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livres et ecrivains

Bear Me Safely Over (Prends-moi par la main) de Sheri Joseph

Sheri Joseph,   Bear Me Safely Over. New York: Atlantic Monthly Press, 2002.

                        Prends-moi par la main [trad. Maryse Leynaud], Rivages, 2003.
 


Joseph_Bear-Me-copie-1.jpgJ’ai déjà un peu parlé de ce roman de Sheri Joseph sur ce blog (voir mes livres de chevet). Je l’ai lu traduit en juin 2005 et j’en gardais un souvenir extrêmement fort. À de nombreuses reprises, je l’ai offert autour de moi. Curieusement, j’ai eu peu de réactions, sinon une assez négative récemment. Lorsque, au printemps 2007, est sorti Stray — qui fait suite à Bear Me Safely Over — je l’avais précommandé depuis au moins deux mois. Je me suis vite épuisé sur une langue anglaise très riche, dont le caractère ardu était renforcé par le flou de mes souvenirs sur son prédécesseur. C’est à cette époque que Sheri Joseph a ouvert une page sur Myspace et m’a invité à devenir friends (cet euphémisme myspacien). Nous avons échangé quelques bricoles. Elle m’a conseillé de relire Prends-moi par la main, en v.o. cette fois, avant de me lancer dans les 400 pages de son sequel.

En garçon docile, je me suis exécuté ces jours derniers, conservant à portée la traduction de Maryse Leynaud. L’expérience d’une lecture bilingue est toujours assez redoutable : je trouve toujours l’original anglais plus rêche, moins joli, que la version française. En l’occurrence, au regard de mes compétences restreintes, je trouve le travail de Maryse Leynaud extrêmement rigoureux et aussi littéral que possible. Et pourtant, malgré cela, je n’ai pas retrouvé la poésie douce que j’avais goûtée dans ma lecture initiale. Même effet (et même déception ?) qu’à la lecture de Dream Boy de Jim Grimsley. Je ne sais s’il me faut incriminer mes lacunes en anglais ou si c’est un effet fatal de l’écart entre les deux langues. De fait, le vocabulaire qui me manquait est peut-être celui qui m’aurait fait ressentir une dimension poétique. Curieusement, je n’ai jamais ressenti le même genre de phénomène quand je traduisais des écrivains russes il y a quelques années. La déperdition poétique était plutôt dans l’autre sens. Je n’épilogue pas sur le sujet et m’en vais désormais parler du roman. 


Joseph.jpgPrends-moi par la main est un roman en forme de puzzle. Le sentier que l’on emprunte n’est pas celui d’une histoire linéaire, mais la visite successive de personnages qui ont chacun leur histoire, leur trajectoire. À l’origine, cinq chapitres du livre ont été publiés de façon autonome dans des revues, sous la forme de nouvelles. Le roman regroupe au total neuf chapitres relativement courts et une pièce principale plus longue, “Rapture” (« Extase », un tiers de l’ensemble), elle-même fragmentée en séquences de quelques pages. La plupart des chapitres brefs expriment le point de vue de l’un ou l’autre des personnages principaux, à la première personne, et tous ne se passent pas au même moment. Huit d’entre eux sont disposés avant la pièce centrale et un après celle-ci, qui constitue l’épilogue du livre. Le troisième chapitre de l’édition originale, “Absolute Sway” (Une emprise absolue), n’a pas été traduit — décision des éditeurs français. Ce texte relève d’une inspiration assez particulière : il épouse la voix d’une jeune fille born again (baptiste) qu’on ne retrouvera pas plus tard dans le roman et qui a été le témoin d’une phase religieuse, intense mais brève, chez l’un des personnages principaux, Sidra. C’est une magnifique dissection à froid (sans jugement) de l’embrigadement religieux. Sheri Joseph m’a dit qu’on lui avait expliqué que ce chapitre serait « culturellement incompréhensible » pour des Français. Je déteste l’idée même d’avoir caviardé un chapitre, fût-il superflu dans l’économie narrative… 

Le titre original pourrait se traduire par quelque chose comme « Tiens-moi à l’abri (des dangers) » ou « Prenez-moi sous votre protection », ce qui ne serait pas très joli en v. f. C’est littéralement et exactement le thème du roman. Celui-ci se passe dans l’État de Géorgie (aux États-Unis), l’un des bastions des fondamentalistes religieux (baptistes, ici). Un garçon de dix-sept ans, Paul, à l’orientation sexuelle précoce et sans ambiguïtés, réunit autour de lui l’énergie de plusieurs personnes qui voudraient le sortir des griffes du destin qui semble le menacer : homophobie, SIDA, répression judiciaire, mort violente… Dès l’enfance, abandonné par sa mère et élevé seul par son père, le garçon a manifesté des signes peu équivoques :

« Jonathan! » s’égosilla encore le petit garçon, avant que Dan ne trouve quelque chose à répondre. Ce n’était pas une voix qu’on pouvait ignorer : elle était plus riche que sa voix normale, plus nasale, avec de drôles d’inflexions — anglaises ? Dan pensa à une duchesse convoquant son domestique, à une vieille mère aristocratique appelant son fils. 

Il traversa le jardin jusqu’ à la véranda, où le petit garçon était toujours assis, impassible, et le regardait en clignant des yeux, les bras autour de ses jambes croisées. La bordure en satin bleu de la couverture encadrait son visage. Le reste cascadait sur ses épaules et s’amoncelait en corolle sur le béton derrière lui, soigneusement arrangé comme une traîne de mariée. 

« Paul. » Dan prononça le nom de son fils avec sollicitude, car il y avait quelque chose comme une étrange métamorphose, un air de madone, dans le voile bleu et les yeux placides en dessous. « Viens aider ton vieux papa à ramasser les feuilles. 

— Enfin, Jonathan, est-ce que c’est une façon de me parler, à moâ ? gazouilla l’enfant, les traits comiquement étirés entre sa moue et ses sourcils levés. Vous devriez m’appeler Miss Pritchett. » Il fit glisser le bout de ses doigts sur les contours délicats de son visage, d’un côté puis de l’autre, tranquille, précis. 

Dan tenta de sourire, malgré le tressautement nerveux de son estomac. […]

« Je suis divine. Tout simplement sublime », annonça Miss Pritchett. Une main dégagea une épaule des plis de la couverture, et la tête bleue s’inclina sur la gauche en fronçant les sourcils, comme s’il cherchait un autre adjectif. « Jonathan, vous devriez me dire comment vous me trouvez. »

Dan éprouva le désir de satisfaire son fils, il fouilla un tourbillon de mots à la recherche d’une description. Mais rien ne paraissait approprié. « Miss Pritchett, finit-il par dire. Si vous remettiez la couverture sur le lit ? »

Miss Pritchett leva des yeux ronds au ciel, mais sous sa maussaderie scintillait le sourire d’elfe de l’enfant. « Ne soyez pas stupide, Jonathan, espèce d’idiot. Vous avez le don de m’exaspérer. »

Dan éclata de rire en relâchant son souffle. Il ne pouvait s’en empêcher. D’où sortait-il tout cela ? Le petit garçon inventait, jouait, imitait peut-être quelque chose qu’il avait vu à la télé. Bien d’autres merveilles tournaient chaque jour dans cette cervelle. Comment un adulte pouvait-il être à la hauteur ? […] (p . 59-60)

Dan Foster, plus tard, s’est remarié avec une femme, Muriel, mère d’un garçon de huit ans plus âgé que Paul, Curtis qui très vite a rejeté son frère d’adoption, ce « petit pédé », avec une peur panique de la « contagion ». L’essentiel du récit se passe durant la dix-septième année de Paul, alors que Curtis mène sa propre vie, a une petite amie — Sidra — et joue dans un groupe de rock basé à Athens (la ville de R.E.M.). La jeune femme est l’autre personnage majeur du roman, parce qu’elle a noué des liens forts avec Paul.

