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L'injonction hétérosexuelle (à propos d'Amoureux grave d'É. Brami et du Journal d'un garçon de C. Gutman)

Deux romans sortis récemment justifient ce titre paresseux et mal formulé. Je ne surprendrai personne en disant que les parents ont tendance à mettre la pression sur leurs enfants pour qu’ils affirment une attirance « saine et spontanée » pour les personnes de leur âge du sexe opposé. Il y a quelques décennies, avant la mal nommée « révolution sexuelle », ce genre de pressing concernait surtout les adolescents. Maintenant, cela commence dès l’enfance. Et j’ai tendance à croire que la visibilité croissante des homosexuels doit renforcer le phénomène, notamment quand les parents « se posent des questions » à propos de l’un de leurs enfants. Bien entendu, les modulations de ce phénomène sont grandes, et elles sont associées avec d’autres attentes, concernant cette fois l’identité de genre (qu’un garçon se conforme aux normes viriles, et les filles à la « féminité »). En revanche, c’est quelque chose d’extrêmement lourd à vivre dès lors que pour une raison ou une autre on ne se plie pas à l’exigence normative.

Amoureux grave d’Élisabeth Brami et Philippe Lopparelli (dans la belle collection « Photo roman » chez Thierry Magnier) et Journal d’un garçon de Colas Gutman (paru en « Médium » à L’École des loisirs) abordent ce thème avec des bonheurs divers. Les deux personnages de garçon n’ont pas le même âge (l’un est en terminale, l’autre en seconde), l’un se raconte alors que l’autre est collé aux basques par sa narratrice. En revanche, ils se prénomment tous les deux Paul et subissent la même crainte familiale parce que atypiques (même si l’on réalise que, ouf !, ils sont hétéros tous les deux).

    Élisabeth Brami n’a pas hésité à donner un patronyme terrible à son jeune héros : Daveine…

Parfois, il se disait qu’ils l’avaient bien cherché, ses parents, qu’ils avaient joué avec le feu, qu’ils avaient défié le destin. N’avaient qu’à pas lui coller des initiales pareilles, des initiales infamantes en forme d’injure, deux lettres pour passer sa vie à se faire humilier: P. D. Quand on osait refiler un tel fardeau à un pauvre môme qui n’avait rien demandé à personne, même pas demandé à naître, il ne suffisait pas de se saigner aux quatre veines ensuite pour éponger le truc.

C’était un jour, en plein goûter d’anniversaire, devant la famille au grand complet, que ça l’avait pris. Il venait de souffler ses neuf bougies. S’armant de courage, ou inconscient, il avait décidé de réclamer des comptes sur son prénom. Sûrement que la question devait le travailler depuis un bout de temps et qu’il s’était pinté au jus de pomme.

Depuis le CP, il avait bien compris l’ampleur des dégâts, grâce aux initiales calligraphiées par la maîtresse au-dessus de son portemanteau. Et les autres ne l’avaient pas loupé au passage.

Ce n’était qu’un début.

« Pourquoi vous m’avez donné un prénom qui fait “pédé”?»

Il avait cru qu’ils allaient tous disjoncter. Sa mère blanche comme la nappe: «Comment tu parles, Paul?! » La tante Hilda qui se marrait à l’autre bout de la table. Son grand-père en train de s’étouffer avec sa part de rituel fraisier maison.

Après un moment de stupeur, son père lui avait balancé l’explication de son air de curé défroqué: on lui avait refilé le prénom du jeune oncle Paul mort le même mois. (p. 14-15)

Au fil des premiers chapitres d’Amoureux grave, la barque se charge peu à peu : littéraire dans une famille de scientifiques, pas sportif et malingre, « couvé » par une mère dermatologue, réfractaire aux codes de son âge, le héros d’Élisabeth Brami a le profil parfait. Il lui faut de surcroît endurer le contre-exemple on ne peut plus conforme de Nicolas, son copain d’enfance. Face aux pressions, à l’anxiété, à la peur de décevoir, Paul répond avec un humour acide qui passe magistralement dans le style indirect libre de l’auteure :

Un jour, il le savait, il lui faudrait assumer tout cela, endosser le rôle du fils indigne, réussir à s’imposer en leur lançant en latin: « Mea culpa, les vieux! Homo homini lupus est» Mais avec la tribu Daveine, il aurait fort à faire : tous de tristes scientifiques et fiers de l’être. […] Tout était toujours une chaîne de cause à effet et de père en fils qu’on lui en voudrait à mort d’avoir brisée. Et comme ces gens-là n’avaient même jamais mis le nez dans les feuilles roses du Petit Larousse illustré, ils prendraient son Homo homini, comme un coming out. Ça le faisait rigoler. Il voyait d’ici leurs têtes ahuries: un pédé polyglotte étudiant en langues mortes ! La totale !

Une fois les présentations faites avec Paul, le lecteur entre dans le vif du sujet : un long week-end solitaire. Un mystérieux expéditeur lui envoie une photographie. L’imagination du héros s’emballe. Il répond par des poèmes. Un dialogue s’ébauche, texte pour image. Il rêve de la fille mystérieuse qu’il voit souvent dans son bus. L’échange fictif reproduit le dialogue entre les photographies de Philippe Lopparelli (insérées dans le corps du texte) et l’imagination d’Élisabeth Brami. Et le lecteur est mené en bateau par le livre comme Paul l’est par la personne qui lui envoie ces images. Certains passages sont assez crus, d’autres plutôt poétiques, le mélange des genres étant la règle.

La fin du roman donnant lieu à un dénouement en cascade, je ne peux pas trop en dire plus. Qu’il me suffise de préciser que j’ai beaucoup aimé ce livre, même si je n’ai pas été particulièrement surpris. Ce qu’É. Brami a particulièrement réussi est la figuration des affres et humeurs de son personnage, sur fond d’humour ravageur.

 

On retrouve des ingrédients similaires dans le Journal d’un garçon de Colas Gutman, même si je suis moins convaincu. Ce Paul-ci tient un journal, donc, assez drôle, qui lui donne maintes fois l’occasion de brocarder son père très beauf, son demi-frère à moitié demeuré, sa belle-mère « gratin dauphinois » et la faune de son lycée. La mère est loin, qui papillonne, téléphone, et s’intéresse exclusivement à la vie sentimentale de son fils. Seule sa sœur « Flo » suscite en lui une grande tendresse. Il fait du théâtre, lieu où il croise Lisa Tapir, une fille de terminale dont il est amoureux. Une de ses camarades de classe lui court après, dans un genre assez nymphomane. Lui se laisse un peu faire, et ce d’autant plus que son père et sa mère sont aux aguets de sa vie sentimentale.

La prose que Colas Gutman a prêtée à son personnage est extrêmement fluide, saccadée, avec un zeste de désinvolture très étudiée.

 

3 octobre

Je me fais une tartine. Je prends une douche (jet sur position 3). J’essaie un vieux 501 de Flo (« Petit-chat » pour les intimes), elle refuse de me le prêter : « T’as qu’à t’en acheter un. » Je remets mon jogging (le vert). Je me demande ce que ressentait Al Pacino avant de prendre un cours de théâtre.

Cédric se fait une tartine de confiture d’oranges amères (beurk). Ma belle-mère sautille devant sa hotte (serait-elle déjà enceinte ?). Flo, notre Petit-chat à tous, ronronne devant son bol de céréales. Finalement, la famille, c’est sympa.

[...]

Cours de français : je gratte ma table pour savoir si la couche de plastique supérieure se décolle.

Cours d’anglais : ma chaise n’est pas stable, je me balance en arrière et manque de me casser le coccyx.

Je me fais engueuler en plus parce que je fais du bruit.

Cours de français (encore) : j’ai l’emploi du temps le plus tarte de la terre. Chateaubriand, le mec à la sauce béarnaise, cède sa place à Victor Hugo. Je finis de décoller mon morceau de plastique.

SVT : Julien Lepers me parle, je ne l’écoute pas lorsque j’entends :

— C’est atroce, à part toi, je n’ai pas de copains.

Je lui réponds:

— Ce qui est atroce, c’est de me le dire. (p. 21-22)

Je suis sorti de cette lecture avec une humeur mitigée : c’est un roman malin, et qui portraiture avec astuce notre époque. Pour autant, au-delà du plaisir romanesque (qui est réel), je trouve ce texte presque trop confortable, et pour tout dire un peu téléphoné (sic !).

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Le Monde de Charlie (Pas raccord) de Stephen Chbosky

Stephen Chbosky, Le Monde de Charlie [trad: Bl. Longre], Sarbacane, « Exprim’ », 2012. (publié pour la première fois sous le titre Pas raccord en 2010). Édition originale : The Perks of Being a Wallflower, New York, MTV Books, 1999.

 

Charlie ou le jugement suspendu

Quand un roman raconte comment un adolescent traverse des expériences et mûrit, la critique est prompte à parler de « roman d’éducation ». Mais à ce compte-là, il y a peu de livres pour la jeunesse ou parlant d’elle qui échapperaient à cette dénomination, au risque de la vider de sens. Car il se joue souvent quelque chose de cet ordre, mais sans que ce soit forcément le composant central d’une histoire racontée. Les livres qui figurent les apprentissages tous azimuts d’un personnage et dont c’est le propos central ne sont pas si nombreux, surtout s’ils dramatisent ce tournant essentiel qu’est la sortie définitive de l’enfance.

Pas raccord est de cette sorte de livres : le récit d’une conscience qui se forge, une version contemporaine de ce qu’on appelle parfois Bildungsroman. Son auteur, Stephen Chbosky, a une expérience de psychothérapeute et de pédagogue, que l’on peut lire en filigrane dans la trame du livre, même si c’est un aspect qui peut demeurer complètement invisible pour la plupart des lecteurs. Aux États-Unis, où ce roman a été un gros succès de librairie, tout en déclenchant force scandales, les censeurs de la moral majority se sont surtout attardés sur la figuration de pratiques qui paraissaient scandaleuses dans un ouvrage à destination de la jeunesse : tabagisme, consommation d’alcool et de drogues, personnages homosexuels, contre-culture. Pourtant, c’était commettre un gigantesque contresens sur ce livre que de le lire comme une apologie des déviances (si tant est qu'on les perçoive comme telles). Car il vise aussi une forme de regard moral, mais d'un autre ordre.

Au centre de l'histoire, Charlie, narrateur du livre, qui adresse une cinquantaine de lettres à un destinataire anonyme. On ne peut pas parler de journal intime ni de roman par lettres : on est entre les deux. Au fil de ces missives, il raconte sa première année de high school (l’équivalent du lycée), durant laquelle a lieu son seizième anniversaire (le 24 décembre 1991). Autre entre-deux : l’histoire est extrêmement réaliste, chaque lettre est datée, et en même temps, nombre de détails sont laissés dans l’obscurité (on ignore où se passe l’histoire, et dans quel type d’environnement urbain). Pas raccord est très ancré dans une époque (le début des années 1990 aux États-Unis), mais son lieu incertain lui donne une dimension globale : cela pourrait se passer n’importe où dans une middle America, qui ne serait ni une métropole ni la province profonde. Là encore, on est dans un entre-deux...

 

Charlie est le benjamin d’une fratrie de trois, avec des parents plutôt sympathiques, une parentèle d’origine populaire et une existence lower middle class. Mais cet environnement familial est loin d’avoir un caractère dominant dans les préoccupations du héros-narrateur. Le livre s’ouvre sur la réminiscence de la mort d’un copain de collège, dont Charlie suspecte le suicide. Dans sa nouvelle vie, Charlie va se faire de nouveaux amis : un groupe de lycéens plus âgés que lui, parmi lesquels il va se trouver une place éminemment particulière.

Car Charlie est loin d’être un adolescent standard : très émotif (il pleure facilement), parfois violent, il affectionne surtout les positions effacées (ou en retrait). Le titre original rend d’ailleurs cela si on le traduit par « les joies de faire partie du décor » ou  « les avantages de faire tapisserie ». Spontanément, il se met en situation d’observateur, même si plusieurs personnages lui enjoignent de « s’impliquer » davantage. Mais cette position est aussi celle à partir de laquelle il puise la matière de ses lettres, où il déploie ses talents de chroniqueur faussement naïf. Superficiellement, il pourrait apparaître légèrement autiste, alors qu’il est au contraire on ne peut plus ouvert sur les autres, mais avec une façon tout à fait particulière de regarder le monde. Sa candeur procède pour partie d'un refus des idées toutes faites et des stéréotypes, attitude assez opiniâtre. Elle procède de sa réticence constante à préjuger des êtres et des situations.

