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En mai : Dream Boy version filmée, Le Jardin d'acclimatation réédité

Navarre-jardin-2009.jpgQuelques informations glanées ici et là. J'ai appris grâce au site Gay Clic qu'une adaptation du roman Dream Boy de Jim Grimsley par James Bolton (Eban & Charley) sortait en DVD le 13  mai. Et j'ai découvert sur Amazon que les éditions H&O allaient republier Le Jardin d'acclimatation d'Yves Navarre (Nota bene ultérieur : cette réédition est finalement parue en octobre 2009), dans leur collection de poche. S'agissant de deux livres que j'aime énormément, je me réjouis qu'une nouvelle chance leur soit donnée. Je ne sais pas si je pousserai l'enthousiasme jusqu'à publier de nouvelles critiques, mais il y a déjà des bricoles sur ce site si on suit le lien ici.

 

Pour les paresseux, je recopie ma présentation de Dream Boy :

« Nathan est un adolescent ballotté de maison en maison par ses parents, fuyant un lourd et pesant secret dont il est la victime. À l'occasion d'un énième déménagement et de son arrivée dans une petite localité piétiste du Sud des États-Unis, il devient le voisin de Roy, jeune homme à peine plus âgé dont il tombe profondément amoureux. Rapidement, l'un et l'autre réalisent leur commune attirance, à cette nuance que Roy peine à assumer pleinement leur passion. Mais les deux garçons doivent affronter la pesanteur des tabous d'une Amérique rurale confite en religion, les ambiguïtés de Roy et le lourd passé de Nathan, poursuivi par un horrible secret familial.

Ce livre de Jim Grimsley, le dernier traduit en français à ce jour, est un délice, sans doute son oeuvre la plus réussie. L'écriture est moins réaliste et plus poétisée que dans les premiers livres traduits de Grimsley. La délicatesse extrême avec laquelle il dépeint les sentiments de Nathan est un pur enchantement, de poésie et de grâce. Il excelle à rendre sensible tous les émois de son personnage principal, à le rendre extrêmement attachant. À aucun moment le livre, malgré son arrière-fond, ne bascule dans la vulgarité ou la facilité. Le chef d'oeuvre que l'on pouvait attendre de Jim Grimsley. »

 

Sur la question de l'adaptation d'un tel livre au cinéma, je voudrais dire deux choses, l'une relative au réalisateur, l'autre à ce que j'ai pu voir du résultat (des petits bouts). J'avais relativement apprécié un film précédent de James Bolton, Eban & Charley, qui se cognait un sujet casse-gueule : une histoire d'amour entre un adolescent de 15 ans et un homme qui en a presque le double (en sachant que le « cas » — on ne peut plus singulier, on dira — contournait la problématique de la pédophilie en mettant en scène un adulte immature et un garçon très mûr). Mais d'un point de vue strictement esthétique, c'était quand même un film limité…

J'attends de voir cette adaptation de Dream Boy avec un brin d'appréhension. Quand on a profondément aimé un livre, on a tendance à exiger une fidélité scrupuleuse d'une adaptation cinématographique. Or c'est un peu un paradoxe, car il n'y a rien à ajouter à un grand livre (et, assurément, c'en est un), et surtout pas une illustration visuelle. L’une des forces du roman est sa peinture extrêmement sensuelle de la nature américaine. Bolton est-il capable de filmer celle-ci  avec la même grâce qu'un John Boorman (Délivrance) ou un Jacob Aaron Estes (Mean Creek) ? Dans le livre, la relation entre Roy et Nathan est très particulière, inégale sur tous les plans (Nathan est une crevette, mais il a un courage qui fait contraste avec la veulerie de son amoureux). Pour ce que j'ai pu en voir, le casting perd complètement le paramètre de l'ascendant physique de Roy. Autre point sensible : le surnaturel joue un rôle trouble (comme dans d'autres romans « sudistes » de Grimsley), tant et si bien que la critique américaine n'a pas aimé la fin très indécise (et étrange) du livre. Pourtant, elle laisse toute sa place à l'imagination du lecteur. Le risque, après cela, est d'avoir édulcoré les contrastes et tout ce qu'il y a de malaisé, bref, ce qui sort le livre de l'ordinaire.

 

Les trois autres livres traduits de Jim Grimsley, Les Oiseaux de l'hiver, L'Enfant des eaux et Confort et joie ont été réédités en poche chez 10-18, mais pas Dream Boy. Est-ce dû à un échec commercial de l’édition grand format ? Ou est-ce parce que les autres se sont mal vendus en poche et que les éditeurs n’ont pas voulu prendre de risque ? Toujours est-il que ce merveilleux roman mériterait de rencontrer de nouveaux lecteurs...

 

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Et nos amours de Sean James Rose

Sean James Rose, Et nos amours, Denoël, 2009.

 

J’ai lu en février Et nos amours de Sean James Rose, un « premier roman » qui échappe aux idées communes sur cet exercice (la verdeur, et d’autres mots en « eur »…). Le nom m’était connu, car l’auteur est depuis longtemps critique littéraire, entre autres à Libération. Je l’avais tout particulièrement repéré car il est l’un de ceux qui parlent le mieux de l’œuvre traduite d’Erwin Mortier, ce prosateur flamand dont les habitués de ce site savent à quel point il compte à mes yeux. Sean James Rose a aussi traduit un roman du vietnamien : À nos vingt ans de Nguyên Huy Thiêp (aux éditions de l’Aube). C’est une plume déjà accomplie et ce roman en est la belle preuve. Il s’ouvre par un bref préambule, qui tient lieu d’avertissement ou de mode d’emploi :
 

Il n’y a de chronologique qu’un curriculum vitae. On a beau débrouiller l’écheveau de nos ans, chercher le fil d’Ariane, la logique séquentielle ne se révèle guère satisfaisante. La succession des nombres correspondant aux chapitres de ce livre représente l’ordre aléatoire que la mémoire du narrateur a bien voulu imposer au lecteur. C’est comme un jeu, pour passer le temps. On compte, disons jusqu’à cent, en l’espèce cent cinquante, et puis on cherche. Ce qu’on trouve c’est la fin.

En 150 fragments, donc, Et nos amours explore quatre destins ordinaires, quatre mémoires en éclats émoussés. Le roman s’ouvre avec Martin, qui a passé une jeunesse que certains diraient « dissolue », entre alcool, drogues, fêtes et séduction — car il a beaucoup séduit : des femmes surtout, et une en particulier, Hannah, qui a fini par renoncer. Il a aussi vécu un temps avec Pierre, critique littéraire, journaliste précaire, qui préfère les garçons (mais aucune étiquette ne vient marquer cette ligne de vie de son poinçon).

 

Il y avait des travaux dans l’appartement d’en face. Pierre avait aperçu dans la cour et sur le palier des ouvriers, étrangers, d’Europe de l’Est sans doute, leur langue lui avait paru slave. Parmi eux, il distingua un garçon, blond, qui malgré sa haute taille devait être le plus jeune. Les autres étaient des hommes mûrs. Lorsqu’il croisait Pierre, son regard rayonnait d’une curiosité candide. Tout indiquait qu’il ne parlait pas français. Un jour que Pierre avait fait tomber du courrier dans l’escalier, le garçon l’avait ramassé. Qu’est-ce que c’est ? Encore une enveloppe ajourée : l’électricité, le téléphone ? Pierre lui avait adressé quelques mots de remerciement, le garçon s’était contenté de sourire.

C’était un de ces lourds étés. Pas un souffle. On suffoquait. Pierre avait entrouvert sa porte. Il essayait de se concentrer sur son article. Dans la fente de lumière poudreuse, il aperçut une forme pâle. Dos élancé, blanche colonne offerte à l’ardeur du soleil, sur la nuque collaient des boucles de cheveux enfuies d’une casquette à la visière inversée : le jeune ouvrier peignait le cadre de la porte d’en face, sifflotant, torse nu. Pierre observa la gestuelle souple du garçon qui ne l’avait pas remarqué. La dynamique du pinceau faisait saillir chaque muscle du bras, provoquait une oscillation de l’omoplate. Pierre s’approcha. Il fut maintenant tout à fait dans le couloir. Le garçon se retourna soudain, surprit Pierre. Mince filet de reconnaissance, puis sourire franc. Les yeux de l’étranger dardaient une joie claire, vibrante de vitalité. Il ôta sa casquette, passa sa main sur les mèches trempées de sueur, lèvres toujours épanouies en large sourire. Pierre lui fit un signe. Mima le verre qu’on boit. Le garçon entra chez lui. Aussitôt servi, aussitôt bu. Le garçon avala l’eau d’une traite. Essuya sa bouche du revers de la main. Planta son regard dans celui de Pierre. Copeaux de temps suspendus. L’envie circule sans mot. […](p. 222-223)

À l’heure des bilans, faute d’attendre Martin ou des jours meilleurs, Pierre s’est installé dans une vie plus tranquille d’enseignant, auprès (semble-t-il) de Yacine. Il y a également Hélène, fille de bonne bourgeoisie, traductrice anglomane, longtemps adonnée à des hommes mariés et plus âgés qu’elle, avant la venue de Vincent. Hélène a été un jalon amical dans la vie de Pierre, comme elle l’a été pour Marie, une enfant sans père devenue croqueuse d’hommes, au fil d’une existence aussi chaotique la nuit que morne le jour.

Dans la diversité des trajectoires, chaque lecteur va peut-être vers tel ou telle figure de cet improbable quatuor. À la manière de Flaubert, le narrateur, lui, « est » les quatre à la fois…Marie, Hélène, Pierre, Martin : les quatre personnages forment une chaîne (ou peut-être faudrait-il dire une guirlande ?) d’interconnaissance. Ils ne constituent pas un cercle d’affinités, mais trois paires distinctes (illustration de vies sociales segmentées ?) : Marie-Hélène, Hélène-Pierre et surtout (?) Pierre-Martin. Raconter comment ils se sont connus ou leur vie amicale ne constitue qu’une part initiale du livre, quand bien même ce sont ces liens faibles qui créent l’unité d’ensemble ou font prétexte. L’un des plus beaux non-dits du livre, qui manie l’ellipse avec une malignité virtuose, concerne le seul duo qui aurait pu suggérer quelque chose de sentimental (quand bien même Et nos amours est un titre qui dit bien ce dont il est beaucoup question…).

Il connaissait Martin, l’avait connu : Pierre et Martin, Martin et Pierre. On a beau retourner la situation dans tous les sens. Deux noms qui ne vont pas bien ensemble. Lisez cette histoire à n’importe quelle page, ça ne marche pas. Comme amis ? Non plus. Martin a tous les défauts : versatile, manipulateur, égoïste... Mais l’échec est un merveilleux amant, le plus sûr qui soit. Avec lui on pourrait enfin grappiller quelques certitudes. Avec lui nul besoin de spéculer sur le bonheur. N’avoir plus peur de perdre ce qui en vérité est perdu. Le bonheur est dans l’instant. Et l’éternité de l’instant n’est pas de ce monde. (p. 14)

Virtuose du style indirect libre et du plus-que-parfait, le narrateur de Sean James Rose circule d’une figure à l’autre, monte et descend dans le temps et la mémoire des quatre personnages comme dans une cage-à-poule, avec de délicats emboîtements « comme un jeu, pour passer le temps ». On glisse forcément de l’un-e à l’autre au fil des chapitres, mais il n’y a pas d’ordre immuable, plutôt des proximités dans le temps ou des accointances sur le thème. Au terme de ce puzzle aux airs de jeu d’enfant, « Ce qu’on trouve, c’est la fin. » On ne saurait mieux dire, dans la mesure où ces fils de vie se donnent à voir d’un point de vue souvent rétrospectif, quand l’un ou l’autre revient sur le jour passé ou des événements lointains. La lecture pourrait se faire à tâtons, car l’on navigue entre les existences et les moments, et dans la mosaïque improbable des entourages, qui changent avec le temps comme des dominos qui s’évanouissent les uns sur les autres. Pourtant, le fil n’est pas aussi « aléatoire » qu’il est annoncé : il y a un déroulé qui nous rapproche peu à peu de « la fin » annoncée, très enracinée dans la France sarkozie.