Ce n’est pas uniquement pour punir Curtis que je me suis mise à traîner avec Paul, son demi-frère — Curtis préfère n’importe quel autre terme plutôt que « frère » ou ce qui s’en rapproche, avec une prédilection particulière pour le mot « pédé ». J’essaie de lui rappeler qu’ils ne partagent pas la moindre goutte de sang, mais Curtis s’entête: « Quand même », et il frissonne des pieds à la tête. Curtis a décrété que le sujet Paul […] est clos à toute intervention de ma part. Il supporte à peine d’être dans la même pièce ; on voit la violence monter en lui comme une nausée. Et c’est pitoyable de voir Paul faire des pieds et des mains pour plaire à Curtis. […]

En plus, Paul a besoin qu’on s’occupe de lui. Il me fait penser à un jeune pur-sang arabe, rétif, ombrageux, et un peu trop intelligent pour l’écurie. Je crois que sa famille a un peu peur de lui, en réalité, ils font comme s’il s’agissait d’un animal intéressant et le laissent sortir parce qu’ils ne savent pas trop quoi faire de ce gamin si exotique. Pas gay, bien sûr. Ils n’en ont pas, des comme ça. Je ne suis pas sûre qu’ils avoueraient connaître le mot. (p. 109)

Je donne des cours d’équitation à Paul. Je selle une des vieilles juments de ma mère et lui mets une longe pour qu’elle trotte en cercle autour de moi. Paul a trouvé tout de suite la position correcte, donc on est passés au trot assis. « Tu t’en sors très bien. Tu es doué », lui dis-je. Ses genoux remontent subrepticement pour enserrer la selle, mais il les force à redescendre sans que je lui dise. Détends-toi. Détends-toi. L’effort pour se détendre sans tomber fait affluer le sang sous ses pommettes.[…]

Ses mains reposent sur ses cuisses gainées de daim, comme je lui ai expliqué. Chaque soubresaut représente un effort pour conserver la minuscule étendue de jean encore découverte collée à la selle. « Ces autres selles, demande-t-il avec une grimace, boing boing boing, elles sont plus rembourrées ?

— Tu n’as pas besoin de rembourrage. Tu as seulement besoin d’acquérir le mouvement, tu dois pousser en avant avec le bas de ton dos. » D’humeur narquoise, j’ajoute ce détail précieux que mon ancien prof de dressage utilisait pour capter l’attention des adolescentes : « Comme quand on fait l’amour. »

Paul éclate de rire et perd l’équilibre, il agrippe le pommeau pour se retenir, et pendant ce temps je me demande : est-ce que ça paraît vraiment stupide ? […] J’ai un peu peur qu’il commence à m’expliquer que j’ai tout faux, et je ne suis pas sûre d’avoir envie de savoir, surtout par Paul, qui n’est qu’un gamin et ne connaît sûrement pas encore la technique, de toute façon. Encore que si, probablement.

Mais il dit : « Je vais devoir répéter ça à Curtis.

— Tu parles. Il me l’a déjà entendu dire. Je lui ai appris à monter, à lui aussi, tu sais. »

Il se met à ricaner. « Pitié, Sidra, je n’ai pas envie de connaître tous tes vilains secrets de plumard. Tu vas me faire tomber. » Il a le visage brillant, un sourire si large maintenant qu’il paraît douloureux. De nouvelles taches pourpres se répandent sur sa peau claire, pie, bizarrement séduisante : un V couleur rubis sur sa poitrine, s’élevant du col échancré de sa chemise. […]

La ferme — la maison de ma mère, et la mienne à nouveau, maintenant — reçoit une douce brise venue des champs, même en été, mais il fait trop chaud pour continuer comme ça. Je me dis qu’à l’automne les leçons pourront durer plus longtemps. Je me demande si Paul veut vraiment apprendre, ou s’il ne vient que pour s’échapper de Greene County le temps d’une journée. À sa façon de parler de là-bas — sans haine mais avec une sorte de détachement, ou au passé —, je me demande s’il ne risque pas de faire une fugue, alors qu’il ne lui reste qu’une année de lycée. À l’automne, il sera peut-être déjà parti. (p. 111-113)

Régulièrement, Paul disparaît et part sur les routes, monnayant ses déplacements par des faveurs dont il est insatiable. Sa destination préférée est Atlanta, où il se retrouve hustler (prostitué) un peu malgré lui. Tout cela, sa famille ne fait que le deviner jusqu’au moment où il est pris en flagrant délit par un policier. À partir de là, la rumeur se répand dans le Greene County où habitent son père et sa belle-mère. La vie de Paul est menacée par l'intolérance générale et sa seule issue semble être la fuite. Sidra — dont la petite sœur Marcy est devenue fugueuse des années auparavant, avant de rentrer chez elle mourir du SIDA — prend particulièrement à cœur le sauvetage du garçon. Mais rien n’est gagné, entre l’hostilité de Curtis, les risques de la ville et le tempérament insatiable de Paul, comme inconscient des dangers qui le guettent.

Sheri Joseph tisse un parallèle entre les trajectoires de Marcy et de Paul tout au long du roman. La défunte est comme un fantôme qui flotte au-dessus de Sidra et de sa mère, Florie Ballard (autre personnage important). Un chapitre halluciné raconte à la première personne l’adolescence fugueuse de la jeune fille, au rythme de ses échappées et de son attirance irrésistible pour les villes. Chacun à leur époque, les deux adolescents sont des “hummingbirds” (colibris), irrésistiblement attirés par des lieux mortels, et s’y ruant inlassablement. Entre désir de ne pas refaire les mêmes erreurs et souci de laisser Paul trouver un équilibre, la mère et la fille reconstruisent leur propre relation, ruinée depuis longtemps.

Bear Me Safely Over a été un succès critique et public aux États-Unis, traduit rapidement dans plusieurs langues, dont le français. Inévitablement, on a rattaché le livre à la tradition des romans « sudistes », ce qui me semble relativement bébête, car il s’agit plutôt d’un roman intimiste, dessinant une géographie psychologique qui se suffit d'un décor à peine esquissé. Ce n’est pas pour rien que les chapitres suivent tel ou tel personnage : l’essentiel de ce que l’auteur dit ou fait dire aux personnages est affaire de relations inter-individuelles, d’émotions, de jugements moraux. Il est très rare que la focale s’élargisse pour montrer un paysage plus vaste, sinon sous la forme de notations économes. Une adaptation théâtrale, à condition de ne pas lésiner sur les monologues, serait assez aisée, tant l’environnement est à la limite de l’abstraction. Non pas que le climat spécifique de l’Amérique puritaine sudiste soit superflu ; il est au contraire déterminant. En revanche, c’est une présence sous-jacente, une chape qui pèse sur la trajectoire des personnages. Mais cet environnement est très peu figuré, sauf en quelques moments clés (mais brefs).

       En termes de narration, on pourrait penser comme certains que le roman est un « kaléidoscope » à voix multiples, puisque tour à tour Curtis, Paul, Loretta (la jeune fille baptiste), Marcy, Lyle (le batteur du groupe de Curtis), Sidra et enfin Florie Ballard, parlent à la première personne du singulier dans tel ou tel chapitre du roman. Seuls les deux textes focalisés sur Dan et Muriel Foster (le père et la belle-mère de Paul), et « Extase », sont écrits à la troisième personne, comme pour introduire une distance plus importante. En revanche, il n’y a pas de différences nettes d’écriture entre les différents chapitres et il est assez difficile de considérer les personnages qui disent « je » comme des narrateurs de plein exercice. En revanche, l’auteur et les lecteurs (dans une moindre mesure) ont un aperçu omniscient sur la conscience des uns et des autres. Le chapitre du point de vue de Paul étant le second, nous sommes — comme dans un roman assez traditionnel — mieux informés que les personnages sur la vie secrète du « héros » (si tant est que ce terme ait un sens dans ce livre choral).
 