Roman d’expériences, sinon d’expérimentations, Pas raccord l’est pleinement : durant cette année scolaire, Charlie se cherche des amis, tombe amoureux, expérimente des drogues, se met à fumer, flirte avec une fille, etc. — autant de jalons qui seraient parfaitement banals ou au contraire « choquants » ailleurs, mais qui prennent un relief particulier dans le rendu qu’il en donne. Car ce personnage a une façon faussement anodine d’évoquer les menus détails de sa vie : Charlie est un enregistreur, une caméra subjective qui semble donner à voir sans jamais porter de jugement sur ce qui est montré, ou si peu. Face à l’homosexualité de son ami Patrick ou à l’avortement de sa sœur, il ne se pose pas en juge. Il accompagne, il soutient, il enregistre. En cela, il est souvent une « éponge », comme le remarque son professeur d’anglais, bien davantage qu’un « filtre », même si l’apprentissage d’une certaine forme de jugement (mais si peu conformiste) fait partie du côté bildung du roman.

Patrick m’a raconté son histoire avec Brad, et maintenant je comprends pourquoi Patrick s’est pas mis en colère quand il a vu Brad danser avec une fille. Quand ils étaient en première, Patrick et Brad se sont retrouvés dans une fête avec les autres élèves branchés. (En fait, à cette époque, Patrick était une des stars du lycée; c’était avant que Sam lui fasse découvrir la vraie bonne musique.) Pendant cette fête, Patrick et Brad étaient tous les deux complètement soûls. En fait, Patrick dit que Brad faisait semblant d’être beaucoup plus soûl qu’il l’était vraiment. Ils étaient assis dans le sous-sol avec une fille qui s’appelle Heather, et quand elle est sortie pour aller aux toilettes, Brad et Patrick sont restés seuls. Patrick a dit que pour tous les deux, la situation était « gênante et en même temps excitante ». [...]

Au bout d’un moment, ils avaient plus de banalités à se dire, et ils se sont simplement regardés. Et ils ont fini par se toucher et faire des trucs au beau milieu du sous-sol. Patrick a dit que c’était comme si leurs épaules avaient été soulagées d’un énorme poids.

Mais le lundi, au lycée, Brad arrêtait pas de répéter : « Putain, j’étais trop bourré. Je me souviens plus de rien. »

Il l’a dit à tous ceux qui étaient à la fête. Il l’a dit des tas de fois aux mêmes personnes. Il l’a même dit à Patrick. Personne avait vu Patrick et Brad faire des trucs ensemble, mais Brad arrêtait pas de le redire quand même. Le vendredi d’après, il y a eu une autre fête. Et cette fois, Brad et Patrick étaient pas « bourrés », mais « défoncés », même si Patrick a dit que Brad faisait semblant d’être plus « défoncé » qu’il l’était vraiment. Et ils ont fini par se toucher et refaire des trucs. Et le lundi, au lycée, Brad a fait pareil :

« Putain, j’étais trop défoncé. Je me souviens plus de rien. »

Ç’a duré comme ça pendant sept mois. Au point que Brad se défonçait ou se soûlait avant d’aller à l’école. C’est pas comme s’ils faisaient des trucs au lycée. Ça, c’était seulement pendant les fêtes, le vendredi soir. Mais d’après Patrick, Brad arrivait même pas à le regarder dans les couloirs, encore moins à lui parler. Et c’était difficile pour Patrick, parce qu’il aimait beaucoup Brad.

Quand l’été est arrivé, comme Brad avait plus à se soucier du lycée ou du reste, il s’est mis à boire et à se droguer encore plus. Il y a eu une énorme fête chez Sam et Patrick, avec des gens moins branchés. Quand Brad s’est pointé, tout le monde a été très excité de le voir parce qu’il était branché, mais Patrick a pas expliqué pourquoi Brad était venu à sa fête. Quand la plupart des gens sont partis, Brad et Patrick sont allés dans la chambre de Patrick. C’est cette nuit-là qu’ils ont couché ensemble pour la première fois.

[...] Brad arrêtait pas de pleurer. Il voulait même pas que Patrick le prenne dans ses bras, ce que je trouve plutôt triste, parce que si je couchais avec quelqu’un, j’aurais envie de prendre cette personne dans mes bras. Finalement, Patrick a remonté le pantalon de Brad et lui a dit :

— Fais comme si t’étais tombé dans les vapes. [...]

Finalement, Patrick a appelé les parents de Brad, parce qu’il était trop inquiet. Il leur a pas expliqué pourquoi, il leur a juste dit que Brad était vraiment mal en point et qu’il fallait le ramener chez lui. Alors les parents de Brad sont venus et, avec quelques garçons, dont Patrick, son père l’a porté jusqu’à sa voiture. Patrick ne sait pas si à ce moment-là, Brad dormait vraiment (mais s’il faisait semblant, il était plutôt bon comédien). Les parents de Brad l’ont envoyé en cure de désintoxication — son père voulait pas qu’il rate l’occasion de décrocher une bourse grâce au foot. Patrick l’a plus revu de tout l’été. Les parents de Brad ont jamais capté pourquoi leur fils se droguait ou buvait tout le temps.  (p. 65-69 ; les coupes sont de moi, par scrupule à l'égard de l'éditeur.)

Pas raccord n’est en aucun cas une succession de tableaux statiques : divers plans narratifs coulissent tout au long du récit (l’histoire d’un groupe d’amis, les tribulations de la fratrie, les études de Charlie, ses difficultés psychologiques), avec nombre de rebondissements et, aussi, de ressauts prévisibles. Pour autant, on est aux antipodes d’une histoire scénarisée sur le mode du feuilleton. On n’est pas chez Armistead Maupin ou Mark Haddon. La matière du narrateur est faite d’événements ordinaires, qu’il raconte de manière étrangement dense. Toutes proportions gardées, la texture du livre me rappelle les analyses de Nabokov sur Anna Karénine : « Les lecteurs appellent Tolstoï un géant de la littérature […] parce qu’il est toujours exactement de notre taille, qu’il marche exactement à notre pas, au lieu de passer loin de nous comme le font d’autres auteurs » (Littératures 2, p. 221). Il me semble que ce qui fait le charme de Pas raccord est un peu de cet ordre.

Stephen Chbosky a par ailleurs réussi à trouver une langue parfaitement réaliste pour son personnage : dénuée d’effets, presque blanche, elle ordonne le monde avec le vocabulaire et les possibilités de compréhension d’un adolescent qui n’a rien d’un singe savant. D’ailleurs, peu à peu, des mots nouveaux et des idées viennent élargir la compréhension de Charlie et affiner son regard sur le monde. En revanche, S. Chbosky ne cède jamais à la tentation de prêter à son héros-narrateur des traits d’esprit ou des analyses qui trahiraient un regard d’adulte (comme c’est souvent le cas ailleurs, y compris dans des romans très réussis). Ce parti-pris renforce la crédibilité de Charlie comme personnage, y compris dans ses naïvetés.

Blandine Longre a su remarquablement rendre en français la tonalité de l’original, sans jamais céder à la tentation de « faire joli ». Sa traduction est très scrupuleuse, de sorte qu’on ne perd (quasiment) rien de l’original à lire Pas raccord (sauf le titre !). Elle n’a pas non plus cherché à « franciser » le cadre, comme c’est trop souvent le cas dans la littérature jeunesse. Dans le mélange d’altérité et de proximité que suscite la voix singulière de Charlie, la culture américaine représente un écart supplémentaire pour le lecteur français, mais je ne pense pas que ce soit gênant, au contraire, compte tenu de la relation complexe à laquelle nous sommes invités (étant les destinataires de fait).

Si Pas raccord a connu une telle audience aux États-Unis, c’est sans doute en raison de ce personnage, qui tout à la fois nous tend un miroir — où il est possible d’inscrire tant d’interprétations différentes —, tout en existant fortement comme conscience (hésitante, souvent blessée, éminemment attachante). Sans oublier un humour comme voilé, si discret qu’il passe facilement inaperçu.

Aujourd’hui, le temps était tellement chouette que ça m’a pas dérangé d’aller au lycée. Y a des jours comme ça. Le ciel était couvert de nuages et l’air était si doux qu’on se serait cru dans un bain d’eau chaude. Je crois que je m’étais jamais senti aussi propre. Quand je suis rentré à la maison, j’ai dû tondre la pelouse pour me faire de l’argent de poche, et ça m’a pas embêté du tout. J’ai juste écouté la musique, respiré l’air, et je me suis souvenu de trucs. Des trucs comme se promener dans le quartier et regarder les maisons, les pelouses et les arbres tout pleins de couleurs et se dire qu’avoir ça, c’est suffisant parfois.

Je connais vraiment rien au zen ou aux trucs que les Chinois ou les Indiens font dans leur religion, mais une des filles qui étaient à la fête, celle qui a un tatouage et un piercing au nombril, elle est bouddhiste depuis le mois de juillet et elle parle quasiment que de ça (sauf peut-être quand elle se plaint du prix des cigarettes). Je la vois des fois à l’heure du déjeuner, quand elle fume avec Patrick et Sam. Elle s’appelle Mary Elizabeth.

Bref, Mary Elizabeth m’a expliqué qu’avec le zen, ce qui compte, c’est que tu es relié à tout ce qui vit sur Terre. Tu fais partie des arbres, de l’herbe et des chiens. Des trucs de ce genre. Elle m’a même expliqué que son tatouage symbolisait ça (mais j’ai oublié pourquoi). Du coup, je me dis que le zen, c’est un jour comme aujourd’hui, quand on fait partie de l’air et qu’on se rappelle des trucs. (p. 64-65)

Au-delà de son réalisme et de son empathie extraordinaire, Pas raccord est aussi un livre joueur, subtilement humoristique, et qui dissimule un peu partout de petits détails anodins qui trouvent par la suite un réemploi — éventuellement sur un mode majeur. On peut le lire avec une naïveté proche de celle de Charlie ou au contraire y décrypter une réflexion adulte maquillée derrière une narration adolescente. Cette pluralité de possibles s’ajoute à toutes les autres richesses de ce roman-miroir.

Vivement conseillé.

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Un jour cette douleur te servira, de Peter Cameron (mise au point)

En janvier, j'ai posté un blog sur un roman que j'avais lu en anglais (Someday, This Pain Will Be Useful To You de Peter Cameron) et beaucoup aimé. J'ai découvert hier de façon tout à fait incidente que le livre avait été traduit depuis en français, aux éditions Rivages, par Suzanne Mayoux (déjà à l'oeuvre sur les quatre romans précédemment parus en français). En revanche, l'information était pour le moins fluctuante au départ : sur le site de l'éditeur, le livre s'appelait Le Garçon entortillé ; sur certains sites de vente en ligne, c'est un titre plus conforme à l'original, Un jour cette douleur te servira, mais avec une date de parution en mars 2008 !

En fait, il semblerait (après moults recoupements) que le livre est sorti le 14 mai, en définitive, et qu'il s'intitule effectivement
Un jour cette douleur te servira. Il est donc disponible depuis une quinzaine de jours, et l'on trouve déjà quelques commentaires. Une chose totalement aberrante circule, inspirée par la prière d'insérer, qui affirme : « le dernier roman de Peter Cameron offre une version moderne et urbaine de ce que l’on appelle le roman d’éducation ». Eh bien, je le dis tout net, voilà une étiquette qui ne va pas du tout !  Ce roman n'a rien à voir avec ce qu'on entend par Bildungsroman (un genre très connoté) et l'on ne saurait dire que l'histoire nous montre une « éducation » ou un « apprentissage » quelconques ! En plus, la durée des événements racontés (même pas un été) ne permettrait pas de figurer quelque chose de ce genre...

Bref, encore une idée bêta qui va ressortir à toutes les sauces. Pareil pour la sempiternelle comparaison avec L'Attrappe-coeurs de Joseph Salinger. Pourquoi faut-il que l'on s'accroche toujours aux mêmes stéréotypes, au lieu de rechercher ce qui fait la musique singulière d'un livre ?

