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Stéphane Clerget et le devenir homo : un livre grand public ?

Stéphane Clerget, Comment devient-on homo ou hétéro ?, Jean-Claude Lattès, 2006.

Cet ouvrage est sorti à l’automne 2006 et a reçu un accueil médiatique assez large et enthousiaste. Son auteur est psychopédiatre, très influencé par la psychanalyse. Il s’agit d’un livre de vulgarisation et en même temps d’un plaidoyer consistant grosso modo à affirmer que l’homosexualité est une modalité parmi d’autres de la sexualité humaine. Ce faisant, il récuse la « naturalité » ou le caractère anthropologique d’un traitement différencié des homosexuels par la société et les individus qui la composent. Les gays devraient avoir strictement les mêmes droits que les autres.

Stéphane Clerget se positionne du côté de ceux qui ne voient pas une séparation radicale entre hétérosexualité et homosexualité, qui seraient deux continents plus ou moins étrangers. Au fil du livre, on voit au contraire émerger une gamme de comportements et de positionnements qui constituent plutôt un spectre ou un champ, dans lequel toutes les positions imaginables sont possibles. Dès lors, le titre même de l’ouvrage nécessite d’être relativisé. On ne trouvera pas d’explication ultime, binaire, de ce qui amène quelqu’un à se sentir ou à s’affirmer homosexuel. Il y a sans doute de quoi décevoir les amateurs de formules. Pourtant, c’est sans doute la principale qualité du livre, même si cela rend son titre caduc. Pas totalement toutefois : l’auteur est très attaché à l’idée qu’on devient homo, hétéro, bi, etc. ; que ce n’est pas un destin écrit d’avance mais une construction individuelle dans un environnement qui varie lui-aussi.

Il me semble qu’on peut distinguer trois moments dans le propos de l’auteur. Il consacre une soixantaine de pages à l’histoire des comportements homosexuels et de leur représentation, s’appuyant sur l’abondante littérature historique qui a fleuri ces trente dernières années. Il passe ensuite une centaine de pages à discuter les théories « scientifiques » (génétiques, neurobiologiques) qui prétendent expliquer ou mettre en perspective les comportements homosexuels. À partir de la page 173 et jusqu’à la fin de l’ouvrage (qui en compte plus de 400), il va défendre l’idée (titre de la partie IV) que « l’homosexualité, c’est comme tout, ça s’apprend ». À l’intérieur de cet ensemble, les interprétations psychanalytiques occupent la place principale (200 pages environ), autour de deux pôles : le « désir des parents » et « la libido du jeune enfant ». L’ensemble est présenté en 70 courts chapitres, conformes aux pratiques d’une littérature de vulgarisation.

 

La partie historique me semble la moins intéressante : c’est de la seconde, voire de la troisième main. Stéphane Clerget reprend la thèse, désormais répandue, qu’il faut distinguer des actes sexuels entre individus du même sexe — qui ont toujours existé dans l’espèce humaine — et des conceptions culturelles, qui définissent, stimulent ou prohibent ces actes en les érigeant en comportements, qui eux sont extrêmement variables. À ce titre, il rappelle que le terme d’homosexualité est une invention du second xixe siècle, qui médicalise des activités considérées comme pathologiques, avant leur criminalisation plus ou moins radicale durant la première moitié du xxe siècle. Les mouvements d’émancipation récents sont assez brièvement évoqués, car ils ne sont pas l’objet du livre.

La seconde partie est dédiée à un combat majeur : réfuter le caractère inné de l’homosexualité. Sans que cela donne lieu à discussion, inné est ici synonyme de « naturel », au même tire que les tâches de rousseur, la myopie ou la constitution physique. L’auteur réfute avec brio les études portant sur le « gène » gay en montrant que leurs protocoles expérimentaux sont fallacieux et que leurs résultats ont été démentis. Une autre ligne d’attaque consiste à rappeler qu’un gène est une chose, mais que son expression en est une autre : nombre de nos gènes ne sont pas actifs, tandis que d’autres ont différentes façons de se manifester. Le style très épistémologique de la discussion n’ôte rien à sa lisibilité et S. Clerget y dévoile l’une de ses grandes forces : il peut parler à armes égales avec des biologistes et des médecins. Ultérieurement, le gros de la discussion est d’ordre neuro-biologique : il s’agit de montrer que le cerveau des homosexuels ne se différencie en rien de celui des hétérosexuels, et que toute étude visant à montrer le contraire se heurte à un obstacle majeur. En effet, pour prouver qu’un cerveau d’homosexuel fonctionne différemment de celui d’un hétérosexuel, il faut recruter des personnes qui se reconnaissent telles. Dès lors, aucun examen ne peut certifier que les signaux éventuellement particuliers que l’on détecte par Imagerie à résonance magnétique (IRM) ne sont pas le produit d’un processus d’apprentissage et donc rien ne prouve qu’ils sont innés. Par la suite, l’auteur utilise la théorie de l’évolution et les neurosciences pour réfuter l’idée que les homosexuels sont des personnes physiologiquement différentes. Il insiste notamment sur le fait que les émotions sexuelles sont chez l’homme universellement liées aux « zones cognitives » du cerveau, au langage, à l’interprétation, à la mémoire, bref, aux facultés intellectuelles de l’humanité. Partant de là, toute sexualité est un apprentissage qui capitalise les émotions, les plaisirs, les refus, les expériences accumulés depuis la naissance. En somme, on en revient à l’idée d’un devenir mouvant, qui n’est pas programmé à l’avance, qui peut bifurquer, se recomposer, etc.

La pièce centrale du livre est une relecture des théories psychanalytiques sur l’homosexualité. S. Clerget doit dépasser un problème majeur : la psychanalyse est considérée fréquemment comme une théorie homophobe, qui interprète l’homosexualité comme une forme inaboutie de complexe d’Œdipe. D’ailleurs, Didier Éribon a abondamment dénoncé cette posture, notamment dans Échapper à la psychanalyse. Si Stéphane Clerget arrive à peu près à « sauver » Freud, il a beaucoup plus de mal à dédouaner Lacan. Quant aux homophobes notoires comme P. Legendre ou T. Anatrella, il se garde bien de les évoquer, préférant s’appuyer sur ses expériences cliniques et des lectures contemporaines qui ont abandonné l’idée que l’homosexualité serait une forme « narcissique » et inaboutie de sexualité. Pour autant, le noyau de la doctrine est bien là : les projections fantasmatiques des parents sur l’enfant à naître, les fameux trois stades, la « phase de latence », les processus d’identification du petit enfant à l’un ou l’autre de ses parents. Mais la réflexion de l’auteur a ceci de particulier qu’elle envisage un nombre absolument spectaculaire de configurations. Qu’il s’agisse des désirs des parents ou des constructions symboliques du petit enfant, il propose des dizaines de possibles, aussi bien pour interpréter l’émergence d’un désir homosexuel ou hétérosexuel durant l’enfance que pour expliquer des confirmations ou infirmations à l’adolescence ou à l’âge adulte. Cette richesse des configurations possibles a pour pendant la diversité des sexualités et des affectivités de l’adulte. Le message se veut résolument égalitaire et éclairé : la sexualité humaine est à facettes multiples et l’on peut changer ses désirs jusque tard dans la vie. Homosexualité et hétérosexualité ne sont que des figures jumelles, complémentaires, au sein d’un continuum d’attirances et d’attachements. S’il reste des tabous pour l’auteur, ils concernent des interdits socio-anthropologiques insurmontables : inceste, zoophilie, nécrophilie, pédophilie, etc.

 

Bien entendu, on ne peut que se féliciter de la parution d’un tel livre, dans la mesure où il est libérateur et où il permettra peut-être de faire avancer la cause de l’égalité des droits entre personnes homo- et hétérosexuelles. De même, son refus d’une opposition binaire est plaisante pour tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce dualisme et plaident pour une reconnaissance de la diversité des comportements et des attirances. Il s’agit en ce sens d’un livre profondément démocratique. Pourtant, il a suscité chez moi un certain nombre de réserves qu’il me semble nécessaire d’exprimer.