        En définitive, en dépit de ses temporalités éclatées (trois chapitres se passent plusieurs années avant l’histoire principale — qui elle suit un cours globalement régulier, avec quelques sauts en avant et des retours en arrière) et de ses chapitres aux voix différentes, la facture d’ensemble de Bear Me Safely Over est assez classique. Les écarts de la narration permettent surtout de mettre habilement en contraste les points de vue des personnages. Mais l’ensemble est unifié par un réalisme assez âpre et un style homogène, assez elliptique et élégant. En anglais, la langue est plus sèche, et en même temps n’a pas le rendu parfois un peu gnangnan en français de certaines introspections. Les phrases sont souvent très brèves, comme hachées, parfois nominales. Leur rythme n’est pas homogène, mais souvent pressant, sinon haletant. Sheri Joseph est aussi une excellente dialoguiste, parcimonieuse mais juste. J’en donnerai pour exemple l’extrait qui suit, fragment d’une scène capitale du long chapitre “Rapture” (« Extase »). Elle met en scène la première échappée de Paul avec Kent — le meilleur ami de Curtis et autre figure centrale de ce livre (et du roman suivant de S. Joseph, Stray). 

Kent followed the sound into the barn where Paul vanished, where the darkness deepened, and he couldn’t tell a shadow from a solid thing. He stopped, started forward again, hand trailing a rough wall. Close by, a horse blew, took muffled steps. He could smell the animal’s flesh, the quick sweat of his own skin. He didn’t know if he was chasing a shadow or becoming one, stilling his breath so he could melt into darkness; but he moved slowly forward until he felt himself enter a sort of balance with the dark, and his hands lashed out. Before his eyes ever adjusted, he had hold of the boy, both upper arms in his grip. 

Paul let out a startled sound — a thin, girlish squeal. ‘Hold still,’ Kent said, though Paul didn’t struggle. The only answer was a deepening of breath, and Kent thought he could feel it, warm and then cool against his throat. He let go, stepped back. Afraid the boy might bolt again, he left the fingers of one hand resting on the white shirt, which was gauzily visible, all he could see. Then he took the hand away too. 

In letting go, the tight ache of his chest eased a little, and Paul relaxed as well. ‘What are we doing out here?’ Kent asked, the echo of the laugh ringing his voice. Perhaps they were conspiring in some prank against the others.
‘Why are you whispering?’ Paul whispered.
‘I don’t know. The horses. Why do you keep laughing?’
‘I can’t help it.’
‘Tell me the joke.’
 

‘I’ll tell you later. Maybe.’ Paul stepped closer, brushed slowly past. ‘I want to show you something.’ 

He took Kent’s hand as he passed, took hold of it firmly and easily and offered no alternative, as if this were the normal way for one man to guide another through a dark place. He led him to a ladder and began to climb. Above was a blackness the quality of velvet, and even the white shirt was consumed as it rose. How odd it felt to hold the boy’s hand, odder still to be released so suddenly, to be climbing now higher than he thought the barn should go, as if they were no longer in the place where they’d started. But he never felt as if he were falling, even when the ladder ended and he was pulling himself up onto a platform that he couldn’t see, into a loose bed of hay that he could only feel and smell under his hands. Where Paul waited. 

In that absolute black silence, unruptured by anything other than touch, he could have been anywhere, with anyone. He might have been drunk or half-dreaming in his own bed, and Paul, when he reached him, found him, might have been a girl for all the skin his fingers found — taut rib cage, shallow gully of spine, flank in denim. By touch, inhabitants of a sightless world, they became something other — a meeting of bodies, of mouths, and then only Paul’s mouth, on his throat, his chest and stomach. So slow and careful, even tender, as if they knew each other.
What happened in the loft was more than Kent wanted and more, he knew now, than where it ended — the somehow canceling act of fellatio. He recalled the very quality of the boy’s skin. (p. 193-195 de l’édition en anglais) 

Il y a quelque chose de chirurgical dans la découpe des événements, mêlant le cru et l’elliptique à bride abattue. L’auteur a également le don de la densité : en très peu de mots elle installe une grande diversité d’ambiances et d’émotions. Et si certains détails sont analysés à la manière d’un roman intimiste à la française, d’autres aspects, bien plus nombreux, sont seulement suggérés. Il en va ainsi des attitudes adolescentes de Paul, décrites dans un mélange de fascination explicite et d’ironie latente. Ce n’est qu’un exemple des ambivalences innombrables d’un roman qui ne pousse par ailleurs aucun de ses personnages vers un statut manichéen. La plupart sont d’ailleurs touchants et imparfaits. On atteint là ce mélange trouble de réalisme et d’optimisme qui sous-tend le livre, cette idée tenace que dans un univers marqué par diverses horreurs (l’intolérance, l’homophobie en particulier, le SIDA, la drogue, la pauvreté, etc.), il y a toujours (ou presque) une corde d’humanité à faire vibrer chez les individus. 

Cette position morale, que je devine enracinée dans un christianisme qui n’est ni intégriste ni prêchi-prêcha, a peut-être fait ou pourrait faire ricaner certains. Pourtant, le roman aborde en permanence des sujets très durs et très contemporains, et sans la moindre forme de niaiserie. Mais sans jamais non plus se départir de cette inclination pour l’espoir et le mieux.

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Les dix doigts des jours d’Erwin Mortier

Erwin Mortier, Les dix doigts des jours, Fayard, « Littérature étrangère », 2007.

 


Les dix doigts des jours est paru en français en mai 2007. Je l’ai lu presque immédiatement, car j’attends chaque nouveau livre d’Erwin Mortier avec impatience. C’est un court texte (106 pages) désigné comme « récit » et non comme « roman ». On peut lire un peu partout que les trois premiers romans de l’auteur — Marcel (1999), Ma deuxième peau (Mijn Tweede Huid, 2000) et Temps de pose (Sluitertijd, 2002) — forment une « trilogie de la mémoire ». Pourtant, Alles Dagen Samen (2004) ne diffère pas fondamentalement des précédents, sinon qu’il est plus court et que le personnage central n’a pas de prénom avant la page 101. Pour le reste, il y a un net continuum d’inspiration. 

J’ai longtemps différé la rédaction de ce compte rendu. Il se trouve qu’Erwin Mortier est sans doute l’écrivain vivant (et en activité) que j’admire le plus aujourd’hui. Il se trouve aussi que nous nous écrivons de temps en temps et qu’il sait l’importance qu’il a à mes yeux. En somme, écrire sur l’un de ses livres implique de me sentir à la hauteur des circonstances. J’ai voulu aussi me donner le temps de relire Les Dix Doigts des Jours pour en avoir une vision aussi détaillée que possible. En outre, c’est un très grand texte de prose poétique, dont je voudrais donner à lire quelques passages, lesquels je voulais choisir avec soin. 