Et nos amours est une miniature douce-amère, sans nostalgie ni tragédie, insensible glissement dans l’âge adulte — celui qui porte le deuil de la jeunesse en la doublant avec des sentiments mêlés. Ce qui rend le roman très attachant est sa façon tranquille d’éviter tous les poncifs que cette plongée pourrait susciter, les truismes à voix haute, la mise en scène. Au lieu de quoi, c’est une voix labile qui nous mène, au gré d’une langue syncopée, en phrases brèves, parfois sibyllines, qui évoquent Le jardin d’acclimatation d’Yves Navarre.

Hélène sent les doigts de Claude effleurer sa joue. L’odeur de cigare et de vétiver caractéristique de son amant. Hélène est assise, droite, chevilles croisées. Elle pose pour un peintre imaginaire. Dernier portrait. Son regard est troué, opaque, sans blanc, sans iris. Le bleu glauque d’une ardoise dépolie. Tu m’écoutes ? Hélène, j’y vais. L’année prochaine, ce sera plus simple, je prendrai un bureau, un petit studio. Au revoir, ma chérie. Au fait, tu viens jeudi ? Chantal m’a dit que tu ne lui avais pas répondu. N’oublie pas d’appeler, à jeudi. Elle est restée assise des heures, des années. (p. 82)

Il ignore comment Hélène s’y est prise, elle a dû dire qu’il était orphelin, du moins du réveillon. Lui, comme on ne lui a rien demandé, n’a rien dit. Les Régnier avaient sauté sur l’occasion pour agir en bons chrétiens, le jour de l’anniversaire de Jésus, c’est le moment ou jamais. Il est vrai que parmi la fratrie d’Hélène il détonnait, il n’avait rien d’un sémillant avocat ou d’un scout attardé. Avait l’air plus juvénile, plus « pauvre » aussi. Catégorie propres, ceux qu’on peut aimer comme prochains. Allait-on lui refiler des pulls trop grands à la fin du repas ? Il ne moufta pas, n’allait pas dire, Vous savez votre fille a vécu dans le péché, oh, non, je ne veux pas parler des moeurs actuelles, non, je parle de l’homme qu’elle a aimé et qui était marié, je parle de cette relation adultère dont elle a été longtemps complice, mais maintenant c’est fini, c’est bon, elle a été heureuse, mais maintenant elle expie, pardonnez-lui, pardonnez-nous, car moi aussi j’ai aimé, cela dit j’ai été bien moins stoïque, je n’arrivais plus à rien faire ou alors je faisais n’importe quoi. (p. 149)

Sean James Rose a plus d’une malice dans sa poche, qu’il s’agisse de glisser une énigme culturelle, de parodier des discours ou de distiller des indices : l’humour n’est jamais loin, même si d’une discrétion qui procède d’un tact romanesque d’une rare constance. Sans parler des innombrables trouvailles et bonheurs d’expression qui zèbrent la trame narrative mais qui, tels des galets dans la mer, perdraient tout leur éclat à être séparés dans une citation resserrée.

 

Une très plaisante découverte en tout cas.

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L'Amant des morts de Mathieu Riboulet

Je republie ici la critique que j'ai écrite pour Sitartmag, avec l'intention de la développer davantage et de lui adjoindre quelques citations.

 

 

Mathieu Riboulet est un écrivain frugal. Ses récits se tiennent souvent à la centaine de pages. À rebours d’une littérature romanesque composant de vastes tableaux, leur trame évoque un voile que l’on relève sur un infime fragment du monde. L’Amant des morts ne déroge pas à la règle, même si davantage qu’auparavant l’auteur élargit la focale pour embrasser un sentiment nouveau : l’Histoire — qu’il côtoie ou qu’il accompagne plutôt qu’il ne l’embrasse.

Au centre, un personnage, Jérôme Alleyrat, que la narration suit avec une fidélité à peu près chronologique, mais en se tenant en léger retrait, de telle sorte que persistera toujours une certaine opacité. L’incipit place l’ensemble du récit entre transgression et banalité : « Le père, de temps à autre, couchait avec le fils ». Mais tout ce qui suit semble suggérer que l’inceste est une fausse piste. C’est simplement la première dérogation d’une existence, entamée seize ans auparavant dans le plus reculé d’une Creuse unissant bûcherons et communautés post-soixante-huitardes, et qui se poursuivra ultérieurement dans une sorte de décalage ou de détachement. Car la « trajectoire » de cette figure quasi mystique, de la sauvagerie rurale à la passion des hommes et au réconfort des malades, conserve sans cesse un pied dans le cours du monde et un autre en dehors.

L’Amant des morts possède bien des traits distinctifs du réalisme : des personnages nettement dessinés, une succession de scènes assorties à des lieux, un arrière-plan on ne peut plus concret (le drame du SIDA). Pourtant, par son montage (pas vraiment linéaire), ses ellipses et surtout sa façon singulière de créer du flou ou des flottements, le récit déjoue les attendus les plus classiques. À la manière des textes de Genet, influence majeure, le propos semble s’enrouler autour d’un sentiment indicible, annonce sans cesse repoussée d’une cérémonie ou d’une scène capitale, destinée à se répéter dans les vestibules du temps, mais dont on ne capterait que des bribes. Énigmatique aussi la voix qui narre l’ensemble, affectionnant le « on » et le « nous » : elle est, semble-t-il, organe de tous les mourants que Jérôme Alleyrat a accompagnés dans le hors champ de la narration.


En une grosse décennie, l’auteur de Mère biscuit, Quelqu’un s’approche et Le corps des anges s’est imposé comme l’un des plus singuliers prosateurs de la langue française. Mais jamais auparavant l’écriture de Mathieu Riboulet n’avait atteint un tel niveau de souveraineté. Les phrases ici peuvent revêtir un classicisme impeccable ou prendre divers chemins de traverse, elles forment de part en part une matière ductile dont le grain est superbe de maîtrise. Elle est parfois d’une sensualité exacerbée ou curieusement sociologique, ondoyant entre divers registres, tout en gardant le cap assez étrange d’un mysticisme sans visée, pour ne pas dire sans dieu. Roman à la croisée des chemins, L’Amant des morts suggère une inflexion dans l’inspiration de l’auteur mais sa richesse nous laisse dans l’expectative sur ce qui adviendra.

 

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Chanson française et homosexualité 2

 

 

Pour illustrer un article

 

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Ça arrive aussi aux garçons de Michel Dorais

Michel Dorais, Ça arrive aussi aux garçons. L’abus sexuel au masculin, Typo, « Essai », 2008.

 

Les éditions Typo ont réédité en 2008 une étude de Michel Dorais, publiée pour la première fois en 1997 au Canada et traduite en anglais en 2002. Ancien travailleur social devenu universitaire, l’auteur est connu pour ses recherches sur la prostitution masculine, le suicide des adolescents homosexuels et d’autres questions LGBT qui font le lien entre recherche savante et travail social, avec un arrière-plan militant très discret. D’une clarté limpide, Ça arrive aussi aux garçons. L’abus sexuel au masculin dresse avec sobriété le tableau d’existences meurtries, voire définitivement bouleversées, tout en suggérant avec une grande retenue quelques pistes d’intervention et, autant que faire se peut, de prévention. Les huit chapitres d’analyse sont entrecoupés par douze récits à la première personne, qui ne cèdent jamais au sensationnel même si ce qu’ils dévoilent est très dur.

Basée sur une trentaine d’entretiens avec des hommes qui ont été abusés entre quatre et quatorze ans par des adultes ou des adolescents plus âgés (tous masculins), l’enquête a une dimension essentiellement psychosociologique : elle retrace des itinéraires individuels et essaie de dégager les circonstances et les répercussions des agressions sexuelles sur les individus qui en furent victimes. Faute d’alternative, l’auteur a eu recours au volontariat pour construire son « échantillon », ce qui pose un problème inévitable de représentativité. La démarche étant compréhensive et non quantitative, et montrant une forte « récurrence de difficultés vécues », les résultats ont un intérêt en soi. En revanche, on peut considérer comme un biais méthodologique l’homogénéité de certains traits comportementaux : ils nous renseignent peut-être spécifiquement sur un profil de garçon abusé qui a été en mesure de témoigner, ce qui peut sembler impossible à d’autres. Néanmoins, l’auteur renvoie abondamment à des études américaines, y compris quantitatives, qui mettent en perspective ses propres résultats.

On apprend ainsi que la plupart des études outre-atlantique évaluent entre 10 et 15 % le nombre de garçons concernés par une forme ou une autre d’agression sexuelle, très majoritairement perpétrées par des hommes ou des adolescents. Cette proportion semble particulièrement élevée, et fait contraste avec les statistiques bien plus faibles qu’enregistrent le travail social ou la justice. Il y va pour partie, selon l’auteur, du tabou qui pèse encore sur des expériences qui stigmatisent souvent la victime (presque) autant que l’agresseur. Par ailleurs, dans certaines groupes très spécifiques comme les prostitués masculins, les anciens enfants abusés représentent une proportion très élevée (le tiers ou davantage).

Dans le compte rendu qui suit, j’ai essayé de consigner les résultats les plus significatifs, tout en m’abstrayant des expériences circonstanciées que relate le livre : elles lui appartiennent et n’auraient pas leur place ici.

 

Les premiers chapitres délimitent les circonstances des agressions. La prévalence des affaires se passant à l’intérieur d’une famille est particulièrement frappante. L’auteur fait d’ailleurs ultérieurement l’hypothèse qu’il existe une culture de l’agression sexuelle intériorisée dans certaines d’entre elles : « […] des situations d’abus multiples ne sont pas exceptionnelles, surtout quand des membres d’une même famille sont impliqués, comme s’il existait une sous-culture familiale faisant en sorte que l’agression sexuelle soit sans cesse reproduite. » (p. 54). Au-delà, la proximité (sociale ou géographique) semble une règle absolue. La connaissance de l’enfant facilite considérablement le passage à l’acte, tout en aggravant l’impact de la situation sur celui-ci.

