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La danse du Coucou d'Aidan Chambers : une petite merveille

Aidan Chambers, La danse du coucou, Le Seuil, "Virgule", 1983.

 
Je voudrais dire quelques mots sur un livre absolument incroyable. En français, il s'intitule La danse du coucou et Dance on My Grave en anglais. Il a été publié pour la première fois au Royaume-Uni en 1982 et traduit dès l'année suivante en français. Il est l'oeuvre d'un grand magicien, Aidan Chambers. J'en avais entendu parler dans un bouquin universitaire en anglais, je l'avais commandé en octobre 2006, pour découvrir ô surprise en décembre qu'il avait été traduit dès 1983 au Seuil, dans la remarquable collection de poche "Points virgule". Et surprise supplémentaire : il est toujours disponible aujourd'hui. Il y a encore des éditeurs qui ne mettent pas leurs livres au pilon !
[Nota bene : depuis la publication de ce post, le livre a fini sa longue carrière et n'est plus disponible que d'occasion... Je n'ose espérer une réédition.]
J'ai lu les deux versions en parallèle, m'aidant de la traduction, parce que la langue de l'auteur est extrêmement riche et sophistiquée (parfois un peu trop pour mes compétences en anglais). Je n'avais rien lu d'Aidan Chambers jusque là et je suis resté complètement estomaqué. A tel point que je suis allé hier soir sur son site internet. Ce n'est pas tous les jours que je découvre des plumes de cette envergure.

Dance on My Grave part d'un fait divers : un adolescent de 16 ans, Henry Spurling Robinson (Hal), a été pris en train de profaner une tombe dans le cimetière de la station balnéaire de Southend. Le roman est composé de "cent dix-sept petits morceaux" qui sont principalement l'oeuvre de Hal, entrecoupés de comptes rendus de l'assistante sociale chargée d'enquêter sur ses actes, et destinataire des écrits de l'adolescent. L'histoire racontée dure le temps d'un été (sept semaines) et suit grosso modo une progression linéaire. Ceci précisé, c'est comme si je n'avais rien dit. Hal est un personnage (et un narrateur) absolument jubilatoire. Sur une base qui pourrait sembler sinistre, Dance on My Grave est un récit picaresque, émaillé d'épisodes de comédie et de réparties fulgurantes. A l'amorce du livre Hal raconte comment il a été sauvé en pleine mer par Barry Gorman, un jeune homme de 18 ans assez haut en couleur lui aussi, destiné à jouer un rôle décisif dans l'histoire... S'adjoindra plus tard Kari, une jeune norvégienne. Autour du duo Hal-Barry gravitent d'autres personnages décrits par Hal avec une virtuosité malicieuse : ses parents, son professeur de littérature anglaise (et relecteur), la mère de Barry, une bande de motards simiesques, etc.
Si l'humour affolant est sans doute ce qui réjouit le plus immédiatement dans ce roman, la virtuosité ne s'arrête pas là. Dance on My Grave est aussi un récit d'apprentissage d'une grande finesse, une histoire d'amour à fendre le coeur, un livre rempli de jeux de miroirs dans la lignée directe de Nabokov. Dans le texte original, il y a des jeux de mots en rafale, un travail sur les sonorités, le rythme, la langue (Hal s'exprime de façon assez peu académique), le tout sans nuire à la fluidité de l'histoire. Jean-Pierre Carasso (également traducteur de Howard Buten, Brian Aldiss, Cynthia Ozyck...) a plutôt adapté que traduit littéralement tout ce qui relevait d'un jeu sur la langue. Mais pour le reste, cele me semble extrêmement fidèle. C'est évidemment moins virtuose traduit. Le tout forme un livre-monde qui parle avec une légèreté aérienne de choses très très lourdes (l'amour, la mort, ce genre-là...).
Le personnage de Hal est attachant à la manière de Holden Caulfield dans L'attrappe-coeur de Salinger. Ce serait d'ailleurs l'autre lignée dans laquelle j'inscrirais ce roman : celle du teen novel (je garde l'anglais parce qu'il n'y a pas d'équivalent aussi fort dans ce que je connais de la littérature française). Aidan Chambers a su le faire exister doublement, comme personnage et comme auteur (fictif). L'un dans l'autre, cela lui confère une épaisseur extraordinaire. Au reste, tous les personnages sont extrêmement vivants. Aucun n'est une vilaine caricature, un symbole façon "Amélie Poulain".

Bon. C'est peu et c'est trop, tous ces mots très analytiques. Je n'avais pas envie de raconter l'histoire, parce qu'elle fait partie des bonheurs de cette lecture. J'espère seulement que cela vous aura donné un peu envie.
Le site officiel d'Aidan Chambers (en anglais).