des sentiers battus, moins par la parole que par la configuration décrite.
Une belle découverte. Je pense qu'il faut déjà une certaine maturité émotionnelle pour le lire (l'âge des trois adolescents ?)