 

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Journée mondiale contre l'homophobie

Aujourd'hui a lieu la journée mondiale contre l'homophobie. A cette occasion, SOS-homophobie publie son rapport annuel 2008 (qui concerne l'année 2007), assorti d'une synthèse d'une exceptionnelle Enquête sur la lesbophobie, qui a demandé des années de travail. Le Rapport coûte la modique somme de 10 euros et la Synthèse huit. Les acheter, outre le soutien à l'association, c'est se donner les moyens de prendre la mesure de discriminations dont on ne réalise pas toujours l'ampleur. Comme le signalent dans la préface Jacques Lizé et Marion Lemoine (co-présidents de l'association), SOS-h. a encore enregistré plus de 1260 témoignages l'an passé. Et encore ne s'agit-il que de la partie émergée de l'iceberg. On ne sait rien de tous ceux qui n'osent pas témoigner, ou ne savent pas qu'ils peuvent le faire, voire même se reprochent à eux-mêmes d'être lesbienne, gay, trans...

Les témoignages sur la ligne ont une géographie : Île de France, pourtour méditerranéen, Nord-Pas de Calais, métropoles. Elle se calque sur les principaux foyers de peuplement et les principales concentrations urbaines, mais avec toutefois des spécificités socio-culturelles : le midi (tout particulièrement méditerranéen), et les zones déshéritées (le Nord et la Lorraine, les banlieues à problèmes), où les manifestations d'homophobie semblent particulièrement virulentes. Pourtant, on aurait tort de sous-estimer ce qui peut se passer en milieu rural, où le contrôle social et l'impossibilité de l'anonymat compliquent singulièrement les situations, et des formes d'homophobie plus sophistiquée (et moins voyante) que l'on rencontre dans des lieux ou des groupes à priori favorisés (aspect qui échappe malheureusement à l'objectivation).
Le
Rapport enregistre 132 aggressions physiques en 2007 : bousculades, coups, crachats, meurtres... Entre janvier 2002 et janvier 2008, ce sont 14 personnes qui ont été assassinées parce qu'elles étaient homosexuelles. Les auteurs signalent que les victimes sont toujours des hommes, souvent âgés, tandis que les aggresseurs sont presque toujours de jeunes adultes (moins de 26 ans). Seules 7 affaires ont eu des suites judiciaires, 4 sont en cours d'instruction et 3 n'ont eu aucune suite !
Un certain nombre de thèmes et d'univers sociaux sont abordés : commerce, école, famille, justice, lesbophobie, politique, travail, voisinage, etc. Deux domaines me semblent socialement préoccupants : le milieu scolaire, où l'on est loin d'avoir un travail de sensibilisation équivalent à ce qui existe pour le racisme, avec des problèmes multiformes, même si la prise de conscience des adultes (enseignants, administrations) s'est nettement améliorée. Et le monde du travail, où l'homosexualité, supposée ou extorquée, ocasionne des problèmes sans fin de discriminations (refus de promotion, mise au placard, voire pire), harcèlement, etc.

L'Enquête sur la lesbophobie (évoquée dans Libération hier
) se base sur un questionnaire diffusé à la charnière de 2003 et 2004, qui a obtenu près de 1800 réponses et a fait l'objet d'un traitement statistique. La particularité de la lesbophobie est que bien souvent elle s'exprime par un déni de la sexualité lesbienne, notamment de la part d'hommes, convaincus que c'est une affaire d'insatisfaction sexuelle. Cela occasionne des comportements collants, souvent à la limite de la bestialité. Bien souvent, comme le souligne les rédactrices (et le rédacteur) du rapport, la lesbophobie revêt des formes plus sournoises que son corollaire à l'encontre des hommes. "La lesbophobie, empreinte de sexisme, avance rarement à visage découvert, surtout lorsqu'elle provient d'amis ou de la famille", écrivent-elles.  La violence est moins présente, en revanche les préjugés sont terriblement pesants, avec le cortège de clichés, de réflexes de commisération - qui est une forme de mise à distance -, sans parler de répercussions très négatives dans le monde du travail, la santé (gynécologues refusant de soigner des patientes lesbiennes...), la justice (garde d'enfants issus d'un couple hétérosexuel), etc.
De tout cela procèdent souvent un "mal-être", un emmurement dans la solitude, et autres souffrances qui peuvent avoir des conséquences plus ou moins graves. Si les atteintes directes sont moindres que dans l'homophobie visant les gays, les atteintes indirectes ne sont pas moins préoccupantes.
Pour celles et ceux que le sujet intéresse, je recommande aussi le petit livre de Stéphanie Arc, Les lesbiennes, ed. le cavalier bleu, coll. "idées reçues".


Tout ceci n'est pas très amusant, ni très optimiste. Je suis de ceux qui pensent qu'il y a plutôt un mieux continu depuis 1981. Mais on est encore loin de la situation digne d'une démocratie et d'une société éclairées.

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Absolute Brightness de James Lecesne

James Lecesne, Absolute Brightness. New York, Harper Teen, Laura Gerringer Books, 2008.

 

Ce roman pour la jeunesse est sorti aux États-Unis au début du printemps 2008. James Lecesne, artiste multi-cartes, est surtout connu pour son activisme en faveur des jeunes homos (ou plutôt : les “lesbian, gay, bisexual, transgendered and questioning teens”, comme il est précisé dans le prière d’insérer). Il a fondé la Trevor Helpline, une ligne de prévention pour les tentatives de suicide des ados LGBTQ.

Pour autant, Absolute Brightness n’est ni de près ni de loin un roman éducatif. C’est un récit truculent, dont la nature change peu à peu, pour basculer lentement dans le drame. Je l’ai refermé il y a plus de deux mois maintenant, mais j’ai le souvenir d’en être sorti remué. Le livre a l’aspect matériel d’un bloc de 470 pages, mais chacune ne renferme pas énormément de signes. C’est un faux pavé, mais un bloc d’émotions.

Phoebe, la narratrice, a quinze ans au début du roman. Elle vit avec sa sœur aînée Deirdre et sa mère, Ellen, qui tient un salon de coiffure, à Neptune (New Jersey). Les parents sont divorcés, mais l’héroïne garde un souvenir confus des circonstances. James Lecesne l’a dotée d’un humour truculent, qui fait particulièrement mouche dans les premiers chapitres du roman. Tout commence lors de courses en famille, quand la mère annonce à ses filles l’arrivée d’un cousin âgé de presque 14 ans, qui est en fait le fils adoptif de leur oncle, lequel ne sait quoi faire d’un gamin dont la mère vient de mourir. Phoebe et Deirdre voient d’un très mauvais œil l’irruption de cet intrus dans leur cocon familial.

For the next few days Deirdre and I lived in a state of suspended disbelief. Everything went on as it always had, and we tried not to think about the fact that life, as we had known it, was about to end. No one mentioned that a stranger, a boy, an uninvited guest was about to take up residence in our home, and no one uttered his name. We just went about our business. Looking back on it now, however, I realize that even if we had been ready to receive the imagined Leonard Pelkey into our midst with open arms, we still wouldn’t have been prepared for the shock of that almost-fourteen-year old boy who stood in our living room that first day.

Leonard was wearing Capri pants (pink and lime-green plaid) and a too-small T-shirt, which exposed his midriff. He wore a pair of shoes that were more like sandals set atop a pair of two-inch wooden platforms. Both ears were pierced, though only one chip of pale blue glinted from his left lobe. He carried what looked like a flight attendant’s overnight flight bag from the 1960s: The strap was hitched over his shoulder, lady style.

“Ciao,” he said to me as he smiled and held out his hand.

I took hold of his delicate fingers and gave them a quick shake, while internally rolling my eyes. He was way too different. Don’t get me wrong. I like different. I am different. But when different goes too far, it stops being a statement and just becomes weird. I made up my mind right then and there that he and I would not be getting that close, and as a way of making my point, I turned on my heel and got out of there as fast as I could without knocking anything over.

From the dining room I could watch Leonard’s reflection in the large gilt mirror that hung over the sofa on the far wall. He didn’t see me, not at first; he was too busy entertaining my mother, telling her stories about his journey, talking about what he had eaten on the plane, who he’d spoken to, pulling out the contents of his flight bag and then explaining where he got everything, including the bag itself. I thought he’d never shut up.

“They gave me the bag on the plane, because the air hostess said I was the most entertaining young person she’d met in a long while. It’s vintage. I told her if she was any nicer, I’d have to do my Julie Andrews impression for her. She was like, Who’s Julie Andrews? I was like, Are you kidding me?”

 I was not in the least interested in what he was packing or what impressions he could pull off, but I was certainly intrigued by his appearance. He was like a visual code that was at once both a no-brainer to figure out and impossible to decipher. I mean, it wasn’t just the fact that he was obviously gay. Please, I’ve watched enough TV to not be shocked by swish behavior. But there was something about Leonard that seemed to invite ridicule. Like he was saying, Go on, I dare you, say something, mention the obvious. The incredible thing was that no one said a word. Not Deirdre. Not Mom. And since I was out of the room, not me.

Leonard had a narrow face with plain Midwestern features. His mouth was tiny and unremarkable except for the fact that it was always in motion. A few freckles dotted the bridge of his nose and looked like they had been painted on for a musical performance in which he was to play a hillbilly. If it hadn’t been for his eyes, two green pinpoints of flickering intensity, you might have missed him entirely. They were so bright, they made his whole head seem bright and biggish, sitting atop a narrow set of shoulders. His eyes were what held him in place, as if the sharpness of his gaze made him appear more visible to others, more present. The way those eyes could dart about the room and fit from surface to surface made it seem as though his life depended upon his ability to take in every single detail, assess every stitch of your outfit, calculate the distance to each exit and the time it would take to get there. He did have the most adorable eyelashes I’d ever seen on a boy, long and silky and dark; but then he may have been wearing some product. [p. 14-17]

Bien que la narratrice soit un personnage sympathique, son rapport à Leonard est durablement marqué par la gêne qu’elle éprouve devant les aspects flamboyants du garçon, et une sorte de rancune tenace à l’encontre de son irruption. C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus intéressants du livre que de nous suggérer la mue de Phoebe, au contact de ce cousin non désiré.

Bavard, tour à tour hâbleur et timide, définitivement hors norme, Leonard bouleverse rapidement l’existence de son nouvel entourage. Cela donne lieu à des épisodes burlesques, même si les côtés très queer du personnage vont rapidement l’exposer à un harcèlement sinistre. Pourtant, au-delà de ses manières stéréotypées, il possède un don pour mettre en valeur les femmes, et notamment celles qui fréquentent le salon de la mère de Phoebe. Ainsi, dans un même mouvement, il devient la coqueluche des dames d’un certain âge et la cible d’un bashing hargneux. C’est un être à deux faces, solaire et magicien quand il peut exister, fragile et terrorisé face à ses persécuteurs.

        Et puis, à partir du chapitre huit (p. 145), Leonard disparaît. Un tiers seulement du livre a passé. Le second tiers raconte l’attente lourde d’angoisse et les interrogations des personnages, alors que des recherches sont organisées pour retrouver l’adolescent et que Phoebe a une aventure avec un bad boy prénommé Travis. À cette occasion, elle découvre aussi des secrets de famille qui la font brutalement grandir. La dernière partie finit de mettre à jour l’envers du décor, quand Phoebe recolle peu à peu les pièces du puzzle, assistée par un personnage de Miss Marple à la retraite (que James Lecesne caricature gentiment).

Toute la partie intermédiaire est tenue en haleine par un suspense qui n’a rien à voir avec les procédés de roman d’aventure : par l’entremise de sa narratrice, l’auteur fait jaillir une angoisse assez lourde, qui fait contraste avec l’indifférence crasse de personnages secondaires. En quelques chapitres, il avait rendu extrêmement attachante cette figure d’adolescent prodige, fragile, un peu ridicule et pourtant résilient et ouvert. Le retirer brutalement de la narration crée un vide qui confine à l’absurde et au scandale. Et je pense que c’est un effet délibéré : James Lecesne a voulu engendrer chez son lecteur un phénomène de mimétisme, un sentiment de perte, dont la traduction première est l’évanouissement de Leonard. En ce sens, Absolute Brightness est une très belle figuration du vide, ou du vertige de l’absence.