La première concerne le monopole explicatif réservé au schéma psychanalytique. Comme toujours avec celui-ci, soit on l’accepte, soit on le rejette. C’est particulièrement ennuyeux par rapport aux cas évoqués : S. Clerget nous raconte des récits de vie qu’il raccorde à des configurations psychanalytiques sans que ce soit forcément davantage qu’un raccord. À l’inverse, sa fabuleuse « grammaire » de dispositifs œdipiens débouchant sur une diversité de sexualités fonctionne souvent à vide, c’est-à-dire de façon purement théorique, sans exemples. Il y a bien entendu des exceptions, mais il y a toujours un flottement entre le cas et la rigidité de l’interprétation. On pourrait souvent proposer d’autres explications, qui n’auraient rien de strictement psychanalytique. Par ailleurs, comme toujours avec des récits rétrospectifs, se pose le problème de ce que l’adulte peut dire de son passé lointain, qui nous arrive non pas pur, mais comme une synthèse de discours que l’individu a mixé. Et quand il s’agit d’enfants petits qui ont été en consultation avec le Dr Clerget, se pose le problème inverse de l’inconnue qui pèse sur ce que deviendront ces petits enfants une fois devenus adolescents puis adultes, et sur leurs déclarations à ces âges, ayant consulté un pédopsy durant leur prime enfance…

À travers les petits enfants émerge un autre problème. Manifestement, le Dr Clerget a des vues très larges sur l’homosexualité. En revanche, il en va autrement pour l’identité de genre. Un garçon est un garçon, une fille est une fille. Le transsexualisme est un désordre, et un désordre curable… N’étant pas du tout transsexuel ou transgenre, j’ai du mal à trouver des arguments décisifs pour contrer ce discours. Il n’empêche que cette posture me gêne énormément. C’est comme si le curseur de la normalité avait été déplacé, tout en maintenant une partie des sexualités hors jeu. Autant je suis d’accord qu’il faut vigoureusement dissuader la pédophilie sous toutes ses formes, autant la nécrophilie me semble une atteinte aux personnes et à leur entourage, autant les autres pratiques marginalisées, bien que me dégoûtant à titre personnel, ne constituent pas pour moi matière à généralisation. L’inceste entre personnes adultes consentantes ? La zoophilie ? Ce n’est pas mon rayon, mais peut-on généraliser ? Et les transsexuels sont-ils des déviants intrinsèques ou seulement sous l’œil de nos sociétés ? Quand on a vu Le Souffle au cœur de Louis Malle, peut-on encore avoir une vision monolithique de l’inceste ? Et quand on a lu Luna de Julie-Anne Peters, vu Boys Don’t Cry de Kimberly Peirce, Transamerica de Duncan Tucker, Breakfast on Pluto de Neil Jordan, Ma vie en rose d’Alain Berliner, même s’il s’agit de fictions, peut-on ainsi renvoyer dans la pathologie un rapport à soi dont l’authenticité et le caractère non agressif sont indiscutables.

La dernière de mes objections est à mes yeux la plus importante. Elle concerne ce que l’on met derrière l’idée de choix et de construction. Dans son livre, S. Clerget ne cesse de nous affirmer que nous choisissons d’être quelqu’un, d’avoir tel ou tel type de rapports ou de représentations symboliques. Si l’on adhère à sa vision du complexe d’œdipe, alors on pourrait dire que l’enfant se choisit inconsciemment telle ou telle représentation, en fonction des projections fantasmatiques de ses parents, de ses facultés cognitives, etc. Mais il y a bien quelque chose de l’ordre d’une invention personnelle, fût-elle invisible. L’idée de choix me semble impropre ici, au sens où un choix implique des raisons, bonnes ou mauvaises, justes ou non, rationnelles ou non. Or il me semble qu’en l’espèce, et s’agissant de petits enfants, il ne peut s’agir que d’un processus sans contrôle. Sans aller jusqu’à donner l’exclusive aux déterminations extérieures (parentales notamment), j’ai du mal à considérer cette cristallisation autrement que comme une transformation subie, même si une partie du subi est inhérent à la personnalité de l’enfant. Après tout, bien plus tard, nous subissons nos excès, nos contradictions, nos défaites, même si nous en portons la « responsabilité » au moins partielle et même si nous aurions voulu ne pas collaborer… Cet exemple un peu extrême vise à mettre en cause l’opposition entre choix et contrainte, en suggérant qu’il existe aussi des choix contraignants ou des obligations qui laissent un peu de latitude. Et que dire de ce que les anglophones désignent par le verbe to cope : faculté que nous avons de nous accommoder de quelque chose ou de quelqu’un même si ce n’était pas désiré… Cette question est d’autant plus importante qu’elle a des répercutions politiques : si l’homosexualité est une affaire de construction individuelle, on peut se demander pourquoi le législateur aurait à s’en mêler, et l’on peut même récuser toute espèce de protection spécifique des personnes telles, puisqu’elles sont l’œuvre de leurs choix. En définitive, le livre de Stéphane Clerget pourrait être lu par la droite conservatrice comme une confirmation partielle de l’idée qu’il s’agit de « lifestyle » et non d’une caractéristique intrinsèque.

Pour le dire autrement, je pense que désigner notre sexualité comme une construction équivalente à d’autres constructions de l’individu me semble problématique. On se construit médecin, amateur de jeux vidéos ou fumeur de haschich ; mais pas de la même manière qu’on se construit gaucher, intellectuel ou champion aux échecs. Il y a des carrières (comme dirait le sociologue Howard Becker) qui ne doivent qu’à un apprentissage ; il en est d’autres qui supposent une disposition non nécessairement voulue (ou plusieurs), mais avec laquelle (lesquelles) on peut être amené à coopérer (ou non). Peu importe que cette disposition soit naturelle (on naît gaucher) ou acquise (on grandit dans un milieu intellectuel). On pourrait même dire que les dispositions les plus contraignantes, les plus difficiles à dépasser, sont celles qui viennent de l’éducation. Il me semble que les homosexualités et les bisexualités sont des carrières du second type. Ce qui se construit, c’est la façon dont on s’en accommode plus ou moins bien, dont on les sublime ou les assume, dont on les utilise ou les réprime. Mais que peut l’enfant ou l’adolescent face à des attirances non verbalisées, non désignées, que souvent il ne formulera que plus tard ? Où est le choix initial ? Je ne sais pas si la biologie ou la psychanalyse ou n’importe quel autre corpus théorique peuvent fournir une explication de l’attirance pour des personnes de son sexe. Stéphane Clerget ne m’a pas plus convaincu sur ce plan que les autres. Et ce d’autant moins qu’il ne fait pas de distinction entre des constructions totalement contingentes (j’ai décidé un jour de me mettre à cuisiner ou à aimer Nabokov) et d’autres qui ne le sont pas (je coopère avec mon intellectualité depuis longtemps, et cela s’est révélé avantageux dans certaines circonstances, même si cela m’a souvent marginalisé ; pour autant, je n’ai pas « choisi » initialement d’être un intello, même si mes parents m’ont en quelque sorte façonné ainsi).

En définitive, voici un livre stimulant, utile sans doute, hétérogène dans son inspiration, mais certainement pas la synthèse « aussi complète » que possible dont se vantent les éditeurs. Les failles de la psychanalyse comme potentielle science d’enquête sur la psychè humaine sont hélas bien présentes. Cela n’enlève pas leur intérêt aux explications de l’auteur, dans la mesure où elles restaurent l’idée d’un pluralisme des voies qui mènent à une même sexualité et d’un pluralisme des carrières de vie à partir d’une même cristallisation identitaire, sans oublier le pluralisme des sexualités elles-mêmes.