Dans le monde néerlandophone, Erwin Mortier est déjà reconnu comme un grand. Marcel s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires — ce qui est considérable pour ce « marché » linguistique. En France, il a la chance d’avoir une excellente et fidèle traductrice, Marie Hooghe, et un éditeur qui a fait le pari de la durée. En revanche, malgré le soutien de quelques organes de presse fidèles (Libération, Le matricule des anges), il demeure un auteur confidentiel. Il faut dire que sa conception du métier d’écrivain est en décalage complet par rapport à l’air du temps. Ce dernier privilégie la sécheresse stylistique et met en avant les bonnes histoires. Or les textes d’Erwin Mortier sont tout le contraire : des pièces d’orfèvrerie dans lesquelles chaque mot compte, où les métaphores étincellent, où la subtilité est partout. Ce n’est pourtant pas non plus un esthète évanescent. Il sait tout faire : des dialogues à la Sarraute, de la satire, du burlesque, un monologue, un tableau flamand, etc. C’est un écrivain complet, dont les deux premiers romans sont aussi on ne peut plus romanesques. Néanmoins, c’est avant tout un poète. Et Les dix doigts des jours manifeste plus encore que les livres précédents cet immense talent poétique.
        N’étant pas néerlandophone, je me suis demandé si le titre original ne signifiait pas quelque chose comme « tous les jours se ressemblent ». Mais je n’ai pas le dictionnaire qui me permettrait de répondre à cette interrogation. En tout cas, le titre français renvoie pour sa part à l’état de conscience du personnage sur lequel est focalisé le récit : un petit garçon qui doit avoir dans les trois-quatre ans et qui, justement, ne sait pas encore compter plus que les doigts de la main. Son rapport à la parole et aux mots est plus compliqué : 

Car les mots ne se montrent pas encore à lui. Il ne peut boire qu’à petites gorgées à leurs coupes. 

« On ne peut pas dire qu’il a la langue bien pendue, dit, maman. S’il tient quelque chose de son père... Mais Dieu sait tout ce qui mijote dans cette petite caboche. » 

Sa voix tourne en rond et se rembobine d’elle-même quand elle est au bout de la chanson, elle tapote des touches et frappe des cymbales. Elles croient qu’elles parlent, maman, grand-maman, tante Cactus, mais elles sont seulement, comme dit parfois papa, des grandes machines à trompette où il n’y a pas de bouton pour couper le son quand la mélodie ne vous plaît plus. (p. 21-22) 

Avant, les mots étaient doux et duveteux, des petites graines aériennes, accrochées à des petits parachutes que le vent soufflait en nuages au-dessus des mottes de gazon, et plus haut encore, jusqu’aux fenêtres dans les peupliers où habitent les corneilles.
Les mots le firent éternuer ce matin, quand maman ouvrit la porte, la terre sentait si fort la terre sous ses semelles, si fort et si pleine de poussière qu’il tomba en morceaux dans sa tête, dut arrêter de babiller et reprendre son souffle. (p. 22-23)

  
        Ce petit garçon porte le point de vue du récit, même s’il n’en est pas à proprement parler le narrateur (sauf épisodiquement, d’une certaine manière). Il est le témoin oculaire et la surface sensible sur laquelle se dépose la tragicomédie familiale. Bien plus jeune que le narrateur de Marcel ou que Joris dans Temps de pose, il rappelle Anton Callewijn dans la première partie de Ma deuxième peau. Le cadre est toujours le même : une famille de la Flandre rurale, où cohabitent plusieurs générations. Au moins quatre ici, même si Erwin Mortier a maintenu les filiations dans un état assez brumeux. Bien entendu, d’innombrables notations ne pourraient être le fait d’un tout petit garçon, mais l’auteur s’est tout de même amusé à épouser régulièrement la compréhension de son personnage, notamment pour donner à certaines scènes une résonance surréaliste ou burlesque. Ce sont d’ailleurs souvent des passages à la première personne du singulier :

Quand papa vient m’éveiller, je rêve de grands papillons de nuit dans la haie de troènes. Ils frétillent sur le drap quand je m’assieds et frotte les fils de mes yeux. 

Il me soulève et me prend dans ses bras. Je pose mon cou sur l’arrondi de sa nuque et me laisse retomber par-dessus ses épaules pour compter le bord de chaque marche pendant que nous descendons. Il y en a dix et sept. 

Quand nous arrivons en bas, je crie « Bravo ». Je veux taper dans mes mains, mais papa attrape mes doigts dans son poing. 

Autour du lit en bas, les gens rient dans leur barbe. 

Arrière-grand-père réfléchit sérieusement, les couvertures sont tirées jusque sous son menton. Ses fausses dents, il les a mises dans un verre sur la tablette de la fenêtre, ainsi il peut rire sans se fatiguer pendant qu’il meurt. 

« Chuut », dit papa. 

Arrière-grand-père se redresse. Regarde autour de lui avec des yeux qui n’ont encore jamais été aussi grands. 

« Tous ces gens, dit-il. Tous ces gens », et il retombe sur les draps. 

Les gens hoquètent de rire. 

Toi aussi, maman. (p. 53-54)
        Alles Dagen Samen : quelques jours d’un été ordinaire, mais qui ne l’est pas tant que ça. Le petit garçon est en convalescence après une longue maladie pulmonaire. L’arrière-grand-père décline et meurt. La famille accourt, y compris « les Français ». Le récit s’ouvre et se clôt sur une scène de sieste au soleil, Marcus et sa mère étendus sur une couverture. Dans cette boucle de temps, à d’autres semblable et en même temps différente, l’enfant apprivoise les mots et la mort (qui reste néanmoins mystérieuse).

« Allons, dis calinette bobinette balancette maminette », demande Maman. 

Mais il dit : « Être-mort, maman, être-mort. » 

Elle se redresse, s’assied.
Se tourne vers lui. 

Prend son menton dans sa main.

Le regarde dans les yeux.

Elle s’allonge de nouveau par terre. Avec ses mains sur son ventre.

« Voilà, dit-elle. Maintenant, je suis morte, Marcus. C’est bien ?

- Marcus, répète-t-il, Marcus. » (p. 103)

Et un peu plus loin :

« Moi aussi être-mort, dit-il. 

- Bon, dit Maman, mais sans bruit », et les petites autos glissent un peu dans son cou. (p. 105)

Les dix doigts des jours a cette façon calme, matter of fact, des petits enfants, de figurer les raccords et les divorces entre le monde et les mots. Par moments, les jeux de Marcus à la frontière de la parole et du sommeil sont à la limite de la verbigération. De celle-ci à la poésie, la frontière est poreuse :

Parfois, au milieu d’un mot, ma tête tombe sur l’oreiller. 

Seuls les mots les plus difficiles sont assez forts pour repousser le sommeil de mes yeux.
Vase insigne de dévotion.

Reine conçue sans le péché originel.
Mère des Martyrs.

Ils rampent hors de ma bouche. Ils crissent sur ma lèvre supérieure. Fourmillent dans mes narines, vers ma tête.
Fourmi ardente.
Refuge des malades.
Rose mystique.

Ils volent çà et là, chargés de pollen. Se déplacent en caravane avec des brindilles et des cailloux, avec des graines, des chenilles, des mouches, sur mes jambes, vers le petit creux de mon ventre.

J’entends frémir des élytres, des ailes de verre, à moitié ouvertes et se fendant déjà. […]

Les mots chassent le sang vers mes tempes, figent ma cage thoracique, l’après-midi quand je joue aux petites autos pendant que sur le sofa, maman, le sommeil joue dans les bouclettes de ta tête qui chavire.

Ils bouillonnent comme un acide dans mon oesophage, forcent mes mâchoires, font taper mes pieds. Par terre, les petites autos filent dans tous les sens, et je crie:« Maman! Ça se bat dans ma tête... »

Le sommeil s’accroupit sur ton ventre et pose ses doigts sur ta nuque.