De belles âmes trouveront sans doute que la langue de Phoebe est familière, voire parfois triviale. En ce sens, le roman s’inscrit tout à fait dans une inspiration réaliste, même si l’accumulation de phénomènes extraordinaires rappelle la veine feuilletoniste des premiers volumes des Chroniques de San Francisco ou les sagas familiales de Patrick Gale (Rough Music). Pourtant, l’âpreté croissante du récit et une dimension sociale marquée (la vie provinciale de Neptune est adroitement évoquée, sans condescendance ni concessions) font que ce roman n’est en rien un conte ou une fable.

 

Note ultérieure (5 mars 2016) : James Lecesne est également l'auteur d'une très belle longue nouvelle (novella) intitulée Trevor (2012). Ce qui fut initialement un personnage fictif, qui inspira le Trevor Project, puis un court-métrage (1995), est devenu un texte dix-sept ans plus tard. N'hésitez pas à le lire : le niveau de langue en anglais n'est pas très difficile.

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Anachroniques ?

Je n'ai guère le temps de rédiger des posts en ce moment, et j'en suis vraiment désolé. Si tout se passe comme je le souhaite, j'aurai bientôt plus de disponibilité...
 
J'ai fini un gros pavé pour les ados, Absolute Brightness de James Lecesne, il y a déjà une semaine. J'en rendrai compte dès que possible. J'attends avec impatience la sortie de la traduction par Blandine Longre de The Perks of Being a Wallflower de Stephen Chbosky (titre français : Pas raccord, publié aux éditions Sarbacane). Entre les deux quelques déceptions : Foot foot foot de Denis Lachaud, A mort l'innocent d'Arthur Ténor et (déjà mieux) Acte II de Michel Le Bourhis...
 
Foot foot foot est un roman pour les 8-10 ans (à peu près) d'un intérêt très limité : c'est l'histoire d'un garçon qui vit avec ses deux mamans et son frère, et qui est très heureux. La couverture, avec son graphisme très fifties, est un mauvais présage. Il n'y a quasiment pas d'intrigue. C'est une oeuvre de prosélytisme qui "démontre" que les enfants grandissant dans une famille homoparentale sont heureux et normaux. Je n'avais pas besoin d'être convaincu, mais pourquoi pas à la limite, si le livre en valait la peine ? L'ennui, c'est que ça n'a aucun intérêt littéraire, ou même simplement romanesque. L'auteur a attribué diverses caractéristiques à quelques personnages et se contente de les décliner en un tableau statique. La langue est d'une platitude désespérante. Pourtant, Denis Lachaud a écrit un joli premier roman, J'apprends l'allemand. Après la déception du suivant, j'avais cessé de m'intéresser à sa production. Les sinistres duègnes du site choisirunlivre m'ont donné envie de lire celui-ci. Mal m'en a pris. On dirait un livre en carton-pâte, morne et sans attraits.
 
A mort l'innocent est aussi une oeuvre militante, et là encore je me sens en porte-à-faux. C'est l'histoire d'un instituteur qui arrive dans un petit village en 1965. Il est immédiatement l'objet de ragots, car il a un genre peu ordinaire. Bref, certains le suspectent d'être un "pédé". Mais c'est un formidable enseignant et Rémy, le-héros-qui-se-souvient, se rappelle son émerveillement ingénu devant ce maître d'exception. Mais une tragédie survient : un copain du héros est retrouvé mort. Les soupçons se portent immédiatement sur l'instituteur. Le piège se referme peu à peu sur lui. On s'enfonce dans une situation de plus en plus ignominieuse, de plus en plus injuste. Mais Rémy, que l'on dirait sorti d'un roman pour la jeunesse de cette époque-là, a décidé de mener sa propre investigation. Notre enquêteur en herbe, contre les préjugés mesquins, va se lancer à l'assaut des évidences.
C'est peu dire qu'il est difficile d'être en désaccord sur le fond avec la dénonciation des "villages sans prétention" où se font les "mauvaises réputations". Mais dans un style qui pastiche inconsciemment une littérature jeunesse d'un autre âge, cela donne un résultat on ne peut plus décevant. Au reste, la situation est particulièrement manichéenne et l'écriture pour tout dire un peu niaise, avec ses moments de poésie à la Maurice Carême. L'histoire oscille entre le point de vue de Rémy-enfant et des incursions dans la psyché ou le vécu des adultes. L'ensemble est mal ficelé, avec des partis-pris techniques pas terribles. J'ai presque honte de dire du mal d'un livre animé par de si louables intentions, mais ça a quel intérêt, de ternir un beau sujet par de la prose fade ?
 
Michel Le Bourhis a l'avantage d'une réelle écriture et d'un indéniable sens romanesque. Acte II entrelace les trajectoires d'un adolescent emprunté, Vincent Michel, et d'un enseignant-homme de théâtre échoué au lycée d'Avranches, Frédéric Simot. Le jeune homme est un écrivain en herbe, curieux de littérature et qui s'éveille au désir des filles. Le professeur a été muté précipitamment dans le lycée quelques années auparavant. Il mène une existence monacale, entre son job et sa passion (la mise en scène). C'est un solitaire intempestif, souvent féroce, exigeant avec les autres.
Curieusement, les deux trajectoires ne font que se frôler. Le livre refermé, j'en étais encore à me demander ce qui avait motivé l'auteur à superposer ces deux histoires qui ont si peu à se dire. Ou alors était-ce précisément cela que Michel Le Bourhis avait voulu figurer : une rencontre avortée ? Certains détails maladroits laissent à penser que l'auteur a transposé dans un contexte contemporain une histoire vécue quelques décennies plus tôt (dans les années 1980 ?) en habillant le décor d'ustensiles d'aujourd'hui. Pourtant, certains éléments sont d'un autre temps : que voici une petite troupe d'élèves de seconde d'un lycée de province qui communient dans la passion des livres, et notamment de Britannicus de Racine. Quelle jolie idée de fiction. Il ne s'agit pas pour moi de suggérer que les élèves d'aujourd'hui ne pourraient pas s'emballer pour une tragédie classique. C'est le déroulé de la situation qui est peu plausible ici.
Pour le reste, j'aime assez l'écriture de Michel Le Bourhis, qui manifeste une certaine maîtrise (même si certains élans poétiques sont parfois un poil appliqués). J'aime vraiment bien son plus récent (et gay) Il y a des nuits entières (paru en 2006, soit cinq ans après celui-ci), que je n'ai jamais vraiment chroniqué. Une autre fois ?

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Stray de Sheri Joseph

Sheri Joseph, Stray. San Francisco: MacAdam & Cage, 2007.


Publié en février 2007 (même si le copyright indique 2006), Stray est le deuxième roman de Sheri Joseph. En général, le terme qui fait titre est utilisé comme adjectif pour signifier l’errance et l’abandon : a stray dog, a stray teenager, etc. On pourrait donc suggérer une traduction comme À l’abandon ou Le garçon déchu (mais ce second titre est un peu trop sensationnaliste). Dans une interview, l'auteur suggère de considérer ce mot comme une contraction de straight et gay, emblématique de l'un de ses personnages ! En tout cas, il importe de signaler que le livre fait suite à Bear Me Safely Over (Prends moi par la main) dont il est le sequel, comme diraient les scénaristes. D’ailleurs, je conseillerais plutôt de commencer par le précédent avant d’entamer la lecture de Stray. De la même façon, je recommande à ceux de mes lecteurs qui n’ont pas lu Bear Me Safely Over (en français ou en anglais) mais qui souhaiteraient le faire de ne pas aller trop loin dans la lecture de ce post, au risque de voir éventés un certain nombre de rebondissements que l’on peut avoir du plaisir à suivre au fil de la lecture. 

Car Sheri Joseph est indéniablement une romancière, avec ce que cela implique de plaisir immédiat dans l’exposition progressive d’une histoire. On retrouve deux personnages essentiels de Bear Me Safely Over : Paul Foster et Kent McKutcheon, qui forment un triangle avec Maggie (Magdalena) Schwartzentruber, personnage nouveau dans la « saga » de Paul et Kent. Alors que le roman précédent était choral, avec une temporalité compliquée et des narrateurs multiples, celui-ci est d’une simplicité évangélique. Il se déroule quasiment en continu durant six mois, lors de la dernière année de college (premier cycle universitaire) de Paul Foster. Le livre s’ouvre et se ferme par un épisode de week-end en Floride, partagé par les deux personnages masculins, dessinant une sorte de parenthèse dans leurs existences respectives.

It was a compulsion: at every mile marker they passed on the drive to Florida, he flicked his wedding band with a thumb nail. He kept his eyes on the road. Paul’s voice was a soft continuous monologue from the passenger seat, remarking on the landscape, laughing, luring him by slow degrees into remember and we’ve always and us and our, and by the time they reached the gulf-side condo where they would spend the weekend, the sound of that voice had curled up to purr in Kent’s ear, louder than the waves eight floors below their rooms. He felt it as a vibration from within his own body rather than without, now that Paul had gone out on the balcony to look down at the beach. 

Standing in the dim interior of someone else’s vacation home — a living room with glass-topped tables and pastel furniture and framed square prints of seashells on the walls — he gave the ring a twist. Outside, Paul’s blond head was crowned in a brilliance of late-day sun, his hands braced on the wrought-iron rail, and the same chill wind that carried through the open doorway the faint shouts of children and gulls ruffled the shirt along Paul’s shoulders and flattened it to the lean contours of his torso. He was twenty-one. In three years, it seemed he had changed little, same downy stem of a neck and stuck-out ears flushed deep pink along the rims. If an inch taller now, broader in the shoulder, his body was still cut as much for Peter Pan as for Hamlet, the role he claimed to have played in a college production the year before. But he was not the pliable thing that had lived in Kent’s imagination over the missing time, and it was good to have a minute to adjust to the reality of him — Paul, there, in his willful and difficult flesh. 

Probably he was waiting to be coaxed back inside. One foot was hooked behind the other, his face canted toward the beach where there were only a few off-season tourists like themselves —couples strolling the winter sand, a family or two on blankets. Children, yearning for a chance in swim, dashed in test the surf with their toes again, and again, though it was January and they must have known the water would never be warm enough. 

Kent tuned to the inner vibration that made his empty hands at his sides quiver. It sounded like wrong, wrong, wrong, timed to Paul’s steps as he returned inside. To be here was to be already out of control. But he had a plan, insubstantial and fine as a wire. To indulge. To remain detached. 

“You’re married,” Paul said. They were kissing, fumbling with buttons. 

“I know that.” (incipit, p. 1-2)

Stray se déroule donc trois ans après la fin de Bear Me Safely Over. On découvre très rapidement que les deux héros se retrouvent au début de ce nouveau roman bien longtemps après une séparation très douloureuse : Paul a quitté Kent alors qu’ils vivaient en couple à Athens (en Géorgie). L’un puis l’autre ont finalement élu domicile (ou trouvé refuge ?) à Atlanta. Paul a entamé des études de théâtre auprès de Bernard Falk, un lointain disciple de Stanislavskiï, dont il est devenu l’amant puis le protégé. Kent, quant à lui, a rencontré Maggie, et auprès d’elle, il a retrouvé une existence plus conforme à son idée de la vie. Il a renoncé à sa carrière de guitariste et travaillote, davantage concerné par sa vocation d’homme au foyer. Maggie, elle, est avocate, et a dévoué sa vie à défendre les condamnés à mort. Elle appartient à l’église Mennonite, une dénomination assez proche des Amishs, à cette différence majeure que les Mennonites sont « dans le monde » et ne refusent pas la modernité. Maggie est un personnage extrêmement attachant, qui me rappelle Sidra Ballard.

In the kitchen, Lila handed her a loaf wrapped in foil and red ribbon, still warm, along with a second in plain foil. “That one’s for you,” she said, of the ribbonless package. “To take home to your poor starving husband.” 

Maggie set them on the counter. “Wow, check out the cut!” Two-handed, she reached over her sister’s seven-months-pregnant belly to fluff her newly short hair. As children, their hair had grown long and straight, past their hips — they hadn’t been allowed to cut it. Combing and braiding had been a daily chore. Now, as adults, they seemed to be dueling with shorter and shorter cuts. Maggie’s dark hair kicked out in wisps along her neck. Lila’s, lighter and russet-tinted with flecks of gray, was now capped close to her head and feathered back on one side. 

“Don’t copy it,” Maggie’s niece, Chloe, admonished her from the table where she was doing homework. “Yours is cute the way it is. Hers is too short, don’t you think?” 

