Ce roman est paru à l'automne 2007 et, ma foi, j'aurais ignoré son existence s'il ne s'en était pas trouvé un exemplaire au rayon "ado" de la librairie Les Mots à la bouche. C'est souvent là que j'ai trouvé pour la première fois les romans jeunesse que je chronique ici.À chaque fois que je suis tentée par le divin, je bute sur les ornithorynques. Qui ont vraiment une tronche de puzzle raté. Parfois je me sens indulgente et j’explique le cas de l’ornithorynque par un coup de fatigue du Créateur, une panne, ou l’art d’accommoder les restes comme sait le faire toute bonne cuisinière. D’autres fois, il me crève les yeux que tout est affaire de hasard, et que l’ornithorynque en paie, plus que tout autre sur cette terre, le lourd tribut.
Mais souvent, je suis tentée de penser: l’ornithorynque et moi! Parce que je ne suis pas loin de me sentir aussi bizarre que le mammifère australien amphibie et ovipare, même si ça ne se voit pas de façon aussi totalement évidente. (Incipit, p. 7)
Le complexe de l'ornithorynque est un livre qui parle de désirs et de réticences. Désir de Carla pour Philémon, de Rose pour Aurélien, pulsion amicale de Carla pour Rose, hésitations d'Aurélien qui se découvre gay, fermeture de Rose à Carla, découverte de Carla par Pierre... L'ensemble forme un canevas de paroles où chaque sentiment émerge lentement, va son chemin, s'évapore. Tout est exprimé avec des nuances gracieuses.
Les langues étrangères, anglais et espagnol, jouent un rôle assez curieux dans le livre : elles sont données telles quelles, récitation de verbes forts ou poèmes de Lorca, comme une échappée sur un ailleurs qui est en même temps un miroir. Carla, tout particulièrement, s'enrubanne en elles de la même façon qu'elle noue sa curiosité pour les autres. Elle y incrit son extraversion. Aurélien, à l'inverse, s'y montre pataud, perdu, de la même façon que son rapport aux autres est un peu une terra incognita.
Le livre réussit à susciter de véritables dissonances dans le réalisme de la littérature pour adolescents. Le personnage de Rose, ses visions, ses affects, est à ce titre essentiel. Mais il n'est pas seul : la parole de Lola, la petite soeur de Carla, est une autre dérogation dans un monde trop lisse. Et la relation qui s'installe entre cette dernière et Pierre sort également des sentiers battus, moins par la parole que par la configuration décrite.
Une belle découverte. Je pense qu'il faut déjà une certaine maturité émotionnelle pour le lire (l'âge des trois adolescents ?)