« Ça se bat ? »Tu ris, les yeux fermés. « Eh bien, laisse-les se battre, mon chou... » (p. 51-52)

La langue d’Erwin Mortier, pour autant que la traduction nous l’indique, est d’une incroyable souplesse, changeant de registre avec une aisance gracieuse, du poétique au prosaïque, du sublime au trivial, du parler enfantin à la langue folklorique de la parentèle ou de « Pasque » (une voisine qui s’emmêle avec les mots et fait beaucoup rire la famille). Elle charrie tout un vocabulaire de bigoterie catholique et en même temps un prosaïsme narquois et ancré dans la terre. Elle change aussi sans cesse de pronom, glissant du « il » au « tu » ou au « je », pour figurer, sans doute, l’identité encore incertaine de Marcus, et la passerelle entre cet enfant du passé et le narrateur qui est tout à la fois lui et un autre.

Elle s’adresse souvent à « Maman » qui est comme le destinataire du livre — de la même façon que Ma deuxième peau était un hymne à la figure du père. De très nombreux passages du récit décrivent le contact très étroit entre le petit garçon et sa mère, elle qui mobilise tous les sens de Marcus, et les éveille en même temps. Il me semble au reste que c’est le seul personnage dont il est impossible de trouver le prénom dans le récit (mais je n’ai peut-être pas fait assez attention). La figure de papa-Hilaire est en retrait, mais pas absente :

Papa, qui sent le dehors et les occupations. Qui à midi frotte les miettes de pain aux coins de sa bouche et vient s’asseoir d’un côté du lit, les bras encore mouillés de travail. Boucher des trous. Nettoyer des gouttières qui fuient. Grand-maman a une peur bleue des murs humides et de leurs vapeurs. C’est mauvais pour l’eau dans ses jambes, remplies jusqu’au bord dans leurs bandages, comme des citernes d’eau de pluie.

« Quand tu seras guéri, chuchote papa, je te donnerai un petit frère. Ou une petite soeur. C’est aussi bien... »

Guéri, comme les chemises après la lessive : séché, blanchi, repassé. Amidonné, et zou! dans l’armoire. 

« Qu’est-ce que tu aimes le mieux ? »demande papa.

Il pose sa main sur le bras de papa, tout froid de la sueur du travail. Il s’accroche à ses épaules et referme ses bras sur sa nuque. (p. 27)

        Comme dans ses romans précédents, Erwin Mortier déploie toute une galerie de personnages cocasses, dans une ambiance qui rappelle des scènes de Bruegel mâtinées d’un sens extraordinaire de la dérision (laquelle semble un trait commun à la famille du petit garçon).

« Jésus Marie Joseph, soupire grand-maman. Je crois que les Français sont arrivés ! »

Elle est assise au milieu de l’agitation sur sa chaise à côté du poêle et redresse la tête parce que, avec des épingles à cheveux, maman lui arrime sur le crâne son chapeau, une pâtisserie feuilletée aussi précieuse que sur sa propre tête.

Sur les pavés résonne d’abord le fracas d’un moteur préhistorique en proie à une quinte de toux fatale. Devant les fenêtres du côté rue oscille une cabine dans laquelle des silhouettes sont ballottées. Un crépitement retentit, puis un boum ! Une fumée bleue se déroule au-dessus des tablettes de fenêtre et quand elle se dissipe, c’est la benne qui se balance devant la fenêtre.

« Oui, oui, dit maman, avec une épingle au coin de sa bouche. C’est eux.

- Je vais ouvrir, dit Irène.

- Le chou-fleur de Bailleul est venu aussi ? » crie grand-maman dans le dos d’Irène, et maman chuchote, effrayée : « Mère... »

Grand-maman plisse les yeux et hausse les épaules.

Le chou-fleur de Bailleul est venu aussi. Il a l’air très rose pour un chou-fleur, avec ce petit tailleur saumon qui laisse tout le monde muet à son entrée dans la pièce, avec des bas de soie blanche et un décolleté « carrément scandaleux », glisse, mine de rien, grand-maman.

« Jérôme, dit grand-père en se levant pour saluer les deux hommes derrière le chou-fleur. Albert. Soyez les bienvenus. »

Ils ôtent tous les trois leur casquette. Se prennent par les épaules. S’embrassent sur la joue. 

Un moment après, il n’y a plus personne qui sait encore les distinguer. Ils sont de petite taille, grisonnants et presque chauves, ils ont le même nez pointu, des yeux couleur d’ambre qui flamboient sous leurs sourcils en poils de brosse et ils regardent toujours sévèrement, juste comme grand-père. Lui, ne doit jamais ouvrir la bouche quand il est fâché. Un regard suffit. 

« Mettez-vous », dit-il maintenant, trop solennellement.

Personne ne sait exactement non plus auquel des deux appartient le chou-fleur, à Jérôme ou à Albert. Papa dit toujours qu’eux-mêmes ne le savent probablement pas au juste, ni de qui est le gamin, il ne serait pas étonné qu’elle ne le sache pas elle-même... (p. 82-84)

Cet extrait est sans doute emblématique du travail de brouillage qu’opère Erwin Mortier entre regard enfantin et regard adulte, habitus familial et style narratif individuel, voix des uns et voix des autres. Les limites sont floues, entre la conscience de l’enfant et celle des adultes, entre la vie et la mort, la veille et le sommeil, etc. Cet indistinct n’est pas seulement une façon de mimer la conscience d’un petit garçon, c’est aussi un regard poétique sur le monde, qui jette le trouble dans les reflets les plus nets. C’est sans doute aussi une façon de dire que la poésie se ressource dans la réminiscence d’un regard d’enfant. Mais on retrouve l’indistinct sous une autre forme dans un monologue ahurissant de la grand-mère, occupée à ranger de vieux habits au grenier avec sa sœur (chapitre 7, pages 69 à 76). Cette étrange vaticination sur le passé m’a rappelé L’Inquisitoire de Robert Pinget (et pas du tout Joyce, pour le coup !), avec cette parole ivre à la fois prosaïque et à la limite du compréhensible. C’est toute l’histoire familiale qui jaillit alors, avec des sautes temporelles, des allusions, des coqs à l’âne, spectacle face auquel le lecteur partage sans doute l’incompréhension de Marcus, tapi dans un coin.

Pour autant, il n’y a aucun hymne à l’irrationalité dans tout cela, tant les fantaisies des personnages font contraste avec l’extrême précision du travail de l’écrivain. Ici plus que jamais, la posture d’Erwin Mortier rappelle celle de Nabokov, cette attention démiurgique qui ne laisse rien au hasard. Ce ne serait d’ailleurs pas la seule proximité entre l’un et l’autre, mais je n’ai pas envie de gloser savamment sur un rapprochement qui doit aussi beaucoup à mes propres affinités littéraires…

 

Face à un aussi beau livre, j’aurais presque envie de tout citer. Je pense pourtant qu’il faut à un moment clore le catalogue, en espérant avoir donné à de nouveaux lecteurs l’envie de se plonger dans ces pages étincelantes de beauté, d’humour et de style. Bien entendu, il y a toujours l’angoisse d’avoir tu tel ou tel aspect essentiel du récit. Mais après tout, il s’agit d’éveiller un désir, pas de le satisfaire !

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Erwin Mortier : une interview dans Libé en 2004

 

Je tiens à préciser (ou à rappeler) que je ne suis pas l'auteur des lignes qui suivent. C'est une interview publiée dans Libération par Sean James Rose et intitulée "Polder du temps" que j'avais repiquée sur internet à l'époque. Elle m'a fait découvrir l'auteur (ma reconnaissance éternelle au journaliste). Mes analyses personnelles sont ici et .