[…] je résumerais l’ensemble de [m]on propos en disant que plus l’agresseur est proche de l’enfant, plus le rapport qu’ils entretiennent sera perçu par la victime comme intrusif et menaçant. Pour les mêmes raisons, il sera davantage malaisé de fuir ou de dénoncer la situation. Il semble aussi que plus l’abus a eu lieu précocement dans la vie de l’enfant, plus il s’est produit de façon répétée (impliquant parfois plus d’un agresseur), plus il risque de laisser des traces indélébiles. La superposition d’abus physiques, psychologiques et sexuels de la part du père doit particulièrement être soulignée : une forme d’abus peut en cacher une autre. (p. 58)

Presque tous les agresseurs semblent se définir comme hétérosexuels et c’est moins l’appartenance des enfants au sexe masculin que leur vulnérabilité et (éventuellement) leur neutralité en termes d’identité sexuelle qui les constitue en cible. Nombre d’enfants abusés étaient par ailleurs des enfants fragiles (vivant dans des familles dysfonctionnelles, souvent abandonnés à eux-mêmes, etc.). M. Dorais suggère à plusieurs reprises que les agresseurs ont dû le percevoir et en tirer avantage (un chapitre est d’ailleurs sous-titré « Le contexte facilitant l’abus sexuel »). Dans les cas d’inceste familial, le parent abuseur se caractérise la plupart du temps par une grande froideur à l’encontre de l’enfant (sauf en situation d’abus), alors qu’a contrario « la préoccupation du père pour le bien-être de son enfant diminue de beaucoup les risques de molestation sexuelle » (p. 44).

Les circonstances dans lesquelles se sont produites les agressions vécues par les hommes interviewés montrent à quel point ils se sont en quelque sorte retrouvés piégés. Pour la plupart, ces jeunes se trouvaient en effet dans une situation de grande vulnérabilité, en raison d’un contexte familial problématique, au moment où l’agresseur leur manifesta de l’intérêt. C’est pourquoi, dans un premier temps du moins, la relation avec cet homme est souvent perçue par le garçon comme une planche de salut. C’est le père qui porte enfin quelque intérêt à son fils, c’est l’oncle qui prend la place d’un père absent, indifférent ou violent, c’est le frère aîné qui accorde une certaine attention à son cadet négligé par le reste de la famille, c’est l’ami qui se montre disponible au moment où le jeune en a tant besoin. À la fragilité physique de l’enfant se superpose sa fragilité psychologique en tant qu’enfant isolé, mal aimé ou rejeté.

Puisque les hommes qui ont offert leur témoignage dans le cadre de cette enquête proviennent de toutes les classes sociales et de tous les milieux, il est clair que les abus sexuels sur des garçons se retrouvent partout : en milieu rural comme en milieu urbain, dans des familles aisées aussi bien que dans des familles défavorisées. Les agresseurs sont des hommes de tous les métiers : fermier, soldat, éducateur, gardien de sécurité, marchand, médecin, policier, ouvrier, etc. Fait remarquable, la plupart sont décrits par leurs victimes comme étant ou s’affirmant d’orientation hétérosexuelle, quelquefois bisexuelle, très rarement homosexuelle. Manifestement, l’attirance érotique à l’endroit des enfants transcende les orientations sexuelles et ne fait pas appel aux catégories généralement utilisées pour comprendre l’attrait envers des hommes ou des femmes adultes. (p. 72-73)

 

L’auteur consacre une large place aux types d’interprétation des faits (et des motivations des agresseurs) qu’on produits les victimes et aux comportements, sentiments, stratégies de dépassement qu’ils ont pu développer. À la base, donc, « [i]l semble […] que plus l’abus a eu lieu précocement dans la vie de l’enfant, plus il s’est produit de façon répétée (impliquant parfois plus d’un agresseur), plus il risque de laisser des traces indélébiles. » (p. 58). L’abus est une école de la désillusion et de la méfiance, quelle que soit la nature des actes et le degré de coopération de la victime. Il est vécu comme une trahison et comme une rupture d’intelligibilité du monde social.

L’abus sexuel entraîne souvent une confusion, sinon une dissonance cognitive chez le garçon […]. Il y a confusion cognitive quand le garçon ne sait plus que penser et comment interpréter ce qui lui arrive. Il y a dissonance cognitive quand survient une discordance ou une rupture dans des informations contraires. Dans un cas comme dans l’autre, le processus de construction de la réalité est brouillé. L’individu éprouve alors des émotions disparates ou paradoxales. (p. 133) 

Tout en soulignant la difficulté qu’il y a à établir le rôle causal de l’agression, l’auteur souligne la pesante récurrence de certaines conduites ultérieures : cauchemars, crises d’angoisse, consommation élevée et précoce d’alcool et de drogues, délinquance, tentatives de suicide, sexualité compulsive, prostitution, difficultés extrêmes à s’inscrire dans une vie de couple durable, etc.

Le garçon dont on a abusé se retrouvé porteur d’une blessure psychique, symbolique et identitaire qui non seulement ne cicatrise pas aisément, mais s’aggrave souvent au fil du temps. Plus cette blessure est niée, cachée ou négligée, plus elle rappellera sa présence à travers divers symptômes physiques, psychologiques ou relationnels. Comme le disait un répondant, « c’est comme une bombe à retardement installée en toi », une arme invisible dont personne ne connaît le mécanisme suffisamment pour pouvoir l’arrêter. (p. 132)

Le chapitre V examine la « dissonance cognitive » et les sentiments ambivalents qu’engendre l’agression, tandis que le chapitre VI se concentre sur la « dissonance identitaire », « successivement examiné[e] sous quatre angles : l’identité personnelle (« qui suis-je ? »), l’identité sexuelle (« suis-je un vrai homme ? »), l’orientation sexuelle (« suis-je homo ou hétéro ? ») et l’homophobie. » (p. 176). Sur chacun de ces points, l’enquête montre à quel point les repères sont brouillés, conduisant les victimes d’abus à se réfugier dans des comportements dont l’aspect stéréotypé les rassure : « avoir une apparence et une conduite viriles devient une hantise » (p. 182), « un moyen privilégié [de rétablir symboliquement leur masculinité] sera d’affirmer sa virilité à travers l’accumulation d’aventures avec des femmes » (p. 185), « leur volonté de prouver qu’ils n’ont rien à voir avec l’homosexualité peut mener à […] une homophobie quasi obsédante. » (p. 194). Le rapport à l’homosexualité est complexe : si certains garçons ont eu la révélation d’attirances masculines à leur corps défendant dans l’abus, la plupart des jeunes abusés développent un rapport problématique aux hommes (notamment gays) et, assez fréquemment, donc, une homophobie prononcée — et ce malgré le statut hétérosexuel de la plupart des agresseurs. Michel Dorais semble suggérer que l’abus est d’autant plus pénible à supporter qu’il a pu révéler par rebond à une personne une orientation sexuelle d’emblée marquée par une initiation traumatique et indésirable.

Concernant la prévalence des abus sexuels chez des hommes qui sont d’orientation homosexuelle ou bisexuelle, une donnée s’avère particulièrement intéressante. Elle montre que […] le pourcentage des garçons agressés qui manifesteront un intérêt homosexuel serait plus élevé que la moyenne. Selon un article analysant les 2500 premiers questionnaires d’une enquête scientifique menée par le magazine gay The Advocate auprès de ses lecteurs, 21 % des répondants considéraient avoir été victimes d’abus sexuels avant l’âge de 16 ans. Cette proportion est plus élevée que celle de la population masculine en général. Si cela ne signifie pas que de subir des abus sexuels mène à une orientation homosexuelle ou bisexuelle, deux ou trois hypothèses valent néanmoins la peine d’être sérieusement envisagées. Soit, comme il a déjà été souligné, que les enfants atypiques quant à leur identité de genre ou leur orientation sexuelle émergente seraient davantage la cible d’agressions sexuelles ; soit que les expériences vécues lors de victimisation sexuelle seraient susceptibles de modeler les conduites sexuelles des victimes par un processus d’apprentissage (fût-il inconscient et involontaire). Enfin, […] l’abus subi peut aussi être perçu par certains comme un révélateur de leur homosexualité, même si les hommes qui rapportent de tels propos sont unanimes à dire qu’ils auraient souhaité être « initiés » autrement. (p. 190-191) 

L’un des intérêts majeurs du livre est de suivre la diversité de schémas comportementaux par lesquels chaque individu essaie de surmonter la blessure subie (chapitre VII). Certains peuvent sembler à certains égards paradoxaux (comme de s’enfermer dans une posture de victime), d’autres sont plus attendus (la vengeance — souvent déplacée dans son modus operandi et ses destinataires), d’autres plus surprenants (rechercher un homme protecteur qui défait l’association), etc.

La question des comportements reproduisant l’agression est abordée à plusieurs reprises. Autant l’auteur que les personnes qu’il a rencontrées étaient conscients de la représentation commune selon laquelle « qui fut agressé agressera ». Son étude montre que ce n’est pas, loin s’en faut, une fatalité, même si la réitération sur d’autres des violences subies est l’un des scénarios « adaptatifs » adoptés par certaines victimes devenues abuseurs (ou schéma contre lequel d’autres se battront longtemps). Certaines victimes développent au contraire à l’âge adulte des stratégies ultra-protectrices à l’égard des enfants, ou se tiennent à l’écart de toute interaction avec eux. La question assez mystérieuse des effets de contagion des actes pédophiles est interprétée suivant plusieurs angles par M. Dorais.

 Un certain nombre d’hommes ayant été asservis par leurs aînés ressentiront donc eux-mêmes l’appel de la vengeance. Comment s’étonner des lors que, d’une génération à l’autre, la violence sexuelle se perpétue ? « Faire un homme de soi », n’est-ce pas apprendre à encaisser la violence de ses pairs et de ses aînés pour la transmettre ensuite aux plus jeunes ? Des milieux exclusivement masculins — l’armée, la prison — en sont un triste exemple : le dominé n’aspire qu’à prendre à son tour le rôle de dominant. Sa survie en dépend. L’incitation à cette reproduction est d’autant plus présente qu’un homme victime de violence, répétons-le, devient un « non-homme » à ses propres yeux. L’une des façons les plus éclatantes de regagner sa virilité sur le plan symbolique n’est-elle pas de la manifester de la manière la plus éloquente possible en soumettant plus vulnérable que soi ? C’est pourquoi la vengeance n’est que rarement dirigée contre l’auteur véritable de l’agression initiale. (p. 116) 

Ailleurs, il ajoute :

Quel que soit le motif qu’il invoquera par la suite, tel est bien l’acte du garçon qui fait vivre à d’autres enfants ce qu’il a lui-même subi : il traverse avec eux une frontière défendue. Il les fait ainsi entrer dans cette zone interdite dans laquelle il s’est lui-même retrouvé jadis : celle de l’abus, du silence et du secret. (p. 225). 

Et peu après :

Les garçons qui s’identifieront à l’agresseur perdraient moins l’estime d’eux-mêmes, du moins dans un premier temps. Ils s’en sortiraient donc mieux, provisoirement, sur le plan identitaire. L’important pour un homme est de conserver sa virilité, sa supériorité, sa dominance : le plus grand déshonneur est d’être soumis sexuellement par un autre homme. Aussi, l’affirmation de leur virilité est une urgence ressentie par plusieurs victimes masculines d’abus. Commettre un abus est malheureusement l’une des stratégies possibles pour ce faire. C’est la tentative de se libérer d’un traumatisme par la répétition active de ce qui fut jadis subi passivement. Les thérapeutes qui travaillent auprès d’agresseurs d’enfants confirment que, dans bien des cas, ces derniers reproduisent effectivement leur propre victimisation en s’en prenant à des enfants d âge similaire au leur à l’époque du premier abus. En effet, les agresseurs reconnaissent souvent en ces enfants des traits qu’ils avaient eux mêmes étant jeunes. Ils réécrivent ainsi leur propre histoire de façon à en sortir symboliquement vainqueurs cette fois. (p. 226).