She wasn’t really asking. Ever since Chloe had hit puberty, she had put herself in charge of all family issues involving taste and propriety. She had also decided entirely on her own that Mennonite was cool. For the sake of family and tradition, she said, not just for beauty, she wore her honey-brown hair the way they had as girls. Today it swept loose over her shoulders and past the seat of her chair. To conceal her braces, she spoke almost always in a kind of terse, pointed mumble, but it was a vanity that she had managed to package into an unsmiling diva persona that worked beautifully for her — as if the world were just a little too vulgar to warrant her full emotional engagement. 

“I don’t copy her, I’ll have you know,” Maggie reminded Chloe. “She copies me.” 

“Oh, please!” Lila said. “Who got married first? Who moved to Atlanta first?” None of this sparring was exactly fair, since Lila was eight years older. She patted the mound of her belly. “You’ll have one of these next.” 

Chloe snorted and said, “Yeah, you’re falling way behind there,” as if the one in progress were Lila’s tenth and not her third. 

Maggie sat at the table. The teapot whistled and Lila filled two mugs. The kitchen was already aromatic with the fresh-herbed pork roast in the oven. “I think I’m not having any,” she said, kind of experimentally. “Of those, I mean.” 

“Good for you!” Chloe barked. “The world is overpopulated. But try telling some people that, who can’t even be bothered to eat vegetarian.” 

“I have too much to do,” Maggie said, a little insistent though Lila hadn’t said a word. “There are so many messed up people in this city— I really think I have my hands full as it is without making more of them.” 

“Amen, sister,” Chloe muttered, pencil scratching along her paper. “You go, girl.” 

Lila considered her, mouth a straight line, and Maggie knew she was once again being assessed for damage. But Lila wouldn’t open the door to past traumas with Chloe in the room, and she shrugged herself back into a lighter mood. “You don’t mean that. You’re just being outlandish, as usual. You’re young!” 

“Always younger than you. But not that young.” She ran her hands back through her hair, which felt too long suddenly, unruly. “I’m serious, when am I going to change a diaper, huh? I don’t really have a big interest in diapers, to be honest. I’d have to hire a nanny and that’s no way to raise a kid.” 

“I’ll be your nanny,” Chloe said. “I need the money.” 

“It’s just not me.” She felt the need now to reassure her sister that she was fine. “The mom thing. I’m a lawyer. My house has”— she searched Lila’s kitchen, her hand-sewn curtains and terra-cotta tile— dirt in it. And very rarely any bread to speak of.” 

“Have you mentioned this to Kent?” 

This took her off guard. “Kent? Why?” 

Lila pursed her mouth primly. “Well, I think he might want kids.” 

She scoffed, and then looked at Lila harder. “Really?” But the idea was ridiculous. “Why, because he’s a guy? This is your theory, that all men have some biological drive to reproduce?” 

Lila sipped her tea. “When they get married? I’d say, usually. They’re thinking it somewhere. Besides, he’s got that whole dad vibe going on. You know, like at family picnics, that manly grill-guy-giving-piggy-back-rides-and-holding-the-baby thing.” 

“But we aren’t that way,” Maggie said, though it was hard to find the words for what she meant — especially without insulting the whole child-bearing endeavor. We’re complete in ourselves, she wanted to say, of her fragile one-year union. “Not all marriages have to be like that. They can be about other things, can’t they?” (p. 37-39)

Davantage encore que son prédécesseur, Stray est un roman caméral, qui se déploie en un nombre extrêmement restreint de lieux (les appartements de Bernard, la maison de Kent et Maggie, celle de sa sœur, plus quelques autres), un nombre non moins restreint de personnages (grosso modo de sept à vingt, si l’on compte seulement les principaux, ou si l’on adjoint les rares figurants). Plus encore, tout tourne autour du trio Paul/Kent/Maggie, qui tiennent les premiers rôles. Huis-clos ? Le qualificatif serait tentant — sauf que justement les personnages (à commencer par la jeune femme) sont ouverts sur le monde, même s’ils demeurent attachés à quelques lieux d’Atlanta. Rien ne suggère un quelconque enfermement. Simplement ce qui intéresse la romancière est la géographie changeante des sentiments, qui ne se préoccupe qu’accessoirement d’un décor. Ici encore, très peu de descriptions, et toujours nettement circonscrites, localisées. Ce dispositif est mis en abyme par l’activité théâtrale de Paul, dans laquelle se reflète l’une des questions majeures du roman : la vie ressemble-t-elle à une pièce de théâtre ? Question à laquelle Sheri Joseph répond, il me semble, entièrement par la négative ! 

En effet, Stray a des allures de tragédie (ou de roman noir). Et d’ailleurs, à mesure que l’histoire avance, les personnages se trouvent enserrés dans une intrigue de plus en plus inextricable. Au départ, on découvre donc qu’après une longue séparation Paul et Kent se sont retrouvés dans une bibliothèque, et que le désir sexuel entre eux est encore extrêmement vif. Lorsque le personnage de Bernard Falk apparaît, on apprend qu’il est atteint d’un cancer en phase terminale. Il apparaît aussi que Kent n’a de cesse que d’expulser Paul de sa vie et que celui-ci vit son avenir comme un gouffre sans fond, entre le rejet de l’homme qu’il a toujours aimé et l’affection encombrante de quinquagénaires qui s’ingénient à le « protéger ». Et quand un enchaînement de circonstances le propulse dans la vie de Maggie et que peu de temps après Bernard meurt dans des circonstances tragiques, l’étau se resserre lentement autour du cou de Paul… Progressivement, Stray devient une sorte de thriller psychologique, dans lequel une trame policière vient s’entremêler avec un écheveau psychologique. La montée en puissance du suspense est tout à fait redoutable. Le lecteur se retrouve une nouvelle fois placé devant un abîme qui menace l’existence de Paul, et peut également contaminer Kent et Maggie. 

Plus classique dans sa narration, Stray est nettement plus sombre que Bear Me Safely Over, roman qui semblait empreint d’un humanisme optimiste. Ici, au contraire, Sheri Joseph fait surgir des tâches d’ombre un peu partout, dessinant suggestivement les lâchetés des uns et l’aveuglement des autres. Les personnages s’ingénient à ne pas se comprendre et leurs combats, aussi beaux soient-ils, ressemblent à un perpétuel déni. Dans cette farandole d’illusions amères, de pulsions mesquines, seul Paul demeure à peu près indemne, même s’il n’est pas le dernier à s’illusionner. À bien des égards, le roman est un très beau portrait de jeune homme peu à peu saisi par une maturité rayonnante.

 

Comme toujours avec les romans en anglais, j’éprouve des scrupules à émettre des analyses stylistiques, tant j’ai le sentiment qu’il me manquera toujours une partie du génie de la langue. Je peux juste dire que ce gros roman de 444 pages est passionnant, écrit dans une langue riche et alerte. J’ai déjà souligné le talent de dialoguiste de Sheri Joseph. Cela se confirme ici, outre une inclinaison pour une sorte de pastiche à la manière de Patricia Highsmith et une ironie latente, comme moirée. Au-delà de ce qui se passe et se pense, on devine la romancière placée en léger retrait, encore moins dupe que quiconque de cette dramaturgie parfois violente. Le livre a un double-fond comme une pièce de théâtre peut avoir un hors-scène, et c’est dans cet ailleurs que le lecteur trouve les ressources les plus précieuses.

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Rencontre avec de jeunes hommes remarquables

Quand on me demande quels acteurs j'aime au cinéma, il m'est toujours plus facile de donner des noms d'actrices, parce que celles que j'aime sont assez connues. En revanche, c'est plus compliqué pour les hommes. Bien sûr, comme tout un chacun, je pourrais citer quelques célébrités, mais ce n'est pas pour autant que je me déplacerais pour aller les voir à chaque film qui sort.
 
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Paul Dano au festival de Berlin
En revanche, tel est le cas pour Vincent Branchet ou Paul Dano. Sur Vincent, j'ai déjà écrit un long texte sur ce blog (c'est ici). Je suis attristé par son absence présente dans le cinéma français. J'espère qu'il refera bientôt surface, parce qu'il est inimaginablement doué.
Et donc, j'aimerais écrire quelques lignes sur trois acteurs que j'aime beaucoup et qui sont très mal connus en France. Ils partagent plusieurs caractéristiques qui pourront surprendre : ils ont une vingtaine d'années, ils habitent aux États-Unis et ils se sont distingués dans des films dits "indépendants". En crescendo : Ryan Kelley, Jamie Bell et surtout Paul Dano, qui est le plus à même de devenir un phénomène mondial.
 
 

 

 

Ryan Kelley dans Outlaw Trail
Ryan Kelley est né le 31 août 1986 à Glenn Ellyn dans l'Illinois. Ses parents ont eu cinq enfants et en ont adopté neuf autres. Il a commencé sa carrière cinématographique à deux ans... Il a joué dans un nombre impressionnant de séries télé. Il a notamment marqué les esprits par son interprétation du personnage de Ryan James, le petit garçon qui meurt dans Smallville. Mais c'est surtout dans Mean Creek de Jacob Aaron Estes (2004) qu'il est extraordinaire, aux côtés notamment de Scott Mechlowicz, Rory Culkin et Carly Schroeder. Sa composition d'un adolescent sensible en butte au bashing (harcèlement) et doté d'une grande rectitude morale est en tous points remarquable. Mean Creek est un très grand film, qui n'a pas eu le retentissement qu'il aurait dû avoir. Depuis, Ryan a joué dans plusieurs films dont il était la tête d'affiche : Outlaw Trail de Ryan Little (2006), Still Green de Jon Artigo (2007), à ma connaissance non distribués en France.
Comme vous pouvez le constater sur les deux photos, Ryan Kelley est particulièrement beau gosse.
 
Rajout ultérieur : le 24 janvier 2009 est passé pour la première fois aux USA un téléfilm réalisé par Russel Mulcahy (l'un des deux pères du Queer as Folk américain), intitulé Prayers for Bobby. C'est "l'histoire vraie de Mary Griffith [...] dont le fils gay se suicida à cause de l'intolérance religieuse de sa mère." Depuis, ce téléfilm a été diffusé par M6 sous le titre Bobby seul contre tous. C'est Ryan Kelley qui incarne le personnage. L'histoire est basée sur un livre éponyme de Leroy Aarons (1995) et se déroule dans les années 1980. J'ai consacré un post à ce rôle, qui a fait découvrir Ryan Kelley à une audience large.
(image extraite de Prayers for Bobby)
 
 
HallamFoeReview2.jpgLa carrière de Jamie Bell a commencé comme une fusée avec Billy Elliott de Stephen Daldry (2000), dont il interprétait le rôle titre. Depuis, il a joué notamment dans le magnifique L'Autre rive (Undertow) de David Gordon Green (2004), King Kong de Peter Jackson (2005), Dear Wendy de Thomas Vinterberg et Lars Von Trier (2005), Jumper de Doug Liman (sorti en France au printemps 2008) et surtout le très réussi Hallam Foe de David Mackenzie (image ci-contre, sorti en juillet 2008), etc. Encore un "kid actor", mais qui a su magistralement négocier une carrière exigeante, alternant les grosses productions (La Tranchée, King Kong, La Gloire de nos pères, Jumper) et les films d'auteur (L'Autre rive, Dear Wendy, Hallam Foe).
arts-film-billy-elliott270x210.jpgJamie Bell est né le 14 mars 1986 à Billingham, dans une banlieue prolo du Nord de l'Angleterre. Comme il l'a indiqué dans plusieurs interviews, il y avait bien des proximités entre son itinéraire personnel et celui de son personnage Billy Elliott, sauf que lui a renoncé définitivement à la danse depuis. Il a déjà sa notice sur Wikipédia (voir l'article), un fan club anglais et une cote de plus en plus élevée dans le cinéma anglo-américain, malgré un physique assez peu évident (difficile d'en faire un jeune premier - il  ressemble parfois à Malcolm Mac Dowell !). Les interviews en ligne que j'ai pu consulter montrent un jeune homme particulièrement mûr et soucieux de contrôler sa carrière. Il a été un temps le petit ami officiel de la starlette Evan Rachel Woods. Il est très lié avec Charlie Hunnam (le wonderboy qui jouait le rôle de Nathan dans le Queer as Folk anglais). Dans Jumper (qui a l'air d'être un navet, à en juger par les réactions de ma presse préférée), il donne la réplique à Hayden Christensen, Dark Vador à la retraite.
Jamie Bell est un remarquable acteur, assez anglais finalement, avec ce mélange de naturel et d'énergie qui fait merveille dans L'Autre rive et Dear Wendy. Manifestement, Billy Elliott est une sorte de fantôme qu'il n'a eu de cesse d'exorciser afin de pouvoir vivre une vie d'acteur à part entière, même s'il ne nie pas avoir été profondément et durablement marqué par cette incarnation. C'est un rôle aux antipodes du personnage de Billy dans une adaptation télé de Nicolas Nickleby qui lui a permis d'échapper au poids de ce personnage inaugural (qui ne fut pourtant pas le premier).
Sa composition dans Hallam Foe (en français [sic !] : My Name is Hallam Foe) de David MacKenzie est absolument époustouflante. Il y incarne un post-ado perturbé par la mort de sa mère, qui abandonne le manoir familial pour aller jouer les monte-en-l'air (référence à Spider-man ?) à Glasgow et filer une jeune femme qui ressemble étrangement à la défunte. Cette expérience est une sorte de voyage initiatique qui frôle des expériences-limite (harcèlement, clochardisation, prostitution, inceste, meurtre) sans jamais y basculer. Le personnage est tout à la fois ingénu et inquiétant (voyeur, paranoïaque). Cette ambiguïté est sans doute la clé de voute du film et ce qui fait son intérêt comme peinture d'une jeunesse à tâtons. Le cinéaste me semble avoir retrouvé quelque chose de la grâce du free cinema des années 1960 et particulièrement des films de Lindsay Anderson. Et il a trouvé en Jamie Bell l'interprète parfait (de naturel et de rouerie) pour un rôle assez difficile.
 