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Une autobiographie en rose 3

Une autobiographie en rose (fin)

(le début est ici, la suite )

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Maroc, 24 ans, printemps de tous les voyages

Le Joannic de 24 ans, agrégé, à nouveau libre comme l'air, s'imaginait mettre à profit sa dernière année d'école pour enfin trouver un compagnon. Les mois ont glissé lentement. J'ai beaucoup voyagé (en Russie, puis au Maroc), mais je suis demeuré prisonnier de mes incompétences. Pourtant, j'aurais encore pu avoir des aventures, car je n'ai jamais fait autant de conquêtes masculines que cette année-là. Mais, a contrario de Marc ou de Ian, je n'éprouvais rien pour ceux qui étaient attirés par moi. Et petit à petit, s'est insinué le soupçon que je ne trouverais jamais le garçon de mes rêves.
À certaines périodes, j'ai aimé aussi des filles. J'ai pris quelques vestes, j'ai pas mal éconduit aussi. Je n'étais pas moins timoré avec elles qu'avec les garçons. Mon identité a varié. En 198*, j'ai été pendant cinq mois le petit-ami officiel d'une fille qui m'avait "piégé" à l'Île-de-Ré. Je n'éprouvais rien pour elle. Je voulais juste ne pas lui faire de peine, et j'ai donc manqué de courage. Auprès d'elle, à ma plus grande stupéfaction, j'ai réalisé que, si mon âme était homosexuelle à n'en pas douter, mon corps quant à lui avait de vigoureux réflexes hétéros... Mon âme a repris sa dignité après avoir perdu la vertu, mais mon identité, elle, s'en est retrouvée ébranlée. Depuis un fatidique 31 décembre 198*, je ne peux plus me regarder dans un miroir et me dire avec fierté que je suis gay. Faute de mieux, je dis que je suis "bisexuel". Cela sent la pharmacie, comme "homosexuel", mais c'est une étiquette plus large, une sorte d'anti-étiquette, quand ça devient dur de s'en administrer une (c'est comme les suppositoires, c'est utile parfois, mais on a vite fait de les expulser).

 

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What's that ! Horribilis ! Il s'est marié (en juillet comme tout le monde)

 

La première personne aimée de moi qui a répondu favorablement à mes avances a été une femme. Elle est devenue ma femme. Cette histoire a commencé le mois de juin de ma dernière année d'école. Je lui avais longtemps tourné autour, séduit pas sa grande beauté et sa joie de vivre. Par moments, elle devenait maussade et me faisait peur, de sorte que mon intérêt s'estompait provisoirement. Mais au printemps 199*, à mon retour du Maroc, elle était non seulement belle et enjouée, mais aussi séduisante, pétillante, compréhensive. Dans un restaurant du 5ème arrondissement, le 2 juin, nous avons un peu trop bu. Des barrières ont lâché prise. Nous sommes devenus un couple. En juillet, elle m'a fait venir chez elle en catastrophe, car nous pouvions devenir un triple. Il fallait faire un choix. Céline* a donné naissance à Philomène* le 19 mars de l'année suivante, alors que nous étions installés ensemble depuis sept mois. 

 

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Elle a lâché tous ses projets d'avant pour tenter l'aventure. Elle a pris des coups dans sa famille. Nous sommes partis à l'étranger pendant deux ans. Pendant cette période, j'ai complètement oublié mon passé. J'étais devenu un hétérosexuel. Bien sûr, je ne pouvais pas ignorer les hommes, mais je n'en faisais pas une affaire. Du moins était-ce mon désir et ma conviction que de mettre un mouchoir sur l'identité qui avait été mienne durant une dizaine d'années. Mais en agissant de la sorte, je crains de m'être porté préjudice gravement.

 

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Avec Philomène au sommet du Djebel al-Dukhan (Golfe persique), mars 199*

Deux ans après la naissance de Philomène, alors que nous étions à l'étranger, j'ai commencé à éprouver de violentes douleurs à l'épaule gauche. Les médecins consultés ont diagnostiqué une tendinite. Sauf que les crises se sont multipliées, toujours plus douloureuses. En décembre, j'ai passé une IRM sur les conseils de la rhumatologue de mes beaux-parents. Il y avait un « nodule » qu'il fallait enlever. On venait en fait de me découvrir un cancer rare, un neuroépithéliome, de la famille des sarcomes d'Ewing. Début 199*, j'ai subi deux opérations, une quantité d'examens, puis une chimiothérapie et, durant l'été, une radiothérapie massive. En février, ne sachant quel serait mon destin, j'ai tout avoué à Céline sur mes attirances d'avant elle. En aucun cas, je ne voulais qu'elle découvre tout ça en situation de veuvage. Elle a pris un gros coup sur la tête, mais notre couple y a survécu. Nous sommes partis vivre dans le Sud, car mon poste en région parisienne avait expiré et on me proposait de devenir PRAG dans une université du Sud-Ouest. Céline semblait assez contente de quitter la région parisienne. Au bout d'un an, nous avons acheté une maison dans un petit village sur le rebord de la vallée de la Garonne, où est né notre deuxième enfant, Anaïs*. Notre vie de banlieusards lointains n'était pas facile, car nous avions des heures de route tous les jours. Céline, qui avait voulu ardemment notre maison, s'y est sentie de plus en plus seule, regrettant d'être venue s'installer dans cette région étrangère. Entre la pesanteur de nos fonctions respectives, mes déplacements professionnels et ses voyages répétés pour voir ses parents à 600 kilomètres de là, notre couple a perdu tout caractère fusionnel. Les tensions se sont accumulées, jusqu'à un paroxysme début 200*, qui ne s'est apaisé qu'avec le retour du printemps. Elle vivait de plus en plus difficilement l'idée de mes attirances masculines, auxquelles elles attribuait nos problèmes. En mai de cette année-là, on m'a trouvé de nombreuses métastases pulmonaires de mon cancer de 199*. Mon premier réflexe a été de me penser foutu. Mais avec le soutien de ma femme et le désir de voir grandir mes filles, j'ai commencé un combat dont je ne m'imaginais pas capable. La chimiothérapie a été très lourde, mais cela demeure un moment merveilleux, car nous nous étions retrouvés. Je me suis découvert des ressources dont je me croyais démuni. À l'automne 200*, à l'issue de 6 cycles de chimio émaillés de nombreuses péripéties, il n'y avait plus la moindre image au scanner. Pourtant, la bête n'avait pas dit son dernier mot : en janvier 2003, il a fallu m'enlever un lobe de poumon.

 

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Le bonheur est dans la chimio (avec Philomène, huit ans alors)

Cette dernière péripétie était sans doute celle de trop. À ma sortie du bloc opératoire, Céline n'allait pas bien du tout. Les choses, à partir de là, n'ont cessé de se détériorer entre nous. Dubitatif quant à ma survie à long terme, je me suis mis à collectionner les DVD gays, à la plus grande colère de Céline. C'était plus fort que moi : je ne voulais pas mourir idiot. Comme elle me reprochait de n'être avec elle que par commodité, j'ai pensé la rassurer en divulguant mes attirances à tous ceux de mes amis qui ne le savaient pas encore. Mais ce fut une erreur, d'autant plus idiote que je ne lui avais pas demandé son avis et qu'elle l'a très mal pris. Elle a mis sur le dos de mes penchants réprimés tout ce qui n'allait pas entre nous. Après avoir réussi un concours, elle est devenue cadre administratif à la rentrée 200*. Elle a emménagé dans un appartement à propos duquel elle m'a d'emblée fait comprendre qu'elle était là chez elle et qu'elle y ferait régner sa loi exclusive. Les choses ont continué de péricliter durant deux ans jusqu'au printemps 200*, moment où nous avons finalement décidé de nous séparer. Nous avons divorcé, après treize ans de vie commune et un an séparés. Notre fille aînée Philomène a dès le début affirmé haut et fort qu'elle voulait vivre avec moi, ce que sa mère a fini par accepter.

 

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Anaïs, en 2005

Aujourd'hui, tous mes amis savent que je suis "gay" ou "bi" (selon les époques et l'humeur du moment) depuis plus ou moins longtemps, mais ils le savent tous. Mes filles et mon frère aussi. Il y a quelques années, j'ai offert à mes parents (tous les deux matheux) une biographie du célèbre mathématicien britannique Alan Turing, que son gouvernement a soumis à un traitement chimique dans l'après-guerre parce qu'il était gay. Ils ne m'en ont pas dit un mot (l'ont-ils lu seulement ?). Je leur ai aussi offert un merveilleux roman d'Erwin Mortier, qui s'appelle Ma seconde peau. Ma mère m'a dit qu'elle l'avait trouvé magnifique. Elle n'a pas parlé de sa dimension explicitement homosexuelle. Nul doute pour autant qu'ils aient capté le message. De toutes façons, mariage ou pas, je sais qu'ils savent et qu'ils ont toujours eu des doutes, même s'ils ne voulaient pas entériner un état de fait. Il y a un an et demi, très amoureux de B., l’un de mes étudiants, j’ai fini par dire les choses de façon complètement explicite à ma mère. Avec mon père, les choses vont bien tant qu'elles ne sont pas dites explicitement.