Toutes les victimes n’adoptent pas un tel schéma : c’est précisément l’un des efforts majeurs du livre que de rompre avec le fatalisme des représentations convenues. La position adoptée est foncièrement mesurée : oui, nous dit Michel Dorais, certains enfants abusés peuvent devenir plus tard à leur tour abuseurs, mais c’est loin d’être une fatalité, surtout si une prise en charge (au minimum) psychologique a lieu. Et il pointe le problème que soulève la stigmatisation uniforme des « pédophiles », laquelle, faute de distinguer ceux qui ne sont pas passés à l’acte de ceux qui ont commis des actes délictueux, rend presque impossible toute politique de prévention.

Demeure la question de la réparation. L’auteur insiste sur le caractère souvent inextricable d’affaires survenant très majoritairement dans un cadre familial, et les difficultés (souvent insurmontables) pour les victimes à dénoncer l’agresseur. La judiciarisation est rare et les sanctions le sont davantage encore. Pourtant, la reconnaissance des faits et de leur gravité par l’agresseur, sinon par la justice, est décisive pour permettre à la victime de surmonter les séquelles du traumatisme. La prise en charge thérapeutique est quant à elle souvent trop courte.

 

L’ensemble constitue à la fois un document très riche sur un sujet ultra sensible et une tentative pour dépasser, par la réflexion, les prises de position purement émotionnelles. En ce sens, c’est un travail salutaire et qui mérite d’être lu.

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Prayers for Bobby, pour Ryan Kelley et pour parler de l'homophobie en famille

Le 10 janvier 2009, j’ai rédigé un texte à propos de la sortie aux États-Unis du téléfilm Prayers for Bobby (Bobby seul contre tous en version française), avec Sigourney Weaver et Ryan Kelley. Porté par l’enthousiasme de voir un acteur que je trouve prometteur incarner un personnage gay, j’avais passé quelques heures à fureter sur internet. Et pour la première fois, je me suis essayé à insérer une vidéo que j’avais dénichée sur le site AfterElton (il s’agit de la bande-annonce la plus longue que j’aie pu trouver). Quelle ne fut pas ma surprise, deux jours plus tard, de découvrir que les quelques alinéas laborieusement sortis de mon clavier s’étaient évanouis… Depuis, d’autres sites francophones en ont parlé et l’on peut espérer que le buzz poussera l’un des éditeurs français spécialisés à sortir le film en DVD [20 septembre 2010].

[Note ultérieure : averti de la sortie précipitée sur M6 d'un Bobby seul contre tous en version française, le 20 avril en début d'après-midi, je me suis bien gardé de la visionner. J'ai beaucoup de mal avec la vf en général, mais là, voir Ryan Kelley parler en français dans une histoire tellement américaine, c'est plus que ce que je suis capable d'endurer. J'attendrai donc une éventuelle sortie en DVD pour compléter des visionnages partiels sur des sites américains. L'avis sur le téléfilm sera donc pour plus tard. Compte tenu de ce que j'en ai vu, j'y vois davantage un document socio-culturel qu'une oeuvre d'art, d'où les propos un peu plus loin dans cet article...

Ryan Kelley & Sigourney Weaver
 
Le 24 janvier 2009 est donc passé pour la première fois aux USA un téléfilm réalisé par Russel Mulcahy (l'un des deux pères du Queer as Folk américain), intitulé Prayers for Bobby. C'est « l'histoire vraie de Mary Griffith [...] dont le fils gay se suicida à cause de l'intolérance religieuse de sa mère. » (source : IMDb). Les événements relatés, qui se déroulent dans les années 1980, sont basés sur un livre éponyme de Leroy Aarons (1995) qui a été un best-seller aux États-Unis. Un article en ligne de Brent Hartinger (publié le 14 janvier 2009) narre les difficultés rencontrées par le producteur principal, Daniel Sladek, depuis sa découverte du livre en 1997 : un premier projet avorté avec NBC (et Susan Sarandon dans le rôle de Mary Griffith) en 2000, des chaînes de télévision qui montrent le bout de leur nez puis renoncent... Ailleurs, j’ai lu que Sigourney Weaver avait déjà essayé de faire adapter le livre dans les années 1990. Cette fois, elle a participé à la production. Le film a été calibré dès le début pour les Emmy Awards, et certains prédisent à l’actrice à tout le moins une nomination.

 

Ryan Kelley, Henry Czerny & Sigourney Weaver

Il est difficile de se faire une idée de ce que vaut le film simplement à partir d’un trailer (bande-annonce), sachant combien on arrive à rendre fascinant n’importe quelle œuvrette par un judicieux travail de sélection. Je trouve celui de Prayers for Bobby un peu sinistre avec ses lumières électriques et sa tonalité mélodramatique, qu’accuse une bande-son outrageuse… L’équipe de réalisation affirme qu’elle n’a eu à faire aucun compromis : « Nous avons commencé le tournage avec le script original, l’idée de départ et le travail initial réalisé par la scénariste Kathy Ford », explique Daniel Sladek, « De nombreuses personnes tout au long du projet ont essayé de nous faire changer des choses, de tempérer le propos ou d’en faire un mélodrame. Mais nous avons campé sur nos positions. » L’appréciation de Brent Hartinger est louangeuse, qui trouve le film « subtil » et « sophistiqué », Sigourney Weaver et Ryan Kelley « excellents », jusqu’au climax : « Ce pourrait être le meilleur téléfilm jamais réalisé sur les problèmes des gays précisément parce qu’il n’y a rien de pusillanime ou d’édulcoré dedans. » Bon, l’auteur de Geography Club n’a pas pour signe distinctif un esprit critique très poussé…

 

Sur la gauche, la vraie Mary Griffith
 
Comme il n’est question que de Sigourney Weaver (ou presque) sur les pages internet consacrées au film, je me fais un devoir de rapporter quelques informations sur Ryan Kelley ! Il incarne donc le personnage de Bobby. J’ai noté avec amusement que Carly Schroeder (avec laquelle il jouait déjà dans le merveilleux Mean Creek) incarnait le personnage de la petite sœur de Bobby, Joy. Dans un reportage disponible sur Life between lines, Ryan Kelley affirme que jouer un personnage gay, c’est l’enfance de l’art : « ce n’est rien à faireC’est comme si vous me demandiez ce que ça fait de jouer un gamin aux cheveux bruns [sic !] ». En revanche, exprimer les aspects tourmentés d'un personnage clivé, qui rejette sa propre homosexualité, serait ce qu'il a eu de plus difficile à faire dans sa carrière. Plus récemment, l’équipe a participé à un gala du Trevor project (une association fondée par James Lecesne qui vient en aide aux jeunes LGBT). Il a aussi participé (seul) à une projection-discussion à Dayton (Ohio) organisée par le groupe PFLAG (Parents, Families & Friends of Lesbians & Gays), l'équivalent américain de Contact. C’est peu de dire que je suis très fier de Ryan !
[Je tiens aussi à préciser, pour les nombreuses personnes qui ont visité ou visiteront cette page, avec parfois une interrogation là-dessus, que Ryan Kelley s'est toujours très nettement défini comme hétérosexuel. C'était déjà le cas il y a trois ans, bien avant qu'il ne soit question de la réalisation de ce téléfilm. Les sites américains bruissent d'interrogations sur ce topic (sujet), mais tout semble converger dans le même sens. Je sais que cette information en décevra plus d'un, mais, après tout, quelle importance ? Un acteur n'est pas censé partager obligatoirement l'orientation sexuelle de son personnage, même si on nous dit si souvent qu'il est très difficile pour un acteur ou une actrice notoirement homo d'obtenir un rôle hétérosexuel, ce qui est une détestable discrimination...]
Note ultérieure : après visionnage de la première moitié du téléfilm, je trouve particulièrement injuste la focalisation des médias sur la composition de Sigourney Weaver. En effet, durant toute la première partie, c'est le personnage de Bobby qui est au centre de l'histoire, et tout repose sur la prestration de Ryan Kelley, qui est effectivement irréprochable. La façon dont son incarnation du personnage est occultée, sans doute parce qu'il est bien moins connu, me semble emblématique d'un journalisme que la notoriété rend borgne.

Ryan Kelley & Scott Bailey 
Pour une sensibilité française, certaines particularités de Prayers for Bobby peuvent sembler exotiques. Le fait que l’histoire se passe dans une famille très religieuse amènera sans doute certains à faire l’hypothèse que « ça ne pourrait pas se passer comme ça ici ». Pourtant, pas plus tard qu'en janvier dernier, il m’est revenu aux oreilles l’histoire suivante (authentique) : la mère d’une lycéenne est venue annoncer au proviseur du lycée de sa fille que celle-ci était désormais privée de téléphone portable, d’internet et de tout autre moyen de communication. En cause, un coming out refusé par les parents… avec en arrière-fond la doctrine actuelle du Vatican à l’égard de l’homosexualité. Le simple fait de priver un jeune de moyens de communication — réaction assez classique hélas chez les parents homophobes — me semble typiquement la chose à ne pas faire. C'est l'une de ses innombrables rétorsions domestiques qui créent du mal-être chez des jeunes que l'on punit non pour des actes mais pour ce qui est au minimum un délit d'opinion et au pire une identité intime. Heureusement, il n’existe pas en France de camps de réhabilitation comme on en trouve aux USA, ni de mouvement ex-gay (mais il en va différemment en Italie, par exemple). Robin Reardon a écrit un roman pour la jeunesse d’une grande intelligence, Thinking Straight, qui décrit ce genre de lieux comme une expérience concentrationnaire (j’aimerais y revenir). Mais dans tous les cas, mettre un jeune en situation d’isolement c’est créer les conditions de l’anomie décrite par Durkheim dans Le Suicide. Enfin, vous m’aurez compris…

 

Récemment, une chercheuse de la San Francisco State University (SFSU) Caitlin Ryan a dressé une typologie des conduites maltraitantes qui, dans un contexte familial, sont un facteur de risque pour les adolescents LGBT en matière de tentatives de suicide ou de consommation de drogue. C’est à ma connaissance la première recherche qui dépasse la connaissance intuitive pour établir un rapport causal entre les comportements homophobes en famille et les conduites à risque chez les jeunes gays et lesbiennes (ce que médecins et psychothérapeutes appelleraient une recherche étiologique). Les réactions les plus extrêmes (comme mettre un enfant à la porte ou l’envoyer en « rééducation ») ne sont pas forcément toujours les plus mutilantes pour la personnalité, en ce sens qu’elles entraînent souvent une rébellion qui permet à l’adolescent-e de se reconstruire contre. En revanche, les formes de discrimination plus subtiles, la coercition implicite, le déni, etc., sont autant d’autant plus difficiles à circonscrire qu’elles ne donnent guère de prise.

Je ne suis pas loin de penser qu’il faudrait mettre à disposition des parents concernés (si tant est qu’ils aient pris des positions publiques ou que l’on puisse les atteindre) une brochure expliquant les tenants et les aboutissants d’une posture hostile. La culpabilisation est souvent une arme un peu lourde, mais qu’on ne devrait pas exclure, à condition de savoir correctement la doser et la contre-balancer. À ce titre aussi, l’existence d’un téléfilm aux ressorts quasi documentaires est une bonne chose.