ERWIN MORTIER
Ma deuxième peau
Traduit du néerlandais par Marie Hooghe. Fayard, 234 pp., 17 €.

 

Dans la première scène de Ma deuxième peau, le père, observé par le narrateur bébé, se rase ; dans une des dernières scènes c'est le même homme vieilli, tel qu'il apparaît dans la glace de la salle de bains qui rase son fils, incapable de se préparer convenablement pour les obsèques de la personne qu'il aime. Entre ces deux moments, vingt ans ont passé. Celui qui raconte a aujourd'hui 40 ans, Anton regarde une photo : « Eté 197*, le dernier voyage scolaire avant notre diplôme et notre entrée à l'Université. » Mais ça, c'est vers la fin du roman d'Erwin Mortier, là où on découvre que ce qu'on croyait se dérouler dans le sens de la marche, à savoir chronologiquement, n'était en vérité qu'un long regard rétrospectif. Tout se décante d'un coup. Trompé par la formidable plasticité du temps romanesque, le lecteur, comme le narrateur, prend un coup de vieux. C'est à se demander si les saisons de la vie passent aussi vite que se tournent les pages de l'ouvrage. Le temps est la véritable étoffe des romans de l'auteur belge né en 1965.

 

La Flandre des années 60-70, Anton, unique rejeton né dans une famille de fermiers en plein déclin, est un garçon délicat qui a du mal à trouver ses marques. C'est l'adolescence, Anton admire Roland, ce cousin casse-cou qui ne doute de rien, venu habiter chez eux ; il y a aussi Willem, un redoublant de sa classe, tout aussi énergique mais d'une grâce troublante. Ma deuxième peau est le second volet d'« une trilogie informelle qui traite de la mémoire et de la façon dont chacun tente de gérer son passé ». Le premier, Marcel (Fayard, 2003), était une histoire familiale de collaboration avec les nazis revisitée par un enfant ; le dernier, Temps de pose, est la quête d'un père inconnu que poursuit un protagoniste au seuil de l'adolescence, à paraître l'année prochaine, chez le même éditeur.

 

La fin de l'enfance, le début de l'adolescence, c'est une période qui vous intéresse.

 

Tout y est flottement, le monde des possibles s'ouvre, tout apparaît malléable, versatile. C'est le moment où on réalise que les rêves peuvent basculer dans le réel ou s'évanouir à jamais. C'est pour cette raison qu'Anton qui le pressent est si prudent, c'est un rêveur qui n'ose pas agir trop vite. S'il envie l'aplomb de son cousin Roland, son goût de l'aventure, une part de lui-même désire également la vie tranquille et petite-bourgeoise à laquelle leur camarade Roswita se destine. Ses émotions dépassent son entendement. Il hésite sans cesse. Pour expliquer sa façon de penser, comparée à celle de Roland, il dit qu'il est comme une domestique« qui ouvre prudemment des tiroirs, essaie en cachette des robes devant la glace et les range sans un faux pli ».

 

Le titre est ambigu, de quoi s'agit-il au juste, du narrateur, de son petit ami ?

 

L'ambiguïté est voulue. Cette « deuxième peau » c'est aussi bien le monde dans lequel il a grandi, ce milieu modeste de fermiers désargentés, le clan des Callewijn, l'enfance, les parents, les oncles, les tantes ; que son premier amour, Willem ; que, enfin, la langue qui devient le sanctuaire de son deuil, les mots qui enveloppent son sentiment de perte, et tentent de le traduire.

 

La société flamande à l'époque du roman, les années 60-70, passe de la société traditionnelle rurale à la société de consommation. L'aliénation d'Anton n'en est-elle pas ressentie encore plus fortement ?

 

Bien sûr, il se rend compte de l'obsolescence de certaines valeurs : la famille, la tradition, la hiérarchie, transmises par un système éducatif rigide (les professeurs leur reprochent à lui et à Willem d'entretenir un lien d'amitié trop serré). Mais son aliénation est surtout due à sa sexualité, qui est considérée en marge, et, partant, contre l'ordre naturel des choses. Elle lui donne une chance extraordinaire de se rendre compte qu'en n'ayant pas sa place, il doit lui-même la trouver. Il prend conscience que rien n'est donné d'avance, qu'il faut se créer soi-même, construire sa vie, réinventer l'amour. Et c'est son père qui, en lui donnant une leçon de rasage, sans le savoir, lui donne un conseil de vie : « Tout simplement, accompagner le mouvement. Suivre les lignes de ta nature. C'est ainsi qu'on ne se coupe pas. »

 

C'est un roman pudique : rien n'est dit, rien n'est décrit de la relation entre Anton et Willem.

 

Dans le manuscrit original, il y avait un chapitre beaucoup plus explicite, mais, à la relecture, je l'ai supprimé, car j'avais l'impression qu'il retirait toute sa force au livre. Aussi le corps des jeunes amants est-il dépeint par petites touches impressionnistes. Ce qui m'intéressait, c'était de faire partager la confusion émotionnelle d'Anton, son désarroi face à un sentiment qu'il a du mal à définir. Je ne voulais pas d'un « roman gay », en étant plus implicite, je recherchais quelque chose de plus universel, une histoire dans laquelle tout le monde aurait pu se reconnaître. Une histoire d'amour et de deuil. Pour moi, l'important dans un livre, c'est ce qu'il y a entre les lignes, les interstices qui laissent respirer l'imaginaire.

 

La mort est très présente dans vos livres. Dans votre premier roman, Marcel, la grand-mère rendait un culte aux défunts.

 

On raconte des histoires parce que les choses disparaissent, et que les gens meurent. Mais cette manière de faire revivre le passé ou de combler son manque permet aussi de se décharger du poids de son histoire pour s'en sortir, de se forger une identité propre. Cela vaut autant pour un individu que pour un pays. Pour la Belgique, c'est flagrant. Nous, les écrivains belges, nous n'arrêtons pas d'écrire des histoires pour justifier notre identité.

 

Vous êtes également poète.

 

Je ne vois pas la différence entre poésie et roman. Mon écriture a parfois été taxée de nouvelle préciosité. Un avatar du symbolisme ? C'est sans doute à cause du soin dans le choix des mots, d'un style soi-disant « ouvragé », du souci du détail. Évidemment, je suis conscient de ce que j'écris, mais je ne retravaille pas mes phrases tant que ça, elles me viennent naturellement. Ce n'est pas la poésie que j'impose ou injecte dans mes livres, je dirais que le processus est inverse : c'est le potentiel poétique du réel qui se déploie dans l'écriture.

Interview et texte de présentation par Sean James Rose

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Romans gays pour adultes : mes livres de chevet

Je suis une véritable couleuvre. Je suis allé piocher un certain nombre de mes critiques sur le net parce que je n’avais pas trop le temps d’en écrire dans un court terme de quelques mois.