5051.jpgJ'en arrive enfin à mon préféré, un acteur qui est déjà immense, alors qu'il est encore très jeune. Paul Dano est né le 19 juin 1983 selon les sites de fan et un an plus tard selon IMDb... Ce qui lui fait bientôt 24 ou 25 ans selon les cas... Non content de faire l'acteur, il joue aussi dans un groupe de rock tout à fait fréquentable, Mook. Pour les curieux, le groupe a une page sur Myspace (facile à trouver).
Paul Dano a été révélé par l'extraordinaire premier film de Michael Cuesta, L.I.E. (Long Island expressway). Il y joue le rôle d'Howie, ado perturbé, poète à ses heures, orphelin de mère, délaissé par un père fraudeur, et sympathisant avec un pédophile au comportement imprévisible (photo ci-dessous). Il a joué finement des seconds rôles dans plusieurs films assez faibles, comme Le Club des empereurs (2002) et Girl Next Door (2003). Dans le troublant The King (2005) de James Marsh, il incarne le rejeton un peu niais d'un prédicateur poursuivi par un fils naturel (incarné par Gael Garcia Bernal). Dans ce film-là, c'est surtout le wonderboy mexicain qui livre un numéro de comédien bluffant.
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Long Island expressway
Le rôle explosif et hilarant d'ado mutique et buté (Dwayne) dans Little Miss Sunshine de Valerie Faris et Jonathan Dayton (2006) a valu à Paul Dano un tombereau de louanges. Il faut dire qu'il tenait la dragée haute à une palanquée d'acteurs d'exception : Steve Carell, Alan Arkin, Toni Collette... Il a aussi un rôle de premier plan dans Fast Food Nation de Richard Linklater (2006). Et le rôle du prêtre Eli Sunday dans There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson (qui est sorti en France le 27 février) lui a donné le statut d'acteur de premier plan qui lui manquait.
 
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Paul Dano (g), Paul Thomas Anderson (d)
Ce n'est pas seulement la palette de jeu dont Paul Dano dispose qui impressionne. Il a fait preuve depuis ses débuts d'une exigence artistique hors du commun, alignant les films exigeants (LIE, The King). Dans les interviews dont je dispose, il affirme d'ailleurs ne pas vouloir déroger à cet impératif artistique. Son physique un peu particulier, son gros nez, ses pommettes protubérantes et ses joues creuses, ne font pas de lui le plus bankable des jeunes espoirs du cinéma américain, mais à mes yeux l'un des plus talentueux. Dans There Will Be Blood (photo ci-dessus), il fait encore plus shabby que dans d'autres films, mais son incarnation d'un jeune prêtre fanatique est étonnante. Je ne serais jamais allé voir ce film dans des circonstances ordinaires (le thème me barbait, j'avais lu des critiques mitigées), mais avec Paul Dano dedans, ça change tout. Au reste, le film est complètement écrasé par le numéro de Daniel Day Lewis, omniprésent d'un bout à l'autre. Et la scène finale, grotesquement théâtrale, me semble gâcher l'ensemble...
Presque tous les sites thématiques sur le cinéma en français lui consacrent désormais une notice (il suffit de le googliser). Quant à son groupe, Mook, il s'écoute notamment sur www.reverbnation.com/mook. Il chante (très bien) et joue de la guitare.
Paul Dano est grand ! C'est l'échalas du cinéma.

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Bear Me Safely Over (Prends-moi par la main) de Sheri Joseph

Sheri Joseph,   Bear Me Safely Over. New York: Atlantic Monthly Press, 2002.

                        Prends-moi par la main [trad. Maryse Leynaud], Rivages, 2003.
 


Joseph_Bear-Me-copie-1.jpgJ’ai déjà un peu parlé de ce roman de Sheri Joseph sur ce blog (voir mes livres de chevet). Je l’ai lu traduit en juin 2005 et j’en gardais un souvenir extrêmement fort. À de nombreuses reprises, je l’ai offert autour de moi. Curieusement, j’ai eu peu de réactions, sinon une assez négative récemment. Lorsque, au printemps 2007, est sorti Stray — qui fait suite à Bear Me Safely Over — je l’avais précommandé depuis au moins deux mois. Je me suis vite épuisé sur une langue anglaise très riche, dont le caractère ardu était renforcé par le flou de mes souvenirs sur son prédécesseur. C’est à cette époque que Sheri Joseph a ouvert une page sur Myspace et m’a invité à devenir friends (cet euphémisme myspacien). Nous avons échangé quelques bricoles. Elle m’a conseillé de relire Prends-moi par la main, en v.o. cette fois, avant de me lancer dans les 400 pages de son sequel.

En garçon docile, je me suis exécuté ces jours derniers, conservant à portée la traduction de Maryse Leynaud. L’expérience d’une lecture bilingue est toujours assez redoutable : je trouve toujours l’original anglais plus rêche, moins joli, que la version française. En l’occurrence, au regard de mes compétences restreintes, je trouve le travail de Maryse Leynaud extrêmement rigoureux et aussi littéral que possible. Et pourtant, malgré cela, je n’ai pas retrouvé la poésie douce que j’avais goûtée dans ma lecture initiale. Même effet (et même déception ?) qu’à la lecture de Dream Boy de Jim Grimsley. Je ne sais s’il me faut incriminer mes lacunes en anglais ou si c’est un effet fatal de l’écart entre les deux langues. De fait, le vocabulaire qui me manquait est peut-être celui qui m’aurait fait ressentir une dimension poétique. Curieusement, je n’ai jamais ressenti le même genre de phénomène quand je traduisais des écrivains russes il y a quelques années. La déperdition poétique était plutôt dans l’autre sens. Je n’épilogue pas sur le sujet et m’en vais désormais parler du roman. 


Joseph.jpgPrends-moi par la main est un roman en forme de puzzle. Le sentier que l’on emprunte n’est pas celui d’une histoire linéaire, mais la visite successive de personnages qui ont chacun leur histoire, leur trajectoire. À l’origine, cinq chapitres du livre ont été publiés de façon autonome dans des revues, sous la forme de nouvelles. Le roman regroupe au total neuf chapitres relativement courts et une pièce principale plus longue, “Rapture” (« Extase », un tiers de l’ensemble), elle-même fragmentée en séquences de quelques pages. La plupart des chapitres brefs expriment le point de vue de l’un ou l’autre des personnages principaux, à la première personne, et tous ne se passent pas au même moment. Huit d’entre eux sont disposés avant la pièce centrale et un après celle-ci, qui constitue l’épilogue du livre. Le troisième chapitre de l’édition originale, “Absolute Sway” (Une emprise absolue), n’a pas été traduit — décision des éditeurs français. Ce texte relève d’une inspiration assez particulière : il épouse la voix d’une jeune fille born again (baptiste) qu’on ne retrouvera pas plus tard dans le roman et qui a été le témoin d’une phase religieuse, intense mais brève, chez l’un des personnages principaux, Sidra. C’est une magnifique dissection à froid (sans jugement) de l’embrigadement religieux. Sheri Joseph m’a dit qu’on lui avait expliqué que ce chapitre serait « culturellement incompréhensible » pour des Français. Je déteste l’idée même d’avoir caviardé un chapitre, fût-il superflu dans l’économie narrative… 

Le titre original pourrait se traduire par quelque chose comme « Tiens-moi à l’abri (des dangers) » ou « Prenez-moi sous votre protection », ce qui ne serait pas très joli en v. f. C’est littéralement et exactement le thème du roman. Celui-ci se passe dans l’État de Géorgie (aux États-Unis), l’un des bastions des fondamentalistes religieux (baptistes, ici). Un garçon de dix-sept ans, Paul, à l’orientation sexuelle précoce et sans ambiguïtés, réunit autour de lui l’énergie de plusieurs personnes qui voudraient le sortir des griffes du destin qui semble le menacer : homophobie, SIDA, répression judiciaire, mort violente… Dès l’enfance, abandonné par sa mère et élevé seul par son père, le garçon a manifesté des signes peu équivoques :

« Jonathan! » s’égosilla encore le petit garçon, avant que Dan ne trouve quelque chose à répondre. Ce n’était pas une voix qu’on pouvait ignorer : elle était plus riche que sa voix normale, plus nasale, avec de drôles d’inflexions — anglaises ? Dan pensa à une duchesse convoquant son domestique, à une vieille mère aristocratique appelant son fils. 

Il traversa le jardin jusqu’ à la véranda, où le petit garçon était toujours assis, impassible, et le regardait en clignant des yeux, les bras autour de ses jambes croisées. La bordure en satin bleu de la couverture encadrait son visage. Le reste cascadait sur ses épaules et s’amoncelait en corolle sur le béton derrière lui, soigneusement arrangé comme une traîne de mariée. 

« Paul. » Dan prononça le nom de son fils avec sollicitude, car il y avait quelque chose comme une étrange métamorphose, un air de madone, dans le voile bleu et les yeux placides en dessous. « Viens aider ton vieux papa à ramasser les feuilles. 

— Enfin, Jonathan, est-ce que c’est une façon de me parler, à moâ ? gazouilla l’enfant, les traits comiquement étirés entre sa moue et ses sourcils levés. Vous devriez m’appeler Miss Pritchett. » Il fit glisser le bout de ses doigts sur les contours délicats de son visage, d’un côté puis de l’autre, tranquille, précis. 

Dan tenta de sourire, malgré le tressautement nerveux de son estomac. […]

« Je suis divine. Tout simplement sublime », annonça Miss Pritchett. Une main dégagea une épaule des plis de la couverture, et la tête bleue s’inclina sur la gauche en fronçant les sourcils, comme s’il cherchait un autre adjectif. « Jonathan, vous devriez me dire comment vous me trouvez. »

Dan éprouva le désir de satisfaire son fils, il fouilla un tourbillon de mots à la recherche d’une description. Mais rien ne paraissait approprié. « Miss Pritchett, finit-il par dire. Si vous remettiez la couverture sur le lit ? »

Miss Pritchett leva des yeux ronds au ciel, mais sous sa maussaderie scintillait le sourire d’elfe de l’enfant. « Ne soyez pas stupide, Jonathan, espèce d’idiot. Vous avez le don de m’exaspérer. »

Dan éclata de rire en relâchant son souffle. Il ne pouvait s’en empêcher. D’où sortait-il tout cela ? Le petit garçon inventait, jouait, imitait peut-être quelque chose qu’il avait vu à la télé. Bien d’autres merveilles tournaient chaque jour dans cette cervelle. Comment un adulte pouvait-il être à la hauteur ? […] (p . 59-60)

Dan Foster, plus tard, s’est remarié avec une femme, Muriel, mère d’un garçon de huit ans plus âgé que Paul, Curtis qui très vite a rejeté son frère d’adoption, ce « petit pédé », avec une peur panique de la « contagion ». L’essentiel du récit se passe durant la dix-septième année de Paul, alors que Curtis mène sa propre vie, a une petite amie — Sidra — et joue dans un groupe de rock basé à Athens (la ville de R.E.M.). La jeune femme est l’autre personnage majeur du roman, parce qu’elle a noué des liens forts avec Paul.