Une dernière chose pour conclure : certains psychologues (je pense notamment à Ritch Savin-Williams) ou esprits avertis trouvent que l’on insiste trop sur le taux anormalement élevé de suicides parmi les jeunes LGBT, induisant une représentation excessivement lugubre de leur condition qui pourrait les enfermer dans un pessimisme fataliste. C’est typiquement selon moi un faux-débat. L’écueil serait de s’en tenir à telle ou telle représentation au détriment des autres. Il ne suffit pas d’un livre ou d’un film pour figer des stéréotypes, pour peu que l’offre culturelle se renouvelle régulièrement.

 

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"Prayers for Bobby" : bande annonce en anglais





[!] Pour une raison que j'ignore, le texte que j'avais posté à la suite de cette vidéo a disparu. J'en suis désolé : la réécriture est ici.

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Oranges sanguines, My Side of the story, en bref

Je m'aperçois que je n'ai rien publié sur ce blog depuis un bon mois. Effet rentrée ? C'est possible. Pour un certain temps encore, je suis pris dans une spirale d'activités qui ne me laissent guère le temps de lire pour mon agrément. Quant aux livres que j'avais promis de chroniquer il y a longtemps, si ce n'est pas fait, l'écart temporel est trop important et imposerait une seconde lecture. Mais je n'ai pas renoncé à vous parler de L'amour comme on l'apprend à l'école hôtelière de Jacques Jouet, ni d'écrire davantage sur les trois premiers romans d'Erwin Mortier.
 
J'ai entamé une collaboration avec Sitartmag depuis quelque temps. Ce sera l'occasion pour moi (entre autres) de chroniquer des livres qui n'ont rien (ou peu) à voir avec la thématique gay/lesbienne/bi/trans (LGBT) que j'entends conserver ici. J'espère écrire bientôt pour ce site en ligne un article sur le merveilleux écrivain sud-africain Troy Blacklaws, dont le second roman, Oranges sanguines, vient d'être traduit chez Flammarion, et alors que ressort en poche le premier, Karoo Boy (dans la collection « points roman » des éditions du Seuil). Je mettrai un lien ici quand ce sera publié. Troy Blacklaws puise dans sa jeunesse la matière de romans poétiques qui évoquent l'apartheid dans les années 1970-1980, la mentalité des Boers (descendants des colons néerlandais) vivant dans les régions rurales, le climat dans les écoles pour "blancs", etc. Il y a une sensibilité très vive aux paysages et une façon de raconter assez peu ordinaire. Si vous avez l'occasion de vous les procurer, je vous recommande vraiment Karoo Boy et cette nouvelle variation sur les mêmes thèmes que constitue Oranges sanguines.

Inscrite au cahier des charges aussi, la recension de Tale of Two Summers de Brian Sloan et A Secret Edge de Robin Reardon, lus cet été. Tous les deux ont été publiés dans des collections "young adults" aux USA. Ce ne sont pas de grands livres, même si le second est addictif. J'y reviendrai. Je suis à la moitié de My Side of the Story de Will Davis, roman que m'a recommandé Blandine Longre. C'est un livre extrêmement drôle, pas spécialement facile à lire pour un autodidacte de l'anglais dans mon genre. La motivation pour en parler est plus importante. Et je lis en parallèle l'anthologie de comics, Young Bottoms in Love, réunie par Tim Fish. Malgré un titre évocateur ("bottom" peut se traduire par "passif"), il ne s'agit pas de pornographie, mais d'un florilège dédié à la BD gay, avec des publications régulières. L'inspiration rappelle des homologues européens comme le flamand Tom Bouden (Max & Sven) et Hughes Barthe (Dans la peau d'un jeune homo, Bienvenue dans le Marais) : trajectoires biographiques et peinture sarcastique du « milieu » gay. Du côté de la littérature jeunesse, j'aimerais lire Je n'ai plus dix ans de Thomas Gornet et L'Âge d'ange d'Anne Percin (acquis mais en attente).

Que me reste-t-il à dire ?
Avec plus de 2700 pages vues et plus de 1000 visites, ce mois de septembre atteint un record en termes de fréquentation. Je ne suis pas un obsédé des chiffres, mais c'est un encouragement à continuer. Je préférerais néanmoins travailler à un projet collectif, sous une forme
« site » plutôt que « blog ». Parfois, je m'interroge aussi sur certains voisinages ou hasards de publication. Écrire un texte sur Tony Duvert ici n'avait rien d'évident. J'assume ce choix, mais je sais que ça pourrait choquer certain-e-s.

Depuis le début, j'ai essayé de tenir un certain nombre de règles : pas d'images susceptibles de choquer, pas de pornographie, respect des cadres légaux, délimitation d'une rubrique
«adolescents» pour des visiteurs jeunes. Pour autant, je suis fermement opposé à tous ces prescripteurs qui prétendent édulcorer toute offre en direction de la jeunesse, sous prétexte que celle-ci serait « influençable », et qu'il ne faut lui mettre entre les mains que des ouvrages édifiants. C'est ainsi que l'on produit de la mauvaise littérature à message, des romans de patronage ou de la guimauve. C'est oublier que les lecteurs, même très jeunes, sont justement capables de trier et de faire la différence entre l'imaginaire et la vie. Les pédago-idéologues, qu'ils soient catho-conservateurs ou alter-sexuels, ne font pas la différence entre une œuvre d'art et un prêche. Ils instrumentalisent la lecture sous la férule de leurs certitudes, au risque souvent de ne rien comprendre à un roman qui ne rentre pas dans leur schéma. Ça n'empêchera pas la terre de tourner ni les livres qu'ils vomissent de trouver des lecteurs, mais cela donne souvent envie de leur signifier l'indigence de ce qu'ils écrivent. Dans le cas du site "choisir un livre", je n'ai pas pu m'empêcher d'exhiber au grand jour hypocrisie, niaiseries et nullité critique. Dans d'autres cas, je m'abstiens (parce qu'on ne tire pas sur une ambulance ?). Certains se sont étonnés de ne pas trouver de liens vers des sites assez connus qui parlent de sujets voisins. C'est, dans certains cas, ma facon de refuser ce que je trouve (selon les cas) mauvais, indigent ou malhonnête (dans la mesure de ce que je connais, infime parcelle de ce qui se publie sur internet). En revanche, si lien il y a, c'est que je n'ai pas de réserves à faire valoir.

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Tony Duvert (1945-2008)

La nouvelle est tombée la semaine dernière : « l'écrivain Tony Duvert a été retrouvé mort le mercredi 20 août à son domicile de Thoré la Rochette ». Détail macabre, le décès remontait à un mois. Ni suicide, ni assassinat. Après vingt ans de silence, c'est dans une nuit plus épaisse qu'il s'est évanoui.
 

Il y a catharsis en littérature si la réalité pénible que peint l’écrivain est transfigurée par le bonheur de l’expression. Virus atténué égale vaccin. La beauté formelle saisit et extirpe la cause même de la souffrance que le thème de l’oeuvre avait ranimée.

Mais la beauté est perçue seulement à l’issue d’une éducation personnelle, et l’effet de catharsis n’est sensible qu’à celui qui a appris à lire. Tâche infinie.

Les autres gardent en eux leurs microbes, et se contentent d’un emplâtre sur l’abcès, ce cataplasme de litière pour chat qu’ils appellent un beau livre.

Abécédaire malveillant, article « Catharsis », Minuit, 1989, p. 25-26

 

 
Éric Loret lui a consacré une très belle nécrologie dans Libération, Florent Georgesco un texte d'humeur émouvant et Pierre Assouline un article de son blog.
Tony Duvert a publié entre 1967 et 1979 une douzaine de romans, récits, fragments, auxquels il faudrait ajouter force articles dans diverses revues. Ses premiers livres ont été publiés sous forme de souscription, car son éditeur Jérôme Lindon redoutait une violente réaction sociale (voir à ce sujet l'article d'Anne Simonnin, « L'écrivain, l'éditeur et les mauvaises mœurs »). En 1973, Paysage de Fantaisie a obtenu le prix Médicis, ce qui rétrospectivement apparaît plutôt courageux de la part des jurés. Le livre, qui raconte la vie sauvage d'une troupe d'enfants dans un château aux airs de maison close, est l'un de ses plus aboutis.
En 1978-1979, l'écrivain atteint un sommet d'activité : deux romans, dont son chef d'œuvre, L'Île atlantique, et deux magnifiques recueils de textes courts aux éditions Fata morgana. D'une certaine manière, le reflux est intervenu immédiatement : la décennie qui suit verra seulement la publication de deux pamphlets et d'un roman assez médiocre, Un anneau d'argent à l'oreille. Et depuis l'Abécédaire malveillant de 1989, plus rien...
Il est assez tentant de lire ce repli comme un effet de la réprobation croissante dans notre société à l'égard d'un auteur qui fut le chantre des relations intimes entre enfants et adultes. C'est possible, et le ton assez bilieux de L'Enfant au masculin (1980) et de l'Abécédaire pourrait encourager cette lecture.
Mais je ferais pour ma part deux autres hypothèses, déjà contenues dans mon découpage chronologique : je pense que Duvert a rencontré une sévère crise de créativité après L'Île atlantique. Je me demande même s'il n'a pas épuisé ses thématiques de prédilection en accouchant de ce livre. Et, deuxième hypothèse, il a fait le choix d'une écriture romanesque plus accessible à partir de Quand mourut Jonathan (1978), parce qu'il voulait s'adresser à un public plus large. En renonçant à l'expérimentation, il aspirait à être lu davantage. Or la stratégie n'a pas fonctionné et L'Île atlantique n'a pas eu le retentissement qu'il souhaitait. De nombreuses pages de l'Abécédaire malveillant énoncent sa terrible frustration. Je pense que l'on se tromperait à réduire le silence des vingt dernières années de sa vie à sa condition de paria. Témoignage amer,  l'article « Scandaleux »  :

Un moyen de montrer l’imposture des « littéraires », critiques, écrivains, professeurs, glosateurs, découvreurs, cultureux de tout panier, de tout salon, de tout commerce, c’est de les prendre à la lettre et d’agir selon ce qu’ils prêchent à la Littérature d’être et disent qu’elle a été. Apprendre leurs décalogues épineux, mener une carrière aux règles arides, une vie exigeante, méditer les grands modèles, produire un art à leur exemple, être résolument seul, imprudent, neuf, s’égarer, déranger, être vrai : bref, se plier aux valeurs les plus rudes que ces gens aient enseignées aux jeunes, préconisées à longueur de thèses, de manuels scolaires, d’articles et de congrès, jetées à la figure des gribouilleurs, des infatués, des mercantis.

Ce choix devrait-il vous marginaliser ? Évidemment non : il vous situe au centre même de la tradition. Et tel fut mon effort depuis vingt ans et plus : or j’en fais un étrange bilan. Je crains bien d’être l’un des rares auteurs que ces cultureux conchient de rage, omettent avec obstination, diffament avec joie, pillent d’un air absent, traitent en débutant bizarre, enfant terrible, talent fourvoyé, censurent, éloignent, affament, plagient en l’insultant et enterrent comme on écrase un mégot. Scandale à la messe un croyant est venu. Sortez-le!

Abécédaire malveillant, Minuit, 1989, p. 110-11.