 

Voilà un peu de cette existence qui est une sorte de coming out perpétuel. Et pourtant, il n'y a jamais eu de prince charmant dedans. À qui ou à quoi la faute ? Peut-on s'accepter à douze ans comme un garçon aimant les garçons et passer les décennies suivantes à ne rien en faire de réel ? La faute à ma peur du SIDA ? Serais-je, comme certains le pensent, un hétérosexuel qui se complait à dire qu'il préfère les hommes ? Du plus profond de moi, je ne pense pas que je triche ni que je me leurre. Je serais né vingt ans plus tard, je pense que mon destin sentimental aurait été différent et que je n'aurais pas été le seul à m'affirmer si tôt, dans un si décourageant désert. Qu'on ne se trompe pas : je suis incroyablement fier d'aimer des hommes (et des femmes aussi). Cela m'a apporté des richesses inappréciables. Je crois être quelqu'un qui comprend les autres. C'est parce qu'il m'a fallu d'abord m'accepter et endurer les regards. J'ai beaucoup écrit à l'adolescence pour exorciser mes désirs. Cela fait de moi quelqu'un dont l'écriture "passe bien" en général. Etc. Si on me proposait aujourd'hui de devenir un hétéro ou de revenir dans mon passé et d'effacer ma différence, je dirais tout de suite "non !". Ce serait comme une mutilation. Je suis ce que je suis devenu. C'est difficile mais c'est aussi une source de vie et de joies intenses.

 

* = prénom ou date occulté(e) ou modifié(e)

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Une autobiographie en rose 2

Une autobiographie en rose (suite)

(le début est ici, la fin )

 

ci-21a-2.jpgAu printemps 1984, ma mère avait obtenu sa mutation pour le Sud-Ouest. Elle était partie avec mon petit frère, tandis que mon père et moi restions en région parisienne, lui pour son travail, moi pour passer le bac (il n'y avait pas de russe première langue dans la ville où elle était nommée). Un an après, mon bac C en poche, j'ai quitté la ville de ma jeunesse pour entrer en classes préparatoires à Toulouse. J'ai quitté Guillaume, Pierre, Cyril, et tous les autres. J'ai laissé mes amis, du moins provisoirement. Dans mon nouveau lycée, j'ai découvert un autre univers. J'y ai passé trois années rayonnantes, peut-être les plus belles de ma vie (avec les quatre suivantes). J'ai rencontré un nombre incroyable de gens marquants. En revanche, s'il y avait des gays dans mon entourage, ils étaient encore au placard. D'une manière générale, il y avait une écrasante majorité de filles, et les quelques garçons étaient soit asexués soit déjà en couple avec une petite amie. Nous cotoyions les élèves du lycée, et il y en avait beaucoup de mignons, mais ils étaient jeunes (de plus en plus jeunes à mesure que je vieillissais !)...

Dans mon désert est apparu Frédéric. Quand je l'ai vu pour la première fois en hypokhâgne, je l'ai trouvé très laid. En plus, il s'est rapidement avéré que nous n'étions pas du même bord politique. Après une année à nous regarder en chiens de faïence, la fréquentation d'une amie commune a fini par nous rapprocher. Au fil de discussions toujours plus nourries, nous avons fini par réaliser que nous avions une commune attirance pour la gent masculine, même si Frédéric a toujours eu du mal avec ça. Durant nos deux années de khâgne, nous passions beaucoup de temps à chroniquer les mignons de la cour du lycée, qui avaient tous un sobriquet. Il y avait "Vert-Beaudet", habillé comme un modèle de catalogue, "Encolpe" et son "Giton" supposé, David, dont nous avions trouvé la fiche à la vie scolaire, le "hautboïste" (qui était trompettiste, en fait, mais le hautbois avait davantage d'attraits). Le soir, nous prenions souvent un verre au bar des Acacias, dans mon quartier, et nous passions de longues heures à délirer. Frédéric se permettait des choses que je n'aurais jamais envisagées : il achetait des magazines dans des sex-shops. Il avait notamment un faible pour une revue appelée Beach Boys, qui a été plusieurs fois saisie, et dont le directeur était un personnage plusieurs fois condamné dans des affaires de pédophilie. À l'époque, je n'avais pas une opinion très ferme sur ce sujet, même si les garçons non pubères ne m'attiraient pas. C'est ultérieurement que j'ai adopté une posture disons "légaliste" sur ce sujet (c'est-à-dire en gros que je trouve les lois françaises raisonnables en la matière, et que je trouve normal que les adultes ayant eu des voies de fait sur des mineurs de moins de 15 ans soient punis, ainsi que les adultes "ayant autorité" sur des 15-18 ans). Frédéric en revanche ne pouvait concevoir une relation avec un homme de notre âge ou plus âgé, et l'idée de la sodomie lui faisait horreur. Je n'ai jamais su si c'était là une affaire de goût ou si c'était une façon pour lui de cantonner ses tendances homosexuelles. En tout cas, si nos attirances n'étaient pas les mêmes, nous partagions à tout le moins un monde de confidences où il nous était possible de parler sans tabou.

Quand je repense à ces années toulousaines, je ne peux m'empêcher d'y voir un beau gâchis sentimental. J'étais jeune, j'étais semble-t-il très mignon. Mes copines disaient que j'avais quelque chose de spécial dans le regard (sensuel ou sexuel, mais à l'insu de mon plein gré !). Je me dis rétrospectivement que j'étais très inconscient de tout cela. Je ne le réalisais que très confusément, et par bribes. Je savais que je séduisais, les filles en tout cas. Quand je leur révélais que j'étais gay, elles étaient parfois "rancunières", alors même qu'il ne s'était rien passé. Peu ou prou, ma sexualité, ou du moins mes inclinations sexuelles, n'étaient pas un secret, sauf pour un ou deux copains dont je redoutais l'homophobie, et les deux ou trois amies implicitement amoureuses que j'avais peur de blesser en leur avouant que j'étais une cause perdue. Face à l'absence de garçons disponibles, il aurait fallu que je sorte de la cour du lycée et que je m'aventure dans la ville. Mais je n'avais pas le dixième de l'imagination nécessaire, presque pas d'argent en poche et des soucis d'étudiant raisonnable. En outre, les années mortelles du SIDA battaient leur plein (on était en 1985-1988). Le peu que je savais de la vie gay (les boîtes, la drague) ne m'incitait pas à y participer. J'avais peur des hommes plus âgés. Et, foncièrement, je cherchais mon Roméo, pas une aventure éphémère. L'attraction physique trouvant sa source dans les traits du visage, j'étais d'une grande intransigeance. Comme je vivais avec de petits moyens (mes parents étaient dans une mauvaise passe), je ne sortais quasiment jamais. Après le repas du soir, je rentrais tranquillement chez moi, souvent en compagnie de Frédéric, qui habitait un peu plus loin. Mes rares sorties étaient cinéphiles. Je vivais mes attirances un peu dans les films, mais surtout dans les livres : Le jardin d'acclimatation d'Yves Navarre, Hervé Guibert, Renaud Camus (qui m'ennuyait), Thomas Disch, Patrick White... C'est durant ces années-là que je suis devenu un "décrypteur" de textes. Une bonne partie de cette compétence tenait à ma sensibilité gay frustrée. C'est d'ailleurs un trait commun à de nombreux homo- ou bisexuels exerçant des métiers liés à l'art ou aux questions sociales. Chercher le petit détail à la marge faute de nourritures plus consistantes a développé chez eux une virtuosité dans l'interprétation du microscopique ou du dissimulé. Je considère que je suis typique de cette "carrière" (comme dirait Howard Becker).

 

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J'ai arrété de fumer depuis 16 ans : fumer tue !