Ce n’est pas uniquement pour punir Curtis que je me suis mise à traîner avec Paul, son demi-frère — Curtis préfère n’importe quel autre terme plutôt que « frère » ou ce qui s’en rapproche, avec une prédilection particulière pour le mot « pédé ». J’essaie de lui rappeler qu’ils ne partagent pas la moindre goutte de sang, mais Curtis s’entête: « Quand même », et il frissonne des pieds à la tête. Curtis a décrété que le sujet Paul […] est clos à toute intervention de ma part. Il supporte à peine d’être dans la même pièce ; on voit la violence monter en lui comme une nausée. Et c’est pitoyable de voir Paul faire des pieds et des mains pour plaire à Curtis. […]

En plus, Paul a besoin qu’on s’occupe de lui. Il me fait penser à un jeune pur-sang arabe, rétif, ombrageux, et un peu trop intelligent pour l’écurie. Je crois que sa famille a un peu peur de lui, en réalité, ils font comme s’il s’agissait d’un animal intéressant et le laissent sortir parce qu’ils ne savent pas trop quoi faire de ce gamin si exotique. Pas gay, bien sûr. Ils n’en ont pas, des comme ça. Je ne suis pas sûre qu’ils avoueraient connaître le mot. (p. 109)

Je donne des cours d’équitation à Paul. Je selle une des vieilles juments de ma mère et lui mets une longe pour qu’elle trotte en cercle autour de moi. Paul a trouvé tout de suite la position correcte, donc on est passés au trot assis. « Tu t’en sors très bien. Tu es doué », lui dis-je. Ses genoux remontent subrepticement pour enserrer la selle, mais il les force à redescendre sans que je lui dise. Détends-toi. Détends-toi. L’effort pour se détendre sans tomber fait affluer le sang sous ses pommettes.[…]

Ses mains reposent sur ses cuisses gainées de daim, comme je lui ai expliqué. Chaque soubresaut représente un effort pour conserver la minuscule étendue de jean encore découverte collée à la selle. « Ces autres selles, demande-t-il avec une grimace, boing boing boing, elles sont plus rembourrées ?

— Tu n’as pas besoin de rembourrage. Tu as seulement besoin d’acquérir le mouvement, tu dois pousser en avant avec le bas de ton dos. » D’humeur narquoise, j’ajoute ce détail précieux que mon ancien prof de dressage utilisait pour capter l’attention des adolescentes : « Comme quand on fait l’amour. »

Paul éclate de rire et perd l’équilibre, il agrippe le pommeau pour se retenir, et pendant ce temps je me demande : est-ce que ça paraît vraiment stupide ? […] J’ai un peu peur qu’il commence à m’expliquer que j’ai tout faux, et je ne suis pas sûre d’avoir envie de savoir, surtout par Paul, qui n’est qu’un gamin et ne connaît sûrement pas encore la technique, de toute façon. Encore que si, probablement.

Mais il dit : « Je vais devoir répéter ça à Curtis.

— Tu parles. Il me l’a déjà entendu dire. Je lui ai appris à monter, à lui aussi, tu sais. »

Il se met à ricaner. « Pitié, Sidra, je n’ai pas envie de connaître tous tes vilains secrets de plumard. Tu vas me faire tomber. » Il a le visage brillant, un sourire si large maintenant qu’il paraît douloureux. De nouvelles taches pourpres se répandent sur sa peau claire, pie, bizarrement séduisante : un V couleur rubis sur sa poitrine, s’élevant du col échancré de sa chemise. […]

La ferme — la maison de ma mère, et la mienne à nouveau, maintenant — reçoit une douce brise venue des champs, même en été, mais il fait trop chaud pour continuer comme ça. Je me dis qu’à l’automne les leçons pourront durer plus longtemps. Je me demande si Paul veut vraiment apprendre, ou s’il ne vient que pour s’échapper de Greene County le temps d’une journée. À sa façon de parler de là-bas — sans haine mais avec une sorte de détachement, ou au passé —, je me demande s’il ne risque pas de faire une fugue, alors qu’il ne lui reste qu’une année de lycée. À l’automne, il sera peut-être déjà parti. (p. 111-113)

Régulièrement, Paul disparaît et part sur les routes, monnayant ses déplacements par des faveurs dont il est insatiable. Sa destination préférée est Atlanta, où il se retrouve hustler (prostitué) un peu malgré lui. Tout cela, sa famille ne fait que le deviner jusqu’au moment où il est pris en flagrant délit par un policier. À partir de là, la rumeur se répand dans le Greene County où habitent son père et sa belle-mère. La vie de Paul est menacée par l'intolérance générale et sa seule issue semble être la fuite. Sidra — dont la petite sœur Marcy est devenue fugueuse des années auparavant, avant de rentrer chez elle mourir du SIDA — prend particulièrement à cœur le sauvetage du garçon. Mais rien n’est gagné, entre l’hostilité de Curtis, les risques de la ville et le tempérament insatiable de Paul, comme inconscient des dangers qui le guettent.

Sheri Joseph tisse un parallèle entre les trajectoires de Marcy et de Paul tout au long du roman. La défunte est comme un fantôme qui flotte au-dessus de Sidra et de sa mère, Florie Ballard (autre personnage important). Un chapitre halluciné raconte à la première personne l’adolescence fugueuse de la jeune fille, au rythme de ses échappées et de son attirance irrésistible pour les villes. Chacun à leur époque, les deux adolescents sont des “hummingbirds” (colibris), irrésistiblement attirés par des lieux mortels, et s’y ruant inlassablement. Entre désir de ne pas refaire les mêmes erreurs et souci de laisser Paul trouver un équilibre, la mère et la fille reconstruisent leur propre relation, ruinée depuis longtemps.

Bear Me Safely Over a été un succès critique et public aux États-Unis, traduit rapidement dans plusieurs langues, dont le français. Inévitablement, on a rattaché le livre à la tradition des romans « sudistes », ce qui me semble relativement bébête, car il s’agit plutôt d’un roman intimiste, dessinant une géographie psychologique qui se suffit d'un décor à peine esquissé. Ce n’est pas pour rien que les chapitres suivent tel ou tel personnage : l’essentiel de ce que l’auteur dit ou fait dire aux personnages est affaire de relations inter-individuelles, d’émotions, de jugements moraux. Il est très rare que la focale s’élargisse pour montrer un paysage plus vaste, sinon sous la forme de notations économes. Une adaptation théâtrale, à condition de ne pas lésiner sur les monologues, serait assez aisée, tant l’environnement est à la limite de l’abstraction. Non pas que le climat spécifique de l’Amérique puritaine sudiste soit superflu ; il est au contraire déterminant. En revanche, c’est une présence sous-jacente, une chape qui pèse sur la trajectoire des personnages. Mais cet environnement est très peu figuré, sauf en quelques moments clés (mais brefs).

       En termes de narration, on pourrait penser comme certains que le roman est un « kaléidoscope » à voix multiples, puisque tour à tour Curtis, Paul, Loretta (la jeune fille baptiste), Marcy, Lyle (le batteur du groupe de Curtis), Sidra et enfin Florie Ballard, parlent à la première personne du singulier dans tel ou tel chapitre du roman. Seuls les deux textes focalisés sur Dan et Muriel Foster (le père et la belle-mère de Paul), et « Extase », sont écrits à la troisième personne, comme pour introduire une distance plus importante. En revanche, il n’y a pas de différences nettes d’écriture entre les différents chapitres et il est assez difficile de considérer les personnages qui disent « je » comme des narrateurs de plein exercice. En revanche, l’auteur et les lecteurs (dans une moindre mesure) ont un aperçu omniscient sur la conscience des uns et des autres. Le chapitre du point de vue de Paul étant le second, nous sommes — comme dans un roman assez traditionnel — mieux informés que les personnages sur la vie secrète du « héros » (si tant est que ce terme ait un sens dans ce livre choral).
 
        En définitive, en dépit de ses temporalités éclatées (trois chapitres se passent plusieurs années avant l’histoire principale — qui elle suit un cours globalement régulier, avec quelques sauts en avant et des retours en arrière) et de ses chapitres aux voix différentes, la facture d’ensemble de Bear Me Safely Over est assez classique. Les écarts de la narration permettent surtout de mettre habilement en contraste les points de vue des personnages. Mais l’ensemble est unifié par un réalisme assez âpre et un style homogène, assez elliptique et élégant. En anglais, la langue est plus sèche, et en même temps n’a pas le rendu parfois un peu gnangnan en français de certaines introspections. Les phrases sont souvent très brèves, comme hachées, parfois nominales. Leur rythme n’est pas homogène, mais souvent pressant, sinon haletant. Sheri Joseph est aussi une excellente dialoguiste, parcimonieuse mais juste. J’en donnerai pour exemple l’extrait qui suit, fragment d’une scène capitale du long chapitre “Rapture” (« Extase »). Elle met en scène la première échappée de Paul avec Kent — le meilleur ami de Curtis et autre figure centrale de ce livre (et du roman suivant de S. Joseph, Stray). 

Kent followed the sound into the barn where Paul vanished, where the darkness deepened, and he couldn’t tell a shadow from a solid thing. He stopped, started forward again, hand trailing a rough wall. Close by, a horse blew, took muffled steps. He could smell the animal’s flesh, the quick sweat of his own skin. He didn’t know if he was chasing a shadow or becoming one, stilling his breath so he could melt into darkness; but he moved slowly forward until he felt himself enter a sort of balance with the dark, and his hands lashed out. Before his eyes ever adjusted, he had hold of the boy, both upper arms in his grip. 

Paul let out a startled sound — a thin, girlish squeal. ‘Hold still,’ Kent said, though Paul didn’t struggle. The only answer was a deepening of breath, and Kent thought he could feel it, warm and then cool against his throat. He let go, stepped back. Afraid the boy might bolt again, he left the fingers of one hand resting on the white shirt, which was gauzily visible, all he could see. Then he took the hand away too. 

In letting go, the tight ache of his chest eased a little, and Paul relaxed as well. ‘What are we doing out here?’ Kent asked, the echo of the laugh ringing his voice. Perhaps they were conspiring in some prank against the others.
‘Why are you whispering?’ Paul whispered.
‘I don’t know. The horses. Why do you keep laughing?’
‘I can’t help it.’
‘Tell me the joke.’
 

‘I’ll tell you later. Maybe.’ Paul stepped closer, brushed slowly past. ‘I want to show you something.’ 

He took Kent’s hand as he passed, took hold of it firmly and easily and offered no alternative, as if this were the normal way for one man to guide another through a dark place. He led him to a ladder and began to climb. Above was a blackness the quality of velvet, and even the white shirt was consumed as it rose. How odd it felt to hold the boy’s hand, odder still to be released so suddenly, to be climbing now higher than he thought the barn should go, as if they were no longer in the place where they’d started. But he never felt as if he were falling, even when the ladder ended and he was pulling himself up onto a platform that he couldn’t see, into a loose bed of hay that he could only feel and smell under his hands. Where Paul waited. 

In that absolute black silence, unruptured by anything other than touch, he could have been anywhere, with anyone. He might have been drunk or half-dreaming in his own bed, and Paul, when he reached him, found him, might have been a girl for all the skin his fingers found — taut rib cage, shallow gully of spine, flank in denim. By touch, inhabitants of a sightless world, they became something other — a meeting of bodies, of mouths, and then only Paul’s mouth, on his throat, his chest and stomach. So slow and careful, even tender, as if they knew each other.
What happened in the loft was more than Kent wanted and more, he knew now, than where it ended — the somehow canceling act of fellatio. He recalled the very quality of the boy’s skin. (p. 193-195 de l’édition en anglais) 

Il y a quelque chose de chirurgical dans la découpe des événements, mêlant le cru et l’elliptique à bride abattue. L’auteur a également le don de la densité : en très peu de mots elle installe une grande diversité d’ambiances et d’émotions. Et si certains détails sont analysés à la manière d’un roman intimiste à la française, d’autres aspects, bien plus nombreux, sont seulement suggérés. Il en va ainsi des attitudes adolescentes de Paul, décrites dans un mélange de fascination explicite et d’ironie latente. Ce n’est qu’un exemple des ambivalences innombrables d’un roman qui ne pousse par ailleurs aucun de ses personnages vers un statut manichéen. La plupart sont d’ailleurs touchants et imparfaits. On atteint là ce mélange trouble de réalisme et d’optimisme qui sous-tend le livre, cette idée tenace que dans un univers marqué par diverses horreurs (l’intolérance, l’homophobie en particulier, le SIDA, la drogue, la pauvreté, etc.), il y a toujours (ou presque) une corde d’humanité à faire vibrer chez les individus. 