 
 
De fait, le « scandaleux » et la « réalité pénible », Tony Duvert les a énoncés plus que quiconque dans ses essais Le Bon Sexe illustré (1974) et L'Enfant au masculin (1980) livres dont tout un chacun s'étonne qu'ils n'aient pas été interdits (dans la France giscardienne ou depuis) pour apologie des relations sexuelles entre adultes et jeunes mineurs. Dans une interview fleuve accordée à Guy Hocquenghem et Marc Voline pour le quotidien Libération (10-11/04/1979, disponible ici), il affirmait cependant : « Je me désolidarise entièrement de la pédophilie telle que je la vois. Je reste entièrement solidaire des combats contre. » Reniement ? Paradoxe ? On oublie souvent de dire qu'avant toute chose, Tony Duvert était un homme de gauche radical, au point d'ailleurs que certaines de ses positions sur la féminité ou le formatage social sont aujourd'hui tout aussi étrang(èr)es et choquantes que ses vues sur la sexualité enfantine. Aussi, en un certain sens, il n'y a effectivement rien de commun entre ce qu'il a écrit et ce que l'on trouve dans la « littérature » complaisante d'un Roger Peyrefitte ou d'un Gabriel Matzneff. Il n'y a aucune fascination éthérée pour la jeunesse, aucun culte de l'innocence, de la fraîcheur ou de la grâce. Au contraire, ces valeurs-là sont pour lui des leurres, des machines idéologiques qu'il s'agit de mettre à bas. Il a aussi eu cette formule : « Seule la compagnie des enfants me fait préférer ne plus en être un » (dans l'Abécédaire malveillant).
Ici, le lecteur pourrait me trouver excessivement indulgent ou désireux d'entreprendre une réhabilitation sournoise non simplement de l'écrivain mais aussi du bougre. J'espère qu'on m'accordera la bonne foi quand je dis qu'il n'en est rien et que j'éprouve une distance insurmontable par rapport à certaines positions de Duvert, notamment dans l'interview auquel renvoie le lien ci-dessus. Pour autant, je le tiens pour un immense écrivain. J'admire aussi sa lucidité socio-politique, telle qu'elle s'exprime notamment dans certaines pages de l'Abécédaire malveillant (par exemple les articles « communisme », « gérontocratie », « journalistes », « pub ») même si les conclusions qu'il en tire ne me conviennent pas. Je pense aussi qu'il était un prosateur inégal. Mais certains de ses livres valent vraiment le déplacement, ainsi que j'ai déjà essayé de le dire ici ou en signalant ailleurs le très bel article de Thierry Cécille paru en 2006 dans Le Matricule des anges, à l'occasion d'une réédition de L'Île atlantique.

Pour aborder Duvert-l'artiste en quelques lignes, il me faudrait en revenir au soubassement classique de son écriture : pas de gras, aucun lyrisme, pas la moindre arabesque. Une écriture à l'os, poussant l'idéal de l'économie jusqu'à sa plus grande extrémité. Et dans le même mouvement, une saturation de détails descriptifs, narratifs, qui se télescopent, s'entassent, sans raison apparente. Dans Paysage de fantaisie, les tableaux en plan fixe alternent avec les scènes de bacchanale dans une construction étrangement cinématographique.

 

trois garçons traversent sur une barque verte et noire un bras de la rivière qui s’élargit avant le grand bois et enserre une île que couvrent des châtaigniers et des fourrés épais le garçon blond et le plus jeune enfant ne sont pas du village leurs traits fins et leurs façons gracieuses prouvent qu’ils appartiennent sans doute à l’institution les deux plus grands ont environ douze ans et sont en maillot de bain aux couleurs gaies le troisième a une dizaine d’années son torse est nu il porte un short en velours noir qui semble plutôt l’élégante culotte courte d’un petit costume elle lui tombe aux hanches faute de ceinture et la bande élastique blanche du slip en déborde irrégulièrement sur les reins

Paysage de fantaisie, Minuit, 1973, p. 47.

 
À partir du Journal d'un innocent (1976), la ponctuation et les majuscules font leur apparition. Duvert a commencé sa mue vers une prose moins expérimentale. Tout n'est pas de la même venue dans ce récit de voyage posé en une contrée latine, mais certains passages sont absolument superbes, et typiques de sa manière de prosateur, aux phrases à géomètrie variable (ramassées dans les notations psychologiques, amples et cliniques dans la description).

 

Je voulais parler des oiseaux, mais ce n’est plus l’heure. Au printemps on a vu des cigognes; elles étaient grises et maigres, pareilles aux branches mortes des nids qu’elles bâtissent sur certains remparts, loin vers le sud. Plus tard, elles ont étiré leurs ailes tristes et, lentement, avec un vieux bruit d’éventail disjoint, elles ont pris leur essor.

Il y a eu dans la ville un temps de carême et j’ai commencé à écrire. C’est l’hiver d’un monde sans saisons ; mes amis me désertent ; vivre est plus lourd. Les journées de soleil s’écoulent et on n’en fête aucune. Puis, au crépuscule, l’existence peut reprendre. Les mangeurs occupent déjà les bancs des gargotes en plein air, et reçoivent les bols où se verse la soupe aux pois chiches. C’est une purée liquide, pimentée, mêlée de lentilles, acidulée de tomates, où nagent des fèves et du vermicelle ; elle sent le grain torréfié, elle est bonne, farineuse et forte, elle brûle. Je suis dans une maison qui m’intimide. Une veuve et sa fille sont assises à ma gauche, presque par terre, sur une paillasse à fleurs. Je me tiens au bord d’un sommier de fer qu’une autre paillasse change en divan; les deux femmes s’adossent à l’arête d’un lit semblable ; sur des tabourets, les fils aînés complètent le cercle. Une table basse est au milieu de nous. La mère a posé la marmite de soupe près d’elle, dans l’angle du mur. Jambes en tailleur, robe et tablier relevés aux genoux, les mamelles grosses, la face plate et carrée, la peau onctueuse de blancheur, la bouche et l’oeil étroits, elle aspire sa soupe dans une petite louche en bois et me jette des regards brefs, un peu méfiants, un peu dédaigneux, un peu aimables. Je me sens l’un de ces vieux chiens raides à qui les femmes donnent un câlin parce que c’est le protégé de leur commère. Je fais l’amour avec l’un de ses grands fils, elle le sait peut-être ; et les sourires convenus qui tirent rides et fossettes dans la graisse de sa figure font paraître plus froids ses petits yeux durs.

 

Journal d'un innocent, 1976, p. 7-8.

 
Quand mourut Jonathan (1978) introduit les dialogues, dans ce qui demeure sans doute l'œuvre romanesque la plus dérangeante de Tony Duvert, au reste bien davantage que les pamphlets. Le récit de la relation étroite entre un « garçonnet » de huit ans et un peintre vagabond de vingt ans son aîné est devenue encore plus problématique aujourd'hui qu'au moment de sa parution. Du point de vue littéraire, c'est sans doute un texte mineur, qui n'a pas d'autre ambition que de raconter très simplement (et dignement ?) une histoire dont le substrat heurte complètement nos valeurs morales (sans parler de la législation). Son roman en apparence le plus banal est celui qui figure un tabou majeur de nos sociétés avec un naturel de roman rustique. Car, précisément, le trouble naît de l'infinie quiétude qui unit Serge (l'enfant) et Jonathan, relation transparente où il n'y a plus de rôles ni surtout de hiérarchie. L'auteur s'y tient au plus près de son utopie privée, avec le réalisme pour arme et l'apaisement comme caution.
 
Un an après, L'Île atlantique est une sorte d'antithèse du roman précédent (ou le revers de la médaille ?), tableau violemment désenchanté de la guerre familiale, dans lequel le seul apprentissage possible est celui d'une aliénation. Moderne Rousseau, Tony Duvert explore les chemins du dressage qui transforme la « progéniture » humaine en une meute cupide, calculatrice et désenchantée. Les adolescents du roman, les Marc Guillard, Bertrand Seignelet, Hervé Pélisson, sont déjà des créatures veules et piégées par le système, y compris dans leurs révoltes individualistes.
Ce roman, sous des dehors anodins, est d'une construction ultra sophistiquée, avec sa narration principale (une histoire quasi policière) festonnée par d'innombrables scènes de genre, ses changements répétés de point de vue, ses ellipses, ses morceaux de bravoure (monologues intérieurs, farces, drames). C'est une sorte d'œuvre totale, aussi bien dans son ambition de peinture sociale (damer le pion à un Balzac détesté ?) que dans sa variété de tons ou de registres. Tony Duvert y a mis la quintessence de son art, d'un côté un réalisme extrême qui n'a d'autre équivalent que Tolstoï, de l'autre une virtuosité dialogique qui louche du côté de Nathalie Sarraute.

 

 

Madame Théret n’était aucunement jalouse des femmes de ce milieu, pourtant si supérieur au sien. Elle n’enviait que les continentales. Qu’une touriste chic, en pantalon, bronzée, longue, lunettes de soleil remontées sur le front, pacotilles ruineuses, maigre comme une chèvre et la voix comme un aéroport, entre dans la boutique et madame Théret chavirait de rage. Elle qu’on jugeait belle, élégante, juste assez replète, elle n’était plus qu’un petit pot, une commère, une concierge bas du cul, une bonniche mal ficelée et mal attifée, devant ces prétentieuses de Paris. Des femmes qui réclamaient des produits impossibles sur un ton protecteur, vous souriaient comme à une attardée et n’achetaient presque rien. Ça ne les empêchait pas de vous empoisonner pendant une heure, avec leur genre, à sucer leurs lunettes pour vous cracher dessus.

Belle et élégante, au contraire, demeurait madame Théret devant les Salorde et toutes leurs semblables de l’île, qu’elle accueillait courtoisement.

Madame Salorde baisse les yeux vers sa petite-fille :

— Yolande voyons ! Ne mets pas tes doigts sur ce comptoir tu vas te salir ma chérie.

« C’est ça fous-les toi au cul ce sera plus propre », pense madame Théret, en veine d’ironie.

L’enfant préfère se toucher le nez. Madame Salorde fait la cliente avec talent. Elle ne lésine pas. Louise Théret lui donne très bien la réplique. Hélas non, elle n’a pas de vinaigre de mangues. Ni même de vinaigre de framboises ? Ni même de framboises. Cela se prépare chez soi, madame. Certes, madame, mais j’aurais souhaité, euh. Désolée, madame.

Yolande a rêveusement investi une de ses narines et elle l’occupe du pouce, en béant sur les rayons poussiéreux de chêne noirci. Tant de boîtes coloriées! Tant de bouteilles! Tant de beaucoup, non, de bocaux ! Tant de choses, de choses. La narine, bien grattée, s’humecte peu à peu.

— Je t’ai pourtant défendu Yolande ma chérie. À ton age, voyons!

La fillette fronce les sourcils : quelle interdiction est-ce, déjà ? Ah oui, le nez. Zut pour le nez. Elle se fait indolemment essuyer le doigt coupable. Madame Théret, du haut du comptoir, lui grimace un sourire. Ce ne sont pas ses filles à elles qui seraient aussi moches et gourdes. Des trésors, les petites Théret.

— Et vos trésors? dit madame Salorde. Je ne les vois plus ! Nous habitons, oh ! si loin !

— Elles vont bien, mais je vous remercie ! dit coquettement madame Théret. Elles sont un peu plus grandes que cet amour, bien sûr, neuf et dix ans, bien sûr.

— Bien sûr, oui oui, oh ! oui ! Ça pousse si vite, si vite, oh, oui !

— Oh oui, oh, oui ! Ça pousse vite ! Ça pousse à une allure !...