Faute de temps ou faute d'ambition, j'ai quitté Toulouse entièrement vierge d'expérience sentimentale partagée. Comme j'avais réussi le concours d'entrée dans une grande école, je suis parti sans regrets. J'ai passé l'oral en juin 1988. J'étais logé dans la résidence de l'école. J'éprouvais un plaisir béat à être là. Il y avait de très beaux garçons sur le campus, et un admissible qui ressemblait étonnament à Hervé. Comme j'avais toujours l'adresse de mon amour d'adolescence, et que la ville de son enfance jouxtait celle où je me trouvais, je me suis rendu sur les lieux quelques jours avant les résultats. C'était un jour grisâtre et froid, comme il y en a souvent en juin en région parisienne. Son immeuble était une petite résidence peinte en blanc, isolée au milieu d'une zone pavillonnaire. En examinant les boîtes-aux-lettres, j'ai constaté qu'il n'y avait plus de famille G. à cette adresse. J'étais triste, car je m'étais promis de le retrouver coûte que coûte. Le lendemain, j'avais pris froid, mais j'intégrais l'école à un rang flatteur.

 

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Voyage en Sicile, octobre, fumeur pour encore quelques années

Sitôt devenu élève, j'ai ressenti un climat assez différent de mon printemps idyllique. Je faisais partie d'une section assez masculine. Il est rapidement devenu clair à mes yeux que le climat y était assez pénible. Nos caïmans avaient des comportements assez machos et les élèves des différentes promotions avaient une sorte de rage à étiqueter tout le monde. J'ai participé à un voyage en Sicile durant lequel j'ai découvert l'importance des coteries, des ragots et des spéculations sur la sexualité de tel ou telle. Il y avait à ce voyage un splendide garçon prénommé Marc. Au départ, il m'avait intimidé par son allure. Il faisait partie d'un groupe de "Versaillais" dont je trouvais les attitudes particulièrement bourgeoises. Marc était presque toujours flanqué d'un élève de deuxième année que je trouvais vipérin. Au bout de deux ou trois jours, j'ai commencé à comprendre que Marc se comportait avec moi un peu comme Pierre quatre ans plus tôt. Quand nous nous croisions, je sentais le même désordre en lui, la même façon de laisser fondre un masque. J'ai fait celui qui ne se rendait compte de rien. Pourquoi ? Est-ce que j'avais peur de me tromper sur son compte ? Est-ce que j'avais peur de l'échec ? À l'époque, je me suis dit que ses fréquentations étaient rédhibitoires, et que je ne tenais pas à faire partie de leur groupe. Surtout, il y avait ce Stéphane, aussi laid que méchant. Plus tard, j'ai appris qu'ils formaient déjà un couple à l'époque. J'ai un grand regret de ne pas avoir dérobé Marc à sa vipère, mais il n'est pas sûr qu'il se serait trouvé mieux avec moi, ni même que j'aurais réussi dans cette entreprise, malgré ma mignardise.

 

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Je me suis rapidement fait des amis dans ma section, des gens aux antipodes des "Versaillais", proches de moi par la position et les valeurs : provinciaux, internes, hostiles à une certaine forme de comportement grand bourgeois. Le prix à payer fut de l'ordre de l'identité. Avec mes nouveaux amis, c'est devenu une impossibilité presque mutilante que de m'affirmer gay. A sans doute également joué ma première "histoire" sérieuse avec une fille (une farce tragique, mais qui m'a ébranlé dans mes certitudes sur mes désirs). De fait, et sans l'avoir véritablement décidé, je me suis remisé dans un placard, comme je n'en avais pas connu depuis le lycée (voire pire). Il ne s'agissait pas tant d'une crainte de comportements homophobes que d'un refus de me voir attribuer une étiquette qui devait me sembler aliénante. Pourtant, c'est dans ces années que certains élèves de l'école ont commencé à affirmer haut et fort leur identité sexuelle. Ils n'étaient pas très nombreux, formaient un groupe soudé, et je pense qu'ils ont contribué à faire éclater certaines barrières. Malheureusement, je n'avais aucun atome crochu avec ces individus-là en particulier, que je trouvais déplaisants en raison de leurs fascinations droitières. Il m'est même arrivé une fois, un soir où j'étais ivre, de couvrir d'insultes homophobes deux d'entre eux qui discutaient dans le couloir à deux heures du matin. Il va de soi que ce souvenir me procure encore une honte cuisante. Il faut dire également que l'un d'entre eux avait eu une liaison durant plusieurs mois avec un garçon (hétérosexuel) pour lequel j'avais une grande attirance. La jalousie a-t-elle motivé mon comportement ? En tout cas, je ne me suis même pas excusé. Plus tard, je me suis en revanche lié avec plusieurs couples de filles, avec lesquelles je me sentais nettement plus en affinité.

 

ci-91.jpgDans ma section, l'homosexualité était majoritairement regardée avec un rien d'ironie méprisante. Certains de mes profs ont parfois tenu des propos sur tel ou tel, qui étaient supposé-e "en être", qui me faisaient exploser. Je crois que j'ai commencé à réaliser à cette époque qu'il existe, à côté de l'homophobie bête et méchante, une autre version, plus sophistiquée, qui se dissimule sous les apparences de l'ouverture. Mais en réalité elle est animée par une condescendance abyssale. C'est une homophobie élitaire dans laquelle chacun a son "ami pédé", comme on pourrait avoir un "ami nègre" ou "un ami juif". Mes amies adoraient Le jardin d'acclimatation d'Yves Navarre et se précipitaient voir les films d'Almodovar. Mais un gay dans la vraie vie était une personne vaguement misérable et inaboutie. Quant aux amis hommes, j'avais tellement peur qu'ils me mettent à distance ou qu'ils puissent s'imaginer que j'éprouvais autre chose pour eux... Du côté de l'université, j'ai retrouvé le bon vieux climat de mes études scientifiques au lycée. Je me souviens d'un voyage d'étude à Amsterdam, les vannes lourdes, l'ambiance de caserne. Mais le pire est venu en écoutant des condisciples parler de questions sociales. Les opinions conventionnelles pour tout dire "naïves" sur la société étaient monnaie courante. Seuls ceux qui avaient une culture sociologique échappaient à ce climat. Il y allait de l'homosexualité comme de bien d'autres sujets. Si la très grande majorité votaient à gauche, ils étaient extrêmement conventionnels sur les questions de "mœurs", même s'ils ont pu évoluer depuis.

 

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"Garden Party", juin de mes 22 ans

Être à nouveau au placard ne m'empêchait pas d'espérer, et je m'étais promis de « tout dire » le jour où j'aurais enfin trouvé le garçon de mes rêves. Mais comme au lycée ou à Toulouse, si je sortais, c'était pour aller au cinéma, au restaurant ou chez des amis. L'idée de fréquenter des lieux gays demeurait dans les limbes, pour des raisons qui n'avaient pas varié. J'avais beau gagner ma vie, être libre comme l'air, je ne faisais rien de cette liberté. Et le SIDA soufflait toujours son air fétide dans le ciel de mes rêves. Durant mon année de maîtrise, alors que j'aurais pu passer bien du temps dans des lieux hospitaliers, je restais confiné à l'école, soupirant après des garçons inaccessibles, ou dont les placards étaient mieux verrouillés que le mien. En troisième année, j'ai préparé l'agrégation. Je ne saurais dire que j'étais ardent au travail. En revanche, j'ai vécu deux passions intenses. Franck était un petit savoyard aux yeux bleus, aux traits doux, avec un comportement assez efféminé. L'année précédente, alors qu'il était admissible et logé pour passer l'oral, je l'avais trouvé séduisant. L'année d'après, il est devenu la coqueluche des gays de l'école ! Il était très gentil avec les uns et les autres, mais de mon observatoire éloigné, j'ai bien vu qu'il se contentait d'être gentil, avant d'apprendre qu'il était une cause perdue. Entre temps, il avait bien saisi le manège de mes yeux, mais comme je n'avais pas la témérité des autres, il pouvait se contenter d'ignorer mon existence. Plus tard, nous sommes devenus assez amis, mais il a toujours conservé une certaine distance. Il en va autrement pour Ian. Après Pierre et Marc, il est le troisième garçon à m'avoir témoigné un intérêt qui pouvait être réciproque. Ian était un roux flamboyant, d'origine anglaise, garçon dodu et très affable. Il a fallu deux mois pour que je voie chez lui les effets du désordre et de la cire qui fond... Tout à mon intérêt pour Franck, je le considérais d'assez loin, jusqu'à ce jour de janvier où il est venu me faire la bise. J'avais organisé une soirée pour mon anniversaire, et comme à l'accoutumée j'avais passé mon temps derrière les platines à faire danser les autres. Sur la fin, il est apparu avec une amie. Quand tout a été fini, alors que je ne le connaissais pas, il m'a embrassé sur les joues. Alors a commencé une lente période de rapprochement qui a duré un ou deux mois. Néanmoins, il disparaissait fréquemment les week-ends et tenait soigneusement sa vie "civile" en-dehors de nos discussions. Mes amis se demandaient souvent comment cet individu avait pu débarquer dans ma vie. Un soir, alors que plus rien ne semblait devoir évoluer, prenant mon courage à deux mains, j'aci-22a-3.jpgi fait une chose inimaginable: sous la table, j'ai placé ma jambe contre la sienne ! Il ne s'est pas dérobé, mais n'a pas réagi à mon geste. Après le dîner, il s'est évanoui dans la grisaille du soir. Par la suite, il s'est mis à disparaître plus souvent. Il était cordial mais distant. Puis un dimanche soir, j'ai constaté qu'il y avait quelqu'un dans sa chambre, une fille à lunettes que je ne connaissais pas. Ce n'était pas une élève. Il venait de rentrer de sa ville de province dans sa deux-chevaux. La voyant assise à la fenêtre, j'ai compris : Ian avait une girlfriend, et sans doute depuis longtemps. Cela m'a au moins permis de comprendre. Les quelques fois où je l'ai croisé au printemps, il m'a manifesté de l'intérêt. Il m'a même dit avoir cherché sur le minitel si j'étais admissible à l'agrégation. Il a continué à s'intéresser à moi, mais sans moi... Cette histoire a fini de me décourager lorsque, à la rentrée suivante, j'ai appris qu'il était parti pour deux ans en Angleterre.

 

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Une autobiographie en rose 1

Une autobiographie en rose (début)

 

Printemps 1981. J'avais treize ans. J'étais en quatrième dans un collège de la région parisienne. Tout part de là.

Depuis quelques années courait une impression bizarre. À l'école primaire, j'avais eu un copain, François, un peu le héros de la classe. Il était beau, calme, sereinement intelligent. Ce n'était pas le genre caïd, plutôt un très bon élève. Lors de nos dernières années ensemble, nous étions assez proches. En CM1, une semaine, où j'étais malade, il était venu me voir plusieurs fois. Nous avions joué à de drôles de jeux (mais bien anodins). L'année suivante, j'ai eu envie de partager avec lui des choses qui me troublaient : des caresses, des câlins, bref, des attentions qui jusque là m'auraient semblé des "trucs de filles" ou de petits... François a sans doute été mon premier amour, même si je n'aurais pas formulé les choses ainsi à l'époque, outre que nos relations étaient assez compliquées.
 

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François est le deuxième en partant de la droite, je suis tout à gauche

 
Dans les années qui ont suivi, mes sentiments pour les garçons n'ont fait que croître en intensité et en complexité. Jusqu'au moment où, je ne sais pas trop quand, il a bien fallu m'avouer, de façon toujours plus vive, plus aiguë, qu'une catastrophe était en train d'advenir. Pour planter davantage le décor, j'ai eu dans ma classe de sixième un garçon très efféminé qui se faisait systématiquement tabasser dans les vestiaires et ailleurs. J'étais assez choqué, mais subissant moi aussi des brimades parce que "intello" et "fayot", et plutôt fluet, je n'osais trop rien dire. C'est en cinquième, je pense, que j'ai fait la découverte si douloureuse que "j'en étais". L'attirance pour les garçons était de plus en plus nette, inexorable, comme un nouveau logement tout de suite détesté et qu'il va néanmoins falloir habiter. Une maison où habite le cauchemar et qui impose le secret. Banalité éprouvée alors des "pourquoi moi ?" et autres "est-ce que ça va durer ?". Bien sûr, je ne connaissais personne et me croyais planté dans un désert.
 
11 ans ? sur mon passeport de sixième...

Pourtant, et je ne sais pas comment ni pourquoi, cette identité indésirable a lentement fait son chemin, de l'enfer au purgatoire, s'immisçant dans chaque repli de mon esprit avec mon consentement effaré, puis ma coopération. Il est vrai que mes parents professaient une grande tolérance de principe. Mais il arrivait à mon père d'insinuer des choses dégoutantes ou de brocarder ma "sensiblerie". Alors je me prenais à croire qu'il avait parfaitement compris ce que je devenais. Et cela lui était insupportable : un soir, en quatrième, je m'étais fait intimider par un ancien camarade de classe qui m'avait terrorisé deux ans plus tôt ; rentrant, je n'avais pas fini de rapporter la scène que le paternel me tombait dessus, excédé, me traitant de "lavette". Dans le vif de la confrontation, dans la fureur, l'exaspération, il m'est venu l'envie de me confier. "Papa, Maman, j'aurais quelque chose à vous dire"... Hystérique, il a essayé de m'extorquer une sorte de confession : "Quoi, tu veux nous dire que t'es pédé ?". Cette anticipation désarmantee m'a plutôt engagé à tout refouler, comme s'il m'avait déjà arraché cette dent de lait que je voulais leur confier. L'épisode m'a complètement ramené au silence, pour vingt ans, face à mes parents.

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Avec Sandrine, en Russie, alors que nous étions en sixième

 

4E.JPGC'est durant cette année de quatrième, baignant dans un océan de sensations bouleversantes, déchiré dans les vestiaires du collège, au judo, en escrime, amoureux de plusieurs garçons à la fois, que j'ai commencé à dire des choses, sans faire de déclarations fracassantes. J'avais un copain de classe qui faisait de l'escrime avec moi. C'était le prototype du garçon que les autres qualifient de "tapette" : doué en français, sensible, nul en sport, pas bagarreur, etc. Un jeudi soir, en revenant du gymnase, la conversation portait sur les filles et je lui ai demandé si ça lui était déjà arrivé de trouver un garçon attirant. Il s'est mis à glousser et à me cuisiner, jusqu'à me faire avouer qu'un de nos copains, Éric, me séduisait depuis bien longtemps. Sur le champ, il a cessé de me prendre au sérieux et quelque chose s'est brisé entre nous. Dès le lendemain, il a raconté devant les garçons de notre classe, et devant Éric, ce que je lui avais confessé. L'un des petits durs s'est esclaffé : "j'en étais sûr !" Éric a été absolument sublime. Il a dit que cela ne le dérangeait pas. Et d'ailleurs, jusqu'à la fin de notre troisième, nous sommes restés plutôt proches. Je ne le remercierai jamais assez pour cette réaction humaine, lui qui pouvait être si vache par ailleurs. Le plus étonnant, c'est que personne ne m'a emmerdé après cela. Je pense que mes camarades de quatrième n'étaient pas des méchants. Je confesse que j'ai nié en bloc devant les autres. Mais personne n'a été dupe. Et puis j'avais le profil type : bon élève pas très bon en sport, toujours le nez dans les livres, décalé par rapport à la culture de mes contemporains. En revanche, je n'étais pas du tout efféminé, et je faisais sans doute très jeune.

 

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Russie, deuxième voyage, en quatrième

 

L'été qui a suivi, je suis parti en camp d'ado à côté de la Salvetat sur Agout, dans le nord de l'Hérault. J'avais treize ans et demi. Ce qui me surprend encore aujourd'hui est la liberté avec laquelle face à bon nombre de mes congénères, je n'ai pas fait mystère de mes penchants. On était en juillet 1981 ! J'avais un comportement général très discret il faut dire à ce moment-là : pas du genre à m'affirmer, à claironner. J'étais fou d'un garçon blond qui fumait des cigarettes avec un air salace et proférait des tombereaux de vulgarités. Quand on dansait, il ne connaissait qu'un pas : le rockabilly. Il était souverainement désirable quand il balançait ses jambes avec un air stoïque. Sur la fin du séjour, j'ai subi plusieurs commentaires pénibles. Ils sont venus non pas des gros durs, mais de garçons qui manifestement ont eu peur de ce que ma franchise portait. Mais d'autres se sont montrés incroyablement fraternels. Drôles de vacances. J'aurais pu continuer longtemps comme ça, et sur ce mode là. Sauf que, à cette époque, personne d'autre que moi, dans mon entourage, ne s'est affirmé de la sorte. Et puis, quand j'étais en troisième, ont été publiés les premiers articles sur un "mystérieux cancer gai" qui allait devenir la monstruosité SIDA. Je me souviens de la lecture dans Le Matin de Paris et Libération des premiers articles sur le sujet et de ma peur. Ma génération a commencé à s'accepter avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Seul avec mes sentiments, terrifié par l'épidémie en marche, je n'avais pas l'imagination pour vivre mon amour pour les garçons et lui offrir un épanouissement.

 

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La pilule est amère (surtout à 12 ans)...


Entre la fin du collège et le bac, j'ai continué à le dire, parfois beaucoup, parfois moins. Mais j'étais toujours le seul. Un matin du printemps 1982, alors que j'attendais dans la cour le début de la journée de classe, j'ai vu s'approcher Cyril. Il était plus jeune que moi. Il faisait partie d'une petite bande qui adorait me taquiner sur mon nom. Les pourchasser faisait partie du jeu. Le leader était Xavier, un camarade d'escrime et de judo, doté d'un ravissant visage parsemé de tâches de rousseur. Mais ce jour de 1982, le Cyril que j'ai croisé avait grandi. Ce n'était plus un petit garçon mais un adolescent en devenir. Il faisait extrêmement beau. Le soleil dansait sur ses mèches châtain clair et rehaussait ses yeux noisette. Il avait sur le visage un sourire mutique, cette empreinte dansante qui le quittait rarement. Ce qui était obscur est devenu parfaitement clair. Il était terriblement beau. Il était la beauté, telle qu'elle me fait vibrer le plus profondément. Faute de bien le connaître, je ne suis pas allé vers lui, incapable de lui dire mon émerveillement. L'aurais-je pu seulement ? Pour des années et des années, il allait devenir l'objet de toute mon affection, un sanctuaire de ce que je prenais pour la quintessence de l'amour.

Mais en était-ce ? La fascination qu'il exerçait sur moi était réelle, mais je ne le connaissais guère. Je suis parti au lycée peu après, et ne l'ai pas revu pendant plus de deux ans. En revanche, je ne ratais jamais une occasion de parler de lui à nos amis communs. L'a-t-il su ? Je crois que oui. En septembre 1984, le jour de mon entrée en terminale, j'étais sur le quai du RER avec une amie pour rejoindre notre lycée dans la ville voisine. Il est arrivé, Lui, le même, encore plus beau qu'avant (forcément, il avait grandi !). Comme par hasard, il s'est assis juste à côté de nous. Le voyage durait 9 minutes. J'ai dû le regarder cent fois à la dérobée, buvant la grâce infinie de son visage. Je pense qu'il a eu la confirmation de ce qu'il voulait savoir... Le reste de l'année scolaire a été un jeu de course-poursuite entre nous, dans lequel il a développé un art de la fuite et de l'esquive toujours plus consommé. Depuis cette époque, je ne l'ai plus jamais revu (ou presque). J'ai eu épisodiquement de ses nouvelles. Je sais qu'il est devenu prof de maths et qu'il vit dans le Sud-Ouest. Il a deux enfants, une fille et un garçon. Il doit être marié.

Cyril représente pour moi davantage qu'un amour d'adolescence. Bien sûr, il est une chimère, une fascination sans avenir. En revanche, à travers lui, j'ai appris énormément de choses sur moi et sur les moyens de dérouter mes sentiments quand je ne pouvais les partager. La sublimation est une misère, sauf quand elle permet de créer quelque chose. En l'occurrence, des dizaines de poèmes, des nouvelles, des récits, etc., qui lui étaient consacrés. L'essentiel ne vaut pas grand chose. En revanche, cela m'a appris à écrire, pas à pas. Cyril a été un prisme dans lequel des manières de mettre les mots ensemble et de produire des images ont engendré ce faisceau régulier qui est ma manière de dire.

 

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Dans ces années-là...


Durant le même printemps 1982, il m'est arrivé une vraie histoire. Je suis parti aux vacances de Pâques pour un camp de ski. Nous sommes partis en train pour Tarbes. Dans mon compartiment, il y avait un garçon brun extrêmement mignon. Je me suis juré d'en faire un ami. Arrivés à Payolle dans le centre qui devait nous héberger, j'avais déjà à moitié réussi. En l'espace de quelques jours, Hervé est devenu mon compagnon inséparable. J'ai appris rapidement qu'il était témoin de Jéhovah, ce qui ne voulait pas dire grand chose pour moi. Ses parents étaient séparés et sa soeur et lui vivaient avec leur mère à C*, en banlieue parisienne. Manifestement, elle n'était pas très rigoriste, car ils allaient très régulièrement au cinéma. Hervé était un cinéphile assez stupéfiant. C'était un printemps très chaud et les stations pyrénéennes étaient souvent fermées. Nous allions au cinéma à Tarbes à la place. Nous marchions beaucoup. Hervé et moi avons énormément discuté, en relation avec ses convictions religieuses et mes positions politiques. Je tenais entre autres des discours virulemment anti-homophobie (même si ce mot n'existait pas alors). Dans notre dortoir, j'étais un peu le caïd, et j'enquiquinais certains (pierre lourde dans le jardin de mes hontes). Hervé avait souvent une attitude puérile, et il était assez mal vu dans l'ensemble du camp. Moi, je savais qu'il n'était pas ce "naze" que décrivaient certains.

Au bout d'une semaine, nous avons commencé à nous frôler. Je faisais semblant de lui caresser sensuellement le bras. Il le retirait en gloussant et en faisant mine de protester. Puis nous échangions les rôles. Peu à peu, le "jeu" est devenu la couverture de nos consciences, alors que nos bras demeuraient longtemps serrés l'un contre l'autre. Le dernier soir, notre dortoir avait été menacé de représailles par des demeurés. Durant la nuit, alors que Hervé dormait déjà, les gars d'à côté ont commencé à s'agiter. Je savais qu'ils avaient l'habitude de renverser les lits "en cathédrale". Comme je n'avais pas envie que cela m'arrive, je me suis éclipsé sous le mien. Ils ont débarqué et mis en pratique leurs mauvaises habitudes. Ma tactique a fonctionné, non sans risques. En revanche, pour Hervé, le réveil a été très brutal. Écrasé la tête la première dans son lit renversé, il s'est mis à sangloter. Je me suis extrait de ma cachette. Lentement, je l'ai sorti de son lit et l'ai couché sur le mien, alors qu'il sanglotait encore. Je l'ai serré contre moi et j'ai essayé de le consoler en lui manifestant ma tendresse. Puis j'ai refait son lit tandis qu'il restait recroquevillé sur le mien. Après l'avoir câliné une fois de plus, je l'ai laissé se recoucher. Il n'a pas tardé à se rendormir.
Le lendemain soir, nous sommes rentrés à Paris, blottis dans notre moitié de compartiment. On ne nous aurait pas séparés pour tout l'or du monde. Au petit matin, je suis rentré chez moi avec mes parents. Dans ce dimanche blafard, il a téléphoné un peu plus tard. Je devais être fatigué. Curieusement, il ne savait que dire. Il a fini par lâcher qu'il vérifiait si ce n'était pas un faux numéro. Je me suis énervé. L'échange a vite pris fin. Il n'y en a plus jamais eu d'autre. Cette mise à distance fut une bêtise idiote, mais non préméditée. J'adorais Hervé. Je ne sais pas exactement ce que j'étais pour lui, mais au moins un grand frère (pour deux mois "biologiques", mais quelques années en termes de maturité), voire peut-être plus. Qui sait si notre proximité n'aurait pas pu devenir plus grande encore. Il était terriblement seul. Mes gestes sans suite ont dû lui faire espérer une amitié qui s'est violemment refermée. Pourquoi ne l'ai-je jamais rappelé ? invité ? J'en ai maintes fois caressé l'envie, mais je ne l'ai jamais fait. J'ignore pourquoi. C'est sans doute une de ces futilités de l'adolescence, cette négligence qui fait perdre si vite les sentiments que l'on avait éprouvés.