Ma Deuxième peau d'Erwin Mortier

Ma deuxième peau raconte trois moments dans la jeunesse d’Anton Callewijn, qui est également le narrateur du livre. La première partie, « au temps où je ne savais pas encore parler », est centrée sur la mort de l’« oncle Michel », vieil homme qui vit avec les parents du petit garçon dans leur ferme, « en bas de la digue du canal de Bruges ». La deuxième, de loin la plus consistante, se focalise sur la prime adolescence d’Anton (entre 12 et 14 ans) et son admission à l’« Institut Saint-Joseph de l’Enseignement Désespéré ». Il y fait la connaissance de Willem, destiné à devenir davantage qu’un ami. La troisième partie, la plus brève, relate un unique événement, alors que les deux garçons, devenus un couple, ont 19 ans.
À l’exception d’un dossier dans le cahier livre de Libération, ce livre est largement passé inaperçu au moment de sa sortie. La presse gay n’en a même pas parlé, alors qu’il s’agit de l’une des plus déchirantes histoires d’amour entre garçons qu’il m’ait été donné de lire. Cela tient peut-être au caractère subtil et allusif de l’écriture d’Erwin Mortier: ce sont les gestes, les sensations des personnages qui nous donnent à comprendre leur lien, pas un exposé psychologique. Pas non plus de scène de sexe, pas de bons sentiments, pas de milieu branché, etc. Le livre détonne dans la production d’aujourd’hui. À la place des clichés, ce sont 220 pages de poésie et d’humour, magnifiquement traduites par Marie Hooghe — qui avait obtenu un prix pour la traduction du roman précédente d’E. Mortier, Marcel.
Autrement dit, ce livre est une pure merveille. Moins méchant que Marcel, qui est une satire des petits bourgeois catholiques flamands, mais quand même assez vachard, et d’abord avec Anton lui-même. Immensément sensuel ensuite, notamment pour réinventer les sensations d’un tout petit garçon curieux de tout, ou dire les gestes balbutiants de la puberté. L’écriture est extrêmement stylisée et en même temps jamais lourde ou fastidieuse : il y a une liberté d’expression, une facilité déconcertante à épouser tous les tons, à jouer tous les jeux de la langue, qui est la marque des plus grands écrivains. Le plus étonnant est sans doute la façon très particulière dont Erwin Mortier se joue des thèmes les plus mastocs de la littérature (l’amour, la mort, la mémoire, ce genre de choses) pour les faire vibrer à sa manière, sans aucun grand discours, juste en les faisant résonner dans le prisme chatoyant de sa merveilleuse écriture.
Voir aussi mon analyse de son bref récit, Les Dix Doigts des Jours.
 

L'Île Atlantique de Tony Duvert

À sa parution en 1979, s'il s'est mieux vendu, ce livre n'a pas eu le retentissement de ses livres précédents, notamment Paysage de fantaisie, couronné par le prix Médicis en 1973. Pourtant, la facture de ce roman est bien plus classique. Tony Duvert s'éloigne en apparence des expérimentations audacieuses de ses livres antérieurs et raconte une histoire, de façon assez linéaire en somme.
L'Île du titre est un symbole: elle figure un microcosme, un monde en vase clos, avec ses notables, ses intellectuels, ses épiciers, ses prolos, sa prostituée et, surtout, les rejetons de cette société. Duvert procède à la manière de Dos Passos, circulant d'un personnage à l'autre, changeant régulièrement de point de vue. Il fait des allers et retours entre le monde des enfants et celui des adultes, manifestant pleinement à quel point ils sont hermétiques l'un à l'autre. Le sexe est une composante importante des deux univers, rarement joyeux, le plus souvent marqué du sceau de la prédation.
Chaque saynète donne à l'auteur l'occasion d'exercer ses talents de satiriste génial, qui fait exploser la médiocrité, la perversion ou la brutalité avec une économie de mots absolument stupéfiante. Les dialogues sont particulièrement fascinants: leur vacuité fait penser à Nathalie Sarraute ou Robert Pinget, mais qui se seraient convertis au roman (pseudo)réaliste. Il n'y a pas la moindre trace de gras dans ce livre découpé au bistouri dans lequel chaque mot est disposé au millimètre près. Mais comme Duvert est un artiste éblouissant, on peut parfaitement dévorer son livre comme un thriller inquiétant sans s'arrêter sur la forme parfaite qui le sous-tend. Presque tous les amis auxquels je l'ai fait lire l'ont dans un premier temps dévoré, avant de revenir éventuellement sur l'histoire, les personnages (ah ! Madame Seignelet: la mère la plus affreuse de la littérature française !), la satire, l'art, etc.
L'Île atlantique est un chef d'œuvre, un « poème » au sens des Âmes mortes de Gogol, une synthèse entre réalisme et nouveau roman, un livre tout à la fois facile à lire et d'une richesse infinie. Il est plus que temps que l'on reconnaisse enfin l'un des écrivains français les plus importants du XXe siècle, tombé au purgatoire (au moins) dans les années 1980 du fait de ses positions sur les relations entre adultes et mineurs. À sa décharge, on pourrait ajouter que Tony Duvert n'est ni Roger Peyrefitte ni Gabriel Matzneff: ce n'est pas un chasseur sommé de se justifier, et qui s'invente des raisons hypocrites. Ce n'est pas non plus un chantre de l'enfance ou de l'adolescence, dont il poursuit au contraire les mesquineries et la mauvaise foi. Les jeunes sont chez lui des adultes en devenir, déjà pourris par une forme ou une autre de suffisance sociale. Et lui les traque avec un moralisme qui pourra sembler paradoxal.

Voir aussi mon hommage à Duvert après sa mort.

 

Prends-moi par la main de Sheri Joseph

J'ai acheté ce livre un peu au hasard en 2004. Mais après l'avoir enfin lu, je peux dire que ce fut l'une des plus belles surprises de l'année. L'histoire se passe de nos jours au fin fond de la Georgie, au cœur « Green County », épicentre de l'Amérique puritaine, dans l'un des États les plus conservateurs du Sud des États-Unis. Prends-moi par la main entremêle les destinées de quelques personnes, qui ont un lien plus ou moins fort avec un adolescent sensible et hors-norme, Paul. L'auteur utilise une technique de narration assez particulière: elle épouse successivement le point de vue d'une dizaine de personnages en déroulant globalement l'histoire au fil de ces séquences (sauf que certaines sont des flash-backs). Ainsi, l'auteur passe d'un individu à un autre de chapitre en chapitre, avec des retours en arrière, des portraits singuliers, tandis que l'intrigue principale chemine doucement. On pourrait dire que ce roman ressemble à un puzzle, dont le lecteur apprend à recoller lentement les morceaux. Paul est un garçon de dix-sept ans, blond, fragile et doux. Il est irrésistiblement attiré par les hommes et ne peut pas s'empêcher d'aller les séduire le long des routes de Georgie. Mais Paul est entouré par des adultes qui l'aiment et qui, à défaut de le « remettre dans le droit chemin » (sic), veulent tout faire pour le préserver des terribles menaces qui pèsent sur lui: le SIDA, la police, un lynchage collectif. Mais comment sauver Paul et éviter qu'il ne fugue et se perde? Les personnes qui l'aiment veulent le sauvegarder, le préserver, mais rien n'est plus difficile au pays des red necks. L'histoire est organisée autour de ce suspense, de plus en plus fort de page en page. Maniant une écriture à la fois poétique et juste, ce premier roman de Sheri Joseph est un coup de maître, qui aurait dû trouver son public.

J'ai écrit depuis un article plus développé sur Prends-moi par la main, et un autre sur sa "suite", Stray.

 

 

Navarre.jpgYves Navarre, Le Jardin d’acclimatation

 

Fin des années 70 ou début des années 80, Henri Prouillan, ancien ministre, veuf, septuagénaire, se replonge dans son passé et les tragédies familiales. Peu à peu, les autres membres de la famille émergent: Suzy, la soeur, veuve d'un dramaturge rive droite; Luc, Claire, Sébastien, les enfants devenus grands. Par courts paragraphes, Yves Navarre nous insinue dans leurs pensées, fait surgir leur mémoire. Dès le début du livre, le petit dernier de la famille est dans toutes les pensées, Bertrand. Bertrand va avoir quarante ans. Il est retiré dans la maison de famille, à Moncrabeau. On le voit mener une vie hagarde sous le regard des gardiens du domaine. Vingt ans auparavant, il était le soleil de la famille et ses phrases nourrissaient la vie de chacun au rythme de ses trouvailles. Il était promis aux plus belles réussites scolaires. Entretemps, il s'est passé un double drame. L'épouse d'Henri en est morte. Le livre est un chemin qui nous mène à la compréhension de ces événements révolus.
Jamais Yves Navarre n'a écrit aussi juste, aussi sec que dans ce livre-là. Ce fut un Goncourt justifié (une fois n'est pas coutume). Le portrait de Bertrand Prouillan en jeune homme amoureux d’un autre produit aussi l'un des plus beaux personnages romanesques que je connaisse: je m'y suis attaché comme rarement dans ma vie de lecteur. Les lettres de Bertrand à Romain, un jeune acteur de la troupe de son oncle, situées à la fin du livre, sont le sommet de celui-ci, admirable correspondance imaginaire.
Réédité chez H&O en 2009.

 

Deux garçons, la mer de Jamie O'Neill

Entre Joyce et Balzac (quel grand écart !), Jamie O'Neill nous plonge le nez dans l'Irlande Catholique de la première guerre mondiale, partagée entre fidélité à la couronne et tentation républicaine. Chaque page est un cadeau au lecteur. Avec une patience et une minutie sans équivalent, l'auteur nous fait assister à l'avènement de Jim, beau garçon en quête d'absolu. Entre son amour de toujours, le truculent Doyler, et MacMurrough, l'initiateur cynique et débauché, il va s'ouvrir à la vie comme une fleur miraculeuse et improbable. Aucun personnage du livre n'est traité avec mesquinerie, même les plus réprouvables à nos yeux d'aujourd'hui. Il n'est pas besoin de connaître l'histoire de l'Irlande, car on suit sans difficultés cette tragédie qui n'est jamais là où on l'imagine. L'histoire déroule son fil, allant d'un personnage à l'autre, de scène en scène, de l'intime au cinémascope. Jamie O'Neill semble d'ailleurs s'inspirer d'une technique cinématographique dans sa façon de raconter l'Irlande de 1915. Mais il peut aussi dérouler des monologues intérieurs qui rappellent un autre lignage (celui de Joyce).
Bref, Jamie O'Neill est un écrivain de très grand talent, l'un des rares à éviter les ornières du roman historique. Je ne vois guère que La mort du Vazir-Moukhtar de Iouri Tynianov, comme équivalent dans la littérature européenne.

 

Dream Boy  de Jim GrimsleyGrimsley.jpg

Nathan est un adolescent ballotté de maison en maison par ses parents, fuyant un lourd et pesant secret dont il est la victime. À l'occasion d'un énième déménagement et de son arrivée dans une petite localité piétiste du Sud des États-Unis, il devient le voisin de Roy, jeune homme à peine plus âgé dont il tombe profondément amoureux. Rapidement, l'un et l'autre réalisent leur commune attirance, à cette nuance que Roy peine à assumer pleinement leur passion. Mais les deux garçons doivent affronter la pesanteur des tabous d'une Amérique rurale confite en religion, les ambiguïtés de Roy et le lourd passé de Nathan, poursuivi par un horrible secret familial, après. Ce livre de Jim Grimsley, le dernier traduit en français à ce jour, est un délice, sans doute son oeuvre la plus réussie. L'écriture est moins réaliste et plus poétisée que dans les premiers livres traduits de Grimsley. La délicatesse extrême avec laquelle il dépeint les sentiments de Nathan est un pur enchantement, de poésie et de grâce. Il excelle à rendre sensible tous les émois de son personnage principal, à le rendre extrêmement attachant. À aucun moment le livre, malgré son arrière-fond, ne bascule dans la vulgarité ou la facilité. Le chef d'oeuvre que l'on pouvait attendre de Jim Grimsley.

 

Patrick Gale, Chronique d’un été

À ceux qui souhaiteraient se plonger dans ce magnifique roman, je déconseille de lire la 4ème de couverture de l'édition de poche. En effet, « Chronique d'un été » est presque un thriller, dont le mystère est un peu éventé par le résumé. Sans être un livre à énigme façon Agatha Christie, l'auteur en pastiche les procédés et se joue de nous. Patrick Gale aime les histoires compliquées, mêlant plusieurs récits, plusieurs époques, et les entrelaçant finalement, sans que pour autant la fin soit synonyme d'explication, comme c'est le cas chez les vieilles romancières anglaises...
Pour raconter quoi ? L'histoire de deux garçons, Julian, onze ans, qui part en vacances avec ses parents, et Will, quadragénaire gay, heureux propriétaire d'une librairie à succès. Chapitre après chapitre, la narration passe de l'un à l'autre, racontant en parallèle deux histoires de famille. Le procédé pourrait être fastidieux si l'auteur n'avait cet incroyable génie des petits détails subtils, doublé d'une grande drôlerie, et d'un don de poésie jamais galvaudé. Le résultat est un régal de tous les instants, le genre de livre qu'on a un mal de chien à abandonner, ne serait-ce que provisoirement. En outre, Patrick Gale sait exprimer ce je-ne-sais-quoi de vertigineux qui étreint un être quand l'amour lui tombe dessus. On retrouve d’ailleurs certains personnages du précédent roman de Gale traduit en français, L'aérodynamique du porc. À la différence de la série des Barbary Lane d'Armistead Maupin, Chronique d'un été est bien plus que ce que son titre (français) n’indique: un authentique roman, écrit, sensible, d'une grande subtilité. Un humour pince sans rire, typiquement old english, en moire les meilleures pages. Rien, finalement, d'énorme ou de télégénique dans tout cela, mais un excellent roman que l'on referme avec la nostalgie de ne plus l'avoir devant soi.

 

 

Éric Jourdan, Les Mauvais Anges, 1957

rééd. La Musardine 2005.

 

Le ciel était d'un bleu royal, d'une grandeur calme. Voilà comment débute ce livre aux métaphores fulgurantes. C'est le plus poétique d'Éric Jourdan, peut-être pas le plus achevé: il l'a écrit, paraît-il, à dix-sept ans. Je l'ai lu il y a bien longtemps (vingt-deux ans), quand j'avais l'âge des héros et de l'auteur: c'est celui où il faut le lire en priorité. Les Mauvais anges est tout à la fois une oeuvre d'une poésie incandescente et un livre de jeunesse violent, cruel, nietzschéen, qui fait l'apologie jusqu'à la nausée des jeunes hommes beaux et forts. Le mélange des deux crée un peu le malaise. Ce n'est pas toujours la fête dans ce grand livre maudit des années 1950. Mais il y a aussi ces pages sublimes:
« L'ombre envahit la chambre. J'en fus ébloui; mille clartés pétillaient encore sous mes paupières un instant plus tard quand le losange de la fenêtre se découpa sous le ciseau de la lune. Gérard m'avait pris la tête dans ses mains et me baisait la joue avec une tendresse d'enfant maternel. Il m'avait adopté ; le bonheur m'endormit » (fin du chapitre II). Un grand don que l'auteur a hélas si souvent galvaudé par la suite...

 

Depuis, il m'aurait fallu rajouter :

André Aciman, Plus tard ou jamais, éditions de l’Olivier, 2008.

Peter Cameron, Un Jour cette douleur te servira, Rivages, 2008.

Julia Glass, Jours de juin, Éditions des 2 terres, 2006.

Sans parler de tous ceux que je n'ai jamais trouvé le temps de chroniquer...

Si l'un de ces livres vous fait envie, il y a moyen notamment de les retrouver sur la liste que j'ai constituée sur Amazon.

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