— Oh, oui, à une allure ! C’est le mot ! On ne les voit plus grandir ! À peine elles naissent, et les voilà déjà mariées

— Oh oui, oh ! A peine ! approuve Louise Théret.

— Je sais pas, de votre temps, mais de mon temps, on ne grandissait pas si vite ! dit madame Salorde. On restait plus longtemps petite fille, il me semble ! Tenez votre fils est-ce qu’on ne dirait pas déjà un grand garçon ? Ah! Et pourtant il n’a que...

— Treize ans, complète madame Théret. Eh oui ça pousse, ça pousse. À peine ils sont là et on ne les voit plus.

— Oui, oui, oh! Ne m’en parlez pas ! ... A une allure

— Oh, ne m’en parlez pas, c’est affolant! Enfin... Vous l’aurez bien encore quelques années cet amour!

— Oui, oui, oh! oui! Tout de même! Cette chérie ! Ça ne pousse quand même pas si vite que ça

— Oui, oui, oh non ! Il ne faudrait quand même pas exagérer ! Ça ne pousse pas si vite, oh non ! ... On a le temps de les voir les années !

— Oh ! oui, on a le temps ! oh oui, hélas, oh ! Comme ça passe

Elles émettent des soupirs protecteurs, nostalgiques et tendres.

Madame Salorde achète des confitures de gingembre, de bergamote, de cédrat, un flacon de marjolaine, cinq grammes de safran en filaments et deux onces de thé Mao Feng cha.

— Oui, oh ! Succulent, si fin, si léger, si délicat, oh ! Il n’y a que chez vous qu’on le trouve ! Rien que pour cela d’ailleurs ! Mais toute votre boutique est... Oh cet arôme !

« Je te crois qu’elle sent meilleur que la tienne ma boutique », pense sarcastiquement madame Théret. Elle jette à la dérobée des regards carnassiers à la vieille madame Salorde, baisse les yeux avec pudeur, murmure « un thé très rare, il est très rare », tuerait un chat à coups de talons s’il y en avait un sous le comptoir.

 

L'Île atlantique, Minuit, 1979, p. 70-72.

 
Cette scène de satire est sans doute un peu énorme, mais j'adore la façon dont Duvert suggère la vacuité d'un échange basé sur des interjections vides de sens, où coagulent des poncifs qui se retournent en leur contraire. Seule Yolande, la gamine, par une torsion sur les mots (« Tant de beaucoup, non, de bocaux ») fait vaciller cette routine de la parole.
À l'image de ses inspirateurs, Duvert a peuplé son Île de personnages aux noms inoubliables : les Guillard, Théret, Seignelet, Grandieu, Salorde, Boitard, Glairat, Roquin, Pélisson, Gassé, Viaud, etc., à la fois on ne peut plus français et en même temps malicieux. Les quelques patronymes qui échappent à la signification parodique sont ceux des personnages un peu neutres (ou positifs) comme Mme Lescot et la lointaine « doctoresse Ambreuse ». Tous les personnages ne sont pas également présents dans la narration, mais presque tous ont des noms qui tintent, ainsi Claire Fouilloux, la jeune prostituée écervelée, le « président » Gassé, parangon de notable, Raymonde Seignelet (inutile que je reparle d'elle !), François-Xavier Boîtard et sa concupiscence pour les oreilles de Camille Gassé...
Quant à ce réalisme extrême qui me semble égal à celui de Tolstoï par sa puissance d'évocation, il est distillé dans certaines phrases et des fragments de dialogue, à concurrence des autres veines du roman (les aspect satiriques, notamment). Pour en donner une idée, j'ai choisi délibérément un passage relativement peu virtuose en apparence, et pas spécialement méchant. Il me semble néanmoins donner une présence intense au personnage de Mme Lescot, tenancière d'un café-restaurant.

 

 

Madame Lescot se demande pourquoi Joachim n’est pas venu l’embrasser : d’habitude il est couché à cette heure-ci. Il n’a quand même pas veillé jusqu’à onze heures et plus ! Le coquin, ou il aura encore relu sa pile d’illustrés ! Il lit, il lit, il lit tellement vite que parfois il saute tout le texte, ne suit que les images et ne comprend plus l’histoire. Alors il apporte l’illustré à sa maman pour qu’elle lui explique.

— Ma poule, mon poussin, eh bien tu ne sais plus lire mon chéri ? reproche, toute bonne, madame Lescot. Tu as déjà oublié comment on lit ?... Et voyez-moi ce petit âne qui ne sait rien, rien, rien lire, même pas dans ses illustrés, le petit, petit âne ! ... que je vais embrasser le chéri !

— Meuh ! Meumeu ! ... fait complaisamment Joachim.

Madame Lescot ouvre des moules sur le feu. Un client, de l’autre côté du comptoir, siffle des rhums debout et lui parle de croustades aux fruits de mer. Qu’a-t-il donc à aimer ces saletés ? pense Yvonne Lescot. Elle n’ose rien en dire. Les buveurs, ça a sa petite idée dans un coin et ça ne la lâche plus. Pas la peine de répondre, de discuter.

— Et attention ! Pas des soi-disant quenelles de ceci cela ! Attention ! C’est pas ça que je veux ! On m’a pas comme ça moi ! Pour bouffer de la farine moi j’aime mieux bouffer du pain ! Alors là attention ! ... Non mais c’est pas vrai ?

— Oui, oui, ah oui le pain, dit machinalement madame Lescot. Elle ne peut pas quitter ses moules, qu’on mange ici presque crues mais très chaudes : il faut l’oeil. Elle ira voir après si Joachim est couché. Et une crêpe nature pour madame Bignon (une soularde, entre parenthèses, brave femme, ça n’empêche pas, et pas malheureuse avec la rente de son viager : c’est plutôt qu’elle s’ennuie), non, à la confiture : ah, Yvonne Lescot ne sait plus.

 

— À quoi, déjà votre crêpe madame Bignon? crie-t-elle vers un coin enfumé de la salle.

— À ce que tu veux ma petite! répond madame Bignon. Elle a un ton de harengère mais une voix flûtée, roucoulée, aux notes très rondes : elle a dû apprendre le chant, jadis, à l’église ; et pousser la chansonnette sentimentale dans les noces, où son gros organe suraigu, son vibrato surprenaient. Ces mémères pleines de romances, leur énorme poitrine bombée comme une gorge de colombe, remuaient un sentiment filial chez madame Lescot.

Elle pensa qu’elle pourrait mettre une télévision pour les clients du soir ; ce serait gentil, s’ils étaient tous roucoulants, maternels et solides comme cette vieille madame Bignon. Et peut-être ils baisseraient un peu la voix. Madame Lescot n’était pas hostile à un certain vacarme, cependant; son café ne lui plaisait jamais tant qu’aux heures d’affluence extrême, quand s’embrouillaient les conversations, les rires, les appels, les chocs de verres, les effluves alcoolisés, les grincements de chaises qu’on tire, de tables qu’on rapproche : et ce brouhaha, mêlé aux fumées bleues des cigarettes, étirait à travers la salle des longs fils souples, nouait des filets, des hamacs, d’étranges ponts suspendus où se mouvait madame Lescot, oscillante et affable, dans les vapeurs.

— Et ils vous bourrent ça de champignons de Paris ! disait l’ivrogne à croustade. Non mais ça pousse dans la mer les champignons dites-moi ?... Dans la mer cette blague !

— Non non vous pensez! murmura madame Lescot, qui répondit plus fort à madame Bignon :

— Alors je vous la fais attendre deux petites minutes, je suis inquiète, je vais voir mon canard.

Avant, elle servit ses moules : et elle débouchait du blanc supérieur quand Joachim apparut dans la salle. Il était habillé, avec sa nouvelle culotte courte en velours bleu et son chandail rouge géranium, à petites étoiles jaune canari en forme de cristaux de neige. Madame Lescot, savante, tricotait ces jacquards aux heures creuses : surtout pour ne pas trop manger, car l’oisiveté lui donnait des fringales, elle se jugeait déjà un peu boulotte, elle n’avait pas peur d’un petit verre non plus, alors oui le tricot, les étoiles.

— Oh poussin ! gémit Yvonne Lescot comme si l’enfant était blessé, mais tu fais pas encore dodo ? Oh, chéri !

Joachim Lescot ne semblait pas le moins du monde ensommeillé ; la bouche riante, les pommettes pointues, les yeux en fleurs, c’était un vrai angelot, frais comme le matin : madame Lescot eut ce sentiment. Elle se demandait ce qui avait rendu son fils si joli, quand celui-ci commença un récit volubile où il était question de batailles, de pouilleux, de polissons, de pognon.

 

L'Île atlantique, Minuit, 1979, p. 127-130.

 
L'ensemble du roman est tissé de ce genre de séquences où l'on s'attarde sur tel ou tel personnage, tandis que l'intrigue générale progresse en sourdine. On pense parfois à Genet ou Céline. Mais le tout constitue une ambitieuse comédie humaine en 300 pages, à la fois terrifiante, drôle et moraliste. Car là est sans doute l'aspect le plus troublant de la personnalité littéraire de Tony Duvert : ses livres offrent un regard profondément pétri de morale. Ainsi dans ce dernier extrait du roman :

 

 

Pendant les longues flemmes qu’elle tirait, l’après-midi, Raymonde Seignelet avait ses rites, qui étaient invariables, et qu’avaient découverts peu à peu ses enfants les moins impressionnables, Bertrand et surtout Jean- Baptiste : ils en ricanaient à loisir, et ils assouvissaient ou entretenaient leur haine des époux Seignelet en épiant et en collectionnant leurs ridicules, leurs saletés, leurs énormités. Même Bertrand, à ces exercices hygiéniques, se retrouvait un peu d’esprit.

Le singulier est que madame Seignelet ne dissimulait guère. Il n’y avait pas grand-chose à surprendre, et elle affichait jusqu’à ses douteuses gourmandises ou son discret penchant à l’ivrognerie (ou plutôt au biberonnage : elle aimait siffler du vin, des apéritifs sucrés, muscats, vermouths, par gorgées isolées, pour s’entretenir, mais elle ne se soûlait jamais, gueule avide et cervelle glacée). Elle annonçait, d’un glapissement bêtasse et geignard, la raison qui la forçait à s’infliger telle ou telle chose qui, pour tout autre, auraient été des gâteries mais qui n’étaient pour elle que des souffrances, des contraintes, des calvaires de plus. Ainsi, lorsque Jean-Baptiste ou Bertrand « découvraient » un vice de madame Seignelet, c’était simplement que, soudain, les récriminations de leur mère ne les abusaient plus : ils se bouchaient les oreilles, ils voyaient ce qu’il y avait à voir, ils jaunissaient de révolte, de mépris. Comment ! C’était cette vieille vache écoeurante, menteuse, hargneuse, infantile, malpropre, qui les avait malmenés, qui les tyrannisait encore ? Incroyable ! Et ils se dépeignaient les travers de madame Seignelet, parodiaient, soupçonnaient, supputaient, inventaient d’autres tares, comme des potaches qui se vengent d’un pion odieux ou d’un prof ubuesque.