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Photo de classe de troisième

En seconde et en première, je n'ai jamais retrouvé un attachement équivalent. Des dizaines de garçons m'affolaient à des niveaux d'intensité variable. Mon regard accrochait, parfois au point d'en dire suffisamment pour me révéler. Dans cette dispersion des visages et des corps, j'étais insatiable et déboussolé. Pourtant, nul autre ne semblait partager mes penchants. Je brulais de rencontrer un congénère qui serait devenu un amant. C'est d'ailleurs pour l'inventer que je me suis mis à écrire ce que j'appelais des "poèmes" puis un journal. J'écrivais tout le temps, notamment pendant les cours barbants. Il m'a fallu des mois pour que mes mots s'attachent à ce qui m'étreignait, ce "douloureux problème" qui demeurait désespérément silencieux et invisible dans mon lycée de banlieue. Il y avait bien un de mes condisciples de seconde dont je devinais qu'il était gay. Mais il faisait tout pour le cacher, à moins qu'il fût inconscient de lui-même.

 

J'ai eu la chance d'avoir en première une enseignante de français qui a achevé de faire de moi un littéraire. Elle m'a apporté non les fondations, mais le je-ne-sais-quoi qui fait un lecteur avisé. Elle évoquait régulièrement des écrivains contemporains, à l'occasion de parallèles avec des auteurs classiques. Rétrospectivement, je peux dire qu'elle affectionnait les gays. Elle m'a fait découvrir des auteurs comme Dominique Fernandez — que je n'estime pas des masses mais dont la lecture à l'époque m'a fait beaucoup de bien. Jusque là, ma seule lecture homo avait été Les amitiés particulières, recommandée (!) par mon père quand j'avais 15 ans. Cela faisait un maigre bagage. J'avais essayé Genet, mais il me barbait, et sa morale renversée me laissait de marbre. J'ai commencé à courir les films qui pouvaient figurer l'homosexualité : Ludwig de Visconti, Another Country de Marek Kanievska. On ne peut pas dire que ce furent des expériences inoubliables. Ce n'est qu'après mes 17 ans que j'ai commencé à trouver véritablement des œuvres qui me parlaient. En mai 1985, je me suis fait acheter Les Mauvais Anges d'Éric Jourdan par ma grand-mère. Le livre venait à peine d'être autorisé après 25 ans de censure. Cette lecture a été un choc. Autant je ne me reconnaissais pas dans les côtés nietzschéens de l'auteur, autant j'ai vibré devant la grâce de sa plume et la sensualité de certaines scènes. Quelques mois plus tard, j'ai lu Charité, qui demeure à mes yeux son meilleur livre.

 
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Notre maison "de famille" avant travaux


ci-85.jpg En terminale, j'ai donc "retrouvé" Cyril sur les quais du RER, avec l'indéniable succès que j'ai déjà évoqué. Mes dernières années de lycée, tout particulièrement celle-là, ont été néanmoins plutôt heureuses. J'avais cessé d'apparaître comme un "fayot" ou un infréquentable. Le solitaire que j'étais s'est fait de plus en plus d'amis. Après six ans de cohabitation, mes camarades de russe depuis la sixième sont devenus de véritables amis (ce qu'ils sont encore). Je me suis fait un noyau de copains de lycée — notamment Christophe, auquel j'ai fait mon coming out dès la première. Ma vie sociale est devenue tout à fait épanouie l'année du bac. En revanche, c'était toujours le désert du côté de mes semblables. Quoique ? De la même façon que mes regards pouvaient être éloquents, j'ai découvert que celui des autres pouvait l'être également. Pierre L. était entré au lycée en même temps que moi. Il faisait partie des garçons qui me séduisaient énormément. Pourtant, j'avais longtemps cru qu'il était une cause perdue et qu'il était trop beau pour aimer les garçons. Je me souviens tout particulièrement d'une heure de permanence en première, durant laquelle j'étais resté à le contempler jouant au volley-ball. Lors de mon année de terminale, j'ai progressivement réalisé que son regard vacillait quand il croisait le mien. Et ce vacillement n'avait rien à voir avec la surprise du garçon qui se sent regardé par un autre et se demande pourquoi. En revanche, cela le faisait rougir. Il avait un ami qui ne le lâchait pas d'une semelle, comme un chaperon. Rencontrer Pierre dans les couloirs était une jubilation, car pour la première fois de ma vie j'avais l'impression d'attirer un garçon, et c'était réciproque. Hélas, ce n'est jamais allé plus loin. J'ai bien essayé plusieurs fois de le fixer intensément, mais il détournait le regard, comme s'il avait honte. Je me suis toujours demandé s'il était trop timide, ou s'il avait honte, ou si l'omniprésence de son escorte l'empêchait de faire quoi que ce soit. La dernière année, il s'était mis à fumer. Ce n'était pas mon cas, même si cela m'arrivait épisodiquement. Que n'ai-je osé lui demander du feu ? Le coup de feu dans ses yeux de biche, la roseur sur sa peau pâle, le passage à l'acte, rien finalement.

 

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Depuis le CE1, je faisais de l'escrime. En troisième, j'avais rejoint le club municipal, que j'ai fréquenté assidument pendant quatre ans. J'aimais aussi les costumes immaculés d'escrimeurs, livre ouvert sur des dessous qui ton sur ton, blanc sur blanc, créaient en moi la panique. En compétition, il y avait toujours des dizaines de mignons, qui me mettaient dans des états euphoriques. L'escrime a beau avoir des origines aristocratiques et conservatrices, c'est un sport virtuellement gay. Je crois d'ailleurs qu'il y a de nombreux homos dans ce milieu, planqués bien souvent. Alain, mon maître d'armes, par exemple : en terminale, quand je me rhabillais, il avait les yeux baladeurs. Bien sûr, officiellement, il avait une "copine" et il tenait des discours conformes, voire machos. Mais je sais bien comment il me regardait ! Alors que l'épée attire le mâle hétérosexuel (ils montrent qu'ils sont très forts et entendent vaincre par l'affrontement physique), le fleuret en revanche, où la dextérité, la vitesse et la finesse sont les qualités essentielles, abonde en garçons délicats. Guillaume N. était l'un d'eux. Il avait deux ans de moins que moi, mais dès que nous nous sommes rencontrés, nous avons sympathisé. Nous faisions de la clarinette tous les deux et sa mère vantait ses qualités artistiques. Chaque semaine, j'arrivais en avance sur le cours des adultes afin de pouvoir "tirer" (comme disent les escrimeurs) avec lui. Il était techniquement plus aiguisé que moi, mais j'étais plus grand et plus fort. Alain, le maître d'armes, lui vouait une véritable adoration. Il faut dire qu'il était extrêmement gentil, serviable, non violent. Avec les années, Guillaume est devenu un adolescent d'une grande beauté. Quand j'étais en terminale, notre camaraderie s'est commuée en cérémonie. Quand j'arrivais, il m'accompagnait dans les vestiaires pendant que je me mettais en tenue et nous parlios sans arrêt Nous ne nous quittions pas d'une semelle, jusqu'à ce que sa mère vienne le chercher. Elle avait d'ailleurs une drôle de façon de se comporter avec moi, comme si elle réprouvait mon influence sur son fils. À la fin de cette année-là, un jour où les handballeurs n'étaient pas là, nous avons occupé leur salle, car il faisait chaud et Alain en avait manifestement assez de faire cours. Nous avons joué au hand pendant une heure. C'était mon autre sport de prédilection. Au contact des gars de mon lycée (il y avait dans leur ville deux des meilleurs clubs de France), j'étais devenu un joueur confirmé. Ce soir-là, Guillaume et moi avons fait équipe. Je volais littéralement. Petit à petit, les gamins ont été remplacés par des adultes, mais ça n'a rien changé. Notre équipe jouait bien et à l'attaque je planais dans la surface de réparation. Je m'élevais pour Guillaume, pour capter son admiration. Je me suis toujours demandé ce qui se serait passé si j'étais resté dans ma petite ville de banlieue l'année suivante.

 

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