Cette position morale, que je devine enracinée dans un christianisme qui n’est ni intégriste ni prêchi-prêcha, a peut-être fait ou pourrait faire ricaner certains. Pourtant, le roman aborde en permanence des sujets très durs et très contemporains, et sans la moindre forme de niaiserie. Mais sans jamais non plus se départir de cette inclination pour l’espoir et le mieux.

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Someday, This Pain Will Be Useful To You de Peter Cameron

Peter Cameron, Someday, This Pain Will Be Useful To You. New York: Frances Foster Books, 2007. Voir l'annonce de la traduction française

 

Peter Cameron est un écrivain au statut paradoxal en France : largement traduit (par les éditions Rivages), disponible en poche, mais bénéficiant d’une notoriété très maigre. J’ai d’ailleurs noté seulement deux commentaires sur amazon pour cinq livres traduits, et je n’ai jamais vu passer de critiques dans la presse que je lis. J’imagine qu’il doit bien être évoqué de temps en temps et avoir des lecteurs. Sinon, cela fait longtemps qu’il ne serait plus traduit : c’est ce qui s’est passé pour Jim Grimsley, dont plus rien n’a été traduit depuis Dream Boy en 2003, alors qu’il a abondamment publié ces dernières années… 

La production de Peter Cameron a un air de famille avec celle de Stephen MacCauley, même si elle ressortit moins à la littérature de divertissement et s’empare de sujets plus graves. Année bissextile (Leap Year, 1990) et Week-end (1994) sont des romans ligne claire chroniquant la vie de gays new-yorkais à diverses étapes de leur vie. Andorra (1997) — fable trouble qui parle d’ennui et de réclusion dans une principauté semi-totalitaire — a marqué une inflexion plus ambitieuse dans l’inspiration de P. Cameron. Il n’est pas certain que ce livre assez peu aimable ait amélioré l’audience de l’auteur, avec son personnage principal subtilement antipathique et son écriture monocorde. Les nouvelles réunies dans le recueil Au beau milieu des choses (The Half You Don’t Know, 1997) s’accordent au principal avec la veine réaliste teintée d’humour des premiers romans. N’ayant pas lu Là-bas (The City of Your Final Destination, 2002), je ne saurais inscrire cet ouvrage dans cette trajectoire. 


En revanche, je viens de terminer son dernier ouvrage publié, Someday, This Pain Will Be Useful To You (2007). Et c’est de loin son livre le plus réussi à mes yeux. Je l’ai dévoré en trois jours dans une sorte d’euphorie tranquille. Comme c’est le premier que je lis en anglais, j’ai assez peu d’éléments de comparaison du point de vue de l’écriture. Je n’ai aucune envie de me livrer à l’exercice scholastique consistant à comparer la manière de ce roman avec celui des précédents. Qu’il me suffise de dire que c’est un livre qui procure une jubilation permanente au genre de lecteur que je suis. 

Pour la première fois, le personnage central (et narrateur) est un jeune homme de dix-huit ans, James Sveck. On pourrait traduire le titre par « Un jour, cette peine te servira à quelque chose ». C’est le genre de maxime dont le héros a été abreuvé par son entourage, pour lui faire passer la pilule d’une existence décevante. Fils d’un businessman stylé et d’une galeriste (divorcés, obviously), new-yorkais de la tête aux pieds, James a un problème majeur avec le monde, et principalement avec ses contemporains. D’une intelligence et d’une clarté d’esprit stupéfiantes, James n’arrive pas à supporter la médiocrité et les mascarades qu’on voudrait lui infliger. La seule personne qui trouve grâce à ses yeux est sa grand-mère, ancienne artiste de 80 ans passés, qu’il visite régulièrement et chez laquelle il va se réfugier quand son moral est vraiment bas. 

L’essentiel du roman se passe durant l’été 2003, alors que James vient de sortir du lycée (high school), travaille dans la galerie d’art de sa mère (très peu fréquentée) et devrait en théorie entrer dans un college assez prestigieux (Brown). Mais voilà : il n’en a pas la moindre envie. Son unique désir serait d’acheter une vieille maison dans le Midwest et d’échapper à la mascarade des études. On suit également des épisodes remontant au printemps de la même année : visite de Washington parmi un groupe de brillants lycéens qui a fait dérailler le personnage et l’a conduit chez une psychothérapeute.

A woman appeared in the doorway. Although there was only me and the tuna sandwich lady, she looked around the room as if it were full of people and said, “James? James Sveck?” 

“Yes I said. I stood up and approached her. 

She held out her hand and I shook it. It felt very cool and slender, “I’m Dr, Adler,” she said, Why don’t you come with me?” 

I followed her down a depressing hallway into a tiny windowless office that might have housed an accountant. […] 

I must have looked as surprised as I felt when I entered her office, for Rowena Adler looked at the utilitarian clutter about her and said, “I’m sorry about this mess. I’m so used to it. I forget how it looks.” Then she sat down and said, “It’s nice to meet you, James.” 

I said, “Thank you” as if she had paid me a compliment. I wasn’t about to say it was nice to meet her, too. I hate saying anything expected like that, that kind of dead, meaningless language. 

Why don’t you sit down there?” she said, indicating an uncomfortable-looking metal folding chair. It was the only other chair in the room, but she said it as if there were many and she had selected this one especially for me. She was sitting in a tweed-covered office chair on casters that was turned away from her desk. The room was so small our knees almost touched. She leaned back, ostensibly to be more comfortable, but I could tell it really to move away from me, “I usually see patients in my office downtown, but on Thursdays I can’t get away from here, and I wanted to see you as soon as I could.” 

I didn’t like the way she called me a patient, or implied I was a patient, although since she was a doctor and I was consulting her I’m not sure what else I could be. A client sounded too businesslike, but she could have just said “people” but then I thought I was wrong to be offended: there is nothing shameful about being a patient, one does not bring sickness upon oneself, it is an unelected characteristic—cancer and tuberculosis are not indications of people’s character (I had read Susan Sontags Illness as Metaphor in my modem morals class last spring), but then I thought, Well, maybe with psychiatry it’s different, because if you’re manic-depressive or paranoid or sexually compulsive it is rather indicative of your character, or at least inextricably linked with your character, and these things must be bad, otherwise they would not be treated, so being a patient in these circumstances was an indication of some sort of personal failure or— 

 “So, James” I suddenly heard her saying, “what brings you here?” 

This seemed a stupid question to me. If you go to a dentist you can say “I have a toothache” or you go into a jeweler’s and ask to have a new battery installed in your watch, but what could you possibly say to a psychiatrist? 

“What brings me here?” I repeated the question, hoping she would rephrase itmore intelligibly. 

“Yes.” She smiled, pointedly ignoring my tone. “What brings you here?” 

“I suppose if I knew what brought me here, I wouldn’t be here”, I said.
“Where would you be?”

“I’m afraid I don’t know”’ I said.
“You’re afraid?”

I realized that she was one of those annoying people who take everything you say literarily. “I misspoke’ I said. “I’m not afraid, I just don’t know.” (p. 68-70)

Avec sa narration à la première personne, son héros en décalage, son humour, le livre a été immédiatement comparé avec L’Attrappe-Cœur de J.D. Salinger par la critique américaine. C’est comme s’il n’existait pas d’autre exemple de teen novel réussi ! Ce que James Sveck partage très certainement avec Holden Caulfield, c’est le pouvoir émotionnel : je n’ai pas l’habitude de m’attacher à un personnage de fiction. Celui-ci fait exception, un peu à la manière du Hal de Dance on My Grave d’Aidan Chambers. Peter Cameron en a fait un narrateur cultivé (il vénère Denton Welch — ce que je peux comprendre !), extrêmement ironique et en même temps traversé par une grande fêlure. Tout au long du roman, de rebuffade en bêtise, d’errements en tâtons, de dialogue de sourds avec la famille en moments de complicité, le lecteur fait face tout à la fois aux contradictions post-adolescentes du personnage et à son profond désarroi (lequel est très élégamment suggéré plutôt que dénoté).

Someday, This Pain Will Be Useful To You est aussi un roman satirique qui moque sans férocité les milieux « libéraux » (au sens américain) new-yorkais (mais aussi la province « crasse »). Le paradoxe de la retenue de James, de sa réticence foncière à socialiser, est d’autant plus puissant qu’il a grandi dans un univers on ne peut plus libre, aisé et open-minded : le directeur de la galerie de sa mère est un trentenaire gay et noir, sa sœur vit l’amour libre avec un sociolinguiste prénommé Rainer Maria (et marié par ailleurs), etc. Un à un plusieurs adultes demandent à James s’il est gay pour mieux le « comprendre » (en fait à chaque fois que le héros a un comportement bizarre). Son aversion pour l’idée d’entrer dans un college suscite une incompréhension totale, dessinant assez subtilement une norme sociale dans laquelle tout ce petit monde est enfermé. Même la grand-mère ne comprend pas :

She put milk in her coffee and stirred it and pushed the creamer and sugar toward me and then said, “What’s this all about? Are you thinking of not going to college, James?”

“Yes’ I said. “How did you know?”

“Perhaps I am clairvoyant after all” she said.

“Well, do you think I should go to college?”

“I suppose I’d have to know what you would do if you didn’t, I hardly see why what I thought would be of any interest to you.”

“Well, I am interested, I wouldn’t ask you if I weren’t.”

“Why don’t you want to go to college?”

She was the third person who had asked me that question in as many days, and I felt I was getting worse instead of better at answering it. My grandmother waited patiently for my answer. She pretended there were crumbs on the table that needed brushing off.

After a moment I said, “It’s hard for me to explain why I don’t want to go. All I can say is there’s nothing about going that appeals to me. I don’t want to be in that kind of social environment, I’ve been with people my own age all my life and I don’t really like them or seem to have much in common with them, and I feel that anything I want to know I can learn from reading books — basically that’s what you do in college anyway — and I feel I can do that on my own and not waste all that money on something I don’t think I need or want. I think I could do other things with the money that would be better for me than going to college.”

“Such as?” my grandmother asked.

I didn’tanswer because itwas suddenly clear to me, for a second or two, that part of this not wanting to go to college was simply a desire not to move forward, for I loved where I was at the moment, and felt that so surely and keenly: sitting there, in my grandmother’s kitchen, drinking her freshly percolated coffee from coffee cups and not from cardboard cups with sippy lids, sitting in her perfectly ordered kitchen with the back door open so a bit of a breeze moved through the house, and the electric clock above the sink humming quietly all night and all day, and the linoleum floor worn down from so many years of washing and scrubbing it was as smooth as leather, and my grandmother sitting across from me in her dress she had probably bought forty years ago and worn a thousand times since then, listening to me, seeming to accept me in a way that no one else did, and the safe summer Saturday occurring outside, all around us, the world not yet totally violated by stupidity and intolerance and hate. (p. 79-80)

Je rajouterai encore que la langue de l’auteur est d’une simplicité à proprement parler classique, ce qui figure assez bien l’esprit du personnage. Certains ont parlé de « antihéros » — ce que je trouve abusif. James est avant tout décalé. Sa compréhension instinctive et son refus de la banalité, des à-peu-près et du suivisme le tiennent à l’écart, mais c’est sans le moindre snobisme. Son tempérament le plus intime le contraint à faire de la rétention, au nom d’un besoin presque maniaque de ne pas trahir la pureté (de ses pensées ou sentiments). Ainsi embastillé, il n’est pourtant jamais pitoyable, bien au contraire, même si ses ennuis avec l’existence sont parfois touchants.

C’est un de ces livres qui pourraient aussi bien figurer dans une collection pour young adults que dans l’édition classique pour adultes (ce qui est le cas). J’ignore si une traduction est prévue. Je ne saurais le recommander avec assez d’enthousiasme à ceux qui peuvent le lire.

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