Dominique et Philippe n’avaient pas cette santé. Ils prenaient au mot leur père et leur mère. Ils ne se seraient pas permis un regard criminel à la Jean-Baptiste, une ironie ou une mine à double sens pendant les repas, un doute sur la véracité des discours parentaux, la perfection des us et coutumes seignelesques, la légitimité des engueulades, la respectabilité des humeurs de chien, l’humanité profonde des gifles, la noblesse grave des vachardises adultes, le sublime sacrifice de papa, l’abnégation bouleversante de maman. Et quand Philippe s’approchait d’une vitre, regardait dehors, et que sa mère ânonnait aussitôt une interdiction hurlante, comme : « Touche pas aux carreaux tu vas encore tout salir ! On voit que c’est pas toi qui les fais ! Tu t’en fous du travail de ta mère hein ! Ben pas moi ! Et qu’est-ce que t’as besoin de regarder par la fenêtre hein avec tes mains sales que tu vas fiche partout ? » il croyait sincèrement qu’il était infernal et que sa mère était persécutée.

La malheureuse usait sa vie, en effet, à réparer les saletés que tout le monde s’ingéniait à faire; chaque objet, chaque centimètre du logis était sacralisé, presque tabou : il était le travail de maman. L’employer, ou seulement être là, c’était détruire son oeuvre. Raymonde Seignelet excellait dans l’art de vous culpabiliser d’exister. Votre respiration même lui était à charge. Ne l’obligerait-on pas à se déranger pour ouvrir et aérer ? Que les enfants nettoient quelque chose : madame Seignelet, pour tout remerciement, grinçait qu’ils avaient sali le balai, l’éponge, mal vidé l’aspirateur, rangé la vaisselle n’importe où, laissé un évier dégoûtant.

 

L'Île atlantique, Minuit, 1979, p. 115-116.

 

 
Après avoir donné naissance à cette fiction hors norme, Tony Duvert n'a plus jamais publié de livre important, même si certains passages de l'Abécédaire malveillant sont remarquables. L'avenir nous dira peut-être s'il a continué à écrire dans sa réclusion. En tout cas, j'ai le sentiment qu'il a atteint un sommet avec L'Île atlantique et qu'il lui était difficile après cela de l'égaler, voire seulement de se renouveler. Et si c'était son exigence littéraire qui l'avait réduit au silence.

SILENCE

Des écrivains cheminent vers le silence, renoncent à s’exprimer, à communiquer. Jugent-ils trop mensonger de dire, de croire, de faire croire? Tout progrès intellectuel vous rend plus apte à créer, mais plus réticent à le faire.

On rejoint l’abstention des bons esprits qui n’ont rien mis au monde.

Abécédaire malveillant, Minuit, 1989, p. 112-113.


Sélection bibliographique (certains ouvrages sont très difficiles à trouver aujourd'hui)
Récidive, roman, Minuit, 1967.
Paysage de fantaisie, roman, Minuit
, 1973. (Longtemps disponible en « folio ».)
Journal d'un innocent, récit, Minuit, 1976.
Quand mourut Jonathan, roman, Minuit, 1978.
District, récits, Fata Morgana, 1978. (Ses plus belles proses ?)
Les Petits métiers, récits, Fata Morgana, 1978. (On pense à Michaux dans ce bestiaire de métiers imaginaires.)
L'Île atlantique, roman, Minuit, 1979. (Réédité en format de poche par Le Seuil en
« Points roman » puis dans la collection « Double » chez Minuit.)
Abécédaire malveillant, aphorismes, Minuit, 1989.
 
Sur Duvert :

Anne Simonnin, « L'écrivain, l'éditeur et les mauvaises mœurs », dans Damamme (D.), Gobille (B.), Matonti (F.) et Pudal (B.), dir., Mai-Juin 68, Paris, éditions de l'atelier, 2008, p. 411-425.

 

Note postérieure (mars 2016) : l'écrivain Gilles Sebhan a consacré deux livres fort respectables à Tony Duvert, l'un en 2010 (Tony Duvert, l'enfant silencieux, Denoël) et l'autre en 2015 (Retour à Duvert, Le Dilettante). Le premier était une méditation assez personnelle, à une époque où très peu d'informations étaient disponibles. Par suite, des particuliers lui ont ouvert leurs archives (plus ou moins), de sorte que le deuxième livre est davantage la présentation de fonds documentaires, en particulier de correspondances, en même temps qu'une mise à jour de l'information sur la vie de l'écrivain. J'avoue que plus j'en apprends et moins j'ai envie d'en savoir davantage. La vie de Duvert a été particulièrement sauvage, précaire et isolée. Resteront les livres, l'art.

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In memoriam : Thomas Disch (1940-2008)

Because of his intellectual audacity, the chillingly distant mannerism of his narrative art, the austerity of the pleasures he affords, and the fine cruelty of his wit, Thomas M. Disch has been perhaps the most respected, least trusted, most envied and least read of all modern first-rank SF writers.

John Clute, Science Fiction Encyclopedia

         Le 4 ou le 5 juillet dernier, le romancier, critique et poète Thomas Disch s’est tiré une balle dans la tête. À en croire les nécrologies parues dans la presse américaine, cela faisait déjà un certain temps qu’il évoquait cette possibilité, avec l'humour grinçant qui était sa marque de fabrique. Ces dernières années, il avait enduré une succession de catastrophes : son compagnon Charles Naylor est mort en 2005 (ils avaient vécu ensemble trois décennies) ; leur appartement au centre de New York a brûlé, puis leur autre résidence a subi une inondation ; il était depuis peu sous le coup d’une procédure d’expulsion et souffrait de diabète et de crises de sciatique (d’après le New York Times). Comme aurait dit un romancier du xixe siècle, « il est mort dans le chagrin et le dénuement ».

                En fait, cette succession de catastrophes n’a rien de drôle et m’a causé énormément de peine lorsque j’ai découvert la nouvelle. J’ai lu Disch pour la première fois en 1983. J’avais quinze ans. Certains écrivains deviennent de précieux compagnons de vie. Il en a été ainsi pour lui et moi durant quelques années. Et même si cela fait 20 ans que je ne le lis plus vraiment, il est resté un jalon essentiel. À l’époque, presque tous ses romans et recueils de nouvelles étaient disponibles en français.
       

         Thomas Disch est surtout connu comme un écrivain de science fiction. Mais rien à voir avec l’imagerie de La Guerre des étoiles, de Star Trek ou des livres d’Asimov ou Jack Vance. Il a participé à un courant des années 1960-1970 qui voulait rendre le genre adulte en le débarrassant de ses côtés « littérature d’évasion ». Il s’agissait de parler du présent en le projetant dans un avenir proche, en général plutôt inquiétant. Très critique et engagée politiquement, cette tendance — que l’on appelait speculative fiction ou new wave (mais la nouveauté a bien passé !) —, a commencé à refluer dans les années 1980, alors que la contre-révolution idéologique avait débuté en Angleterre et aux États-Unis. Mais ce n’est pas qu’une affaire de contexte socio-politique : la science-fiction est passée de mode durant la décennie 1980, au profit notamment de l’heroic fantasy, des histoires d’horreur et du fantastique en général. Il n’est plus question de parler du présent mais au contraire de se projeter dans un univers de rêve, déconnecté autant que possible du quotidien (tendance dont nous ne sommes visiblement pas sortis). 

Disch lui-même a cessé d’écrire de la science-fiction à partir de 1984, multipliant les expériences alternatives : romans d’horreur, livret d’opéra, romans historiques, livres pour la jeunesse (le Vaillant petit grille-pain, c’est lui), etc. Il a même été co-concepteur d’un jeu vidéo, Amnesia ! Il a aussi beaucoup écrit sur la science-fiction et ses lecteurs, et c’est d’ailleurs dans le domaine de la critique littéraire qu’il a connu une consécration tardive, malgré le caractère extrêmement sarcastique de ses analyses. Il a obtenu en 1998 le prix Hugo pour son essai The Dreams Our Stuff is Made Of. How Science Fiction Conquered the World (littéralement : Les rêves avec lesquels on fabrique nos trucs. Comment la science-fiction a conquis le monde). Or il s’agit d’un prix décerné par les fans du genre, et qui est allé à une œuvre qui décortique le fonds idéologique de droite et les aspects régressifs de la SF américaine « classique » !

        Avant d’en arriver là, Thomas Disch a été durant vingt ans (1962-1984) l’un des plus brillants représentants d’une avant-garde politique et littéraire qui voulait profondément transformer le genre. Avec Harlan Ellison, Norman Spinrad et quelques autres, il entendait débarrasser la SF de ses obsessions enfantines et en faire un outil de critique politique et sociale. Lui-même était particulièrement sensible au thème de l’enfermement des individus : sa nouvelle La Cage de l’écureuil, ses romans Camp de concentration, 334 et Sur les ailes du chant sont autant de variations sur le thème de l’individu aliéné, séparé des autres par la volonté de pouvoirs manipulateurs. La plupart des institutions américaines (armée, CIA, églises, etc.) ont stimulé son imagination satirique. Dans nombre de ses fictions, on retrouve posé le problème de la soumission (inconsciente ou délibérée) des individus à un système qui confine à l’absurde. Dans la nouvelle Un amour envahissant (1966), il change d’échelle et imagine sous un angle assez singulier l’avènement du Royaume de Dieu (qu'il considère comme le totalitarisme ultime).

 

        Mais les romans et nouvelles de Disch se laissent difficilement réduire à des idées : c’était un formidable conteur et dialoguiste, qui disposait d’une vaste palette de moyens artistiques. Son premier roman publié, Génocides (1965) raconte un avenir apocalyptique dans lequel la terre sert de jardin à de lointains extra-terrestres dont la technologie élimine les hommes comme une simple vermine. Ce roman-catastrophe, raconté du point de vue d’un groupe de survivants, est une méditation terrible sur la vanité de la condition humaine (on pense à l’Ecclésiaste). Dans Casablanca (1967), il dissèque la lente déchéance d’un couple américain condescendant, alors que les États-Unis viennent d’être rayés de la carte par une apocalypse nucléaire. La Rive asiatique (1970) et Les Oiseaux (1971), autres nouvelles magistrales, déclinent chacune à leur façon les thèmes de prédilection de l’auteur : dans la première, un architecte séjournant à Istambul sombre peu à peu dans l’univers d’illusions dont il a longtemps clamé qu’il valait autant que la réalité ; dans la seconde, le lecteur assiste à l’agonie pathétique d’un couple d’oiseaux anthropomorphes littéralement subjugués par la pollution…

 

 

        À partir de la fin des années 1960 s’est fait jour une nouvelle dimension, qui pour demeurer discrète, allait devenir récurrente dans les livres de Thomas Disch. Selon ses propres dires, d’abord dans des poèmes, puis dans des nouvelles du cycle 334, et surtout dans Sur les ailes du chant (1979), il s’affirme comme le premier auteur de SF ouvertement gay. Il a précisé dans un entretien avec Paul Horwich (2001) : « Je suis gay moi-même, mais je n’écris pas de la littérature « gay » ». Et de rajouter : « J’étais ravi quand un livre intitulé Le Canon Gay est sorti, qui incluait Sur les ailes du chant. Je me suis dit : « Enfin, ils font attention à moi ! ». Et puis juste après, alors que l’auteur faisait la promotion de son livre, il a été quasiment battu à mort par des homophobes à Dublin. […] C’est la seule fois où quelqu’un a relevé : « oh !, c’est un écrivain gay ».
        Il y a dans cet entretien une attitude ambiguë de Disch, qui tout à la fois rejette ce label pour sa production littéraire, tout en regrettant que la thématique homosexuelle qui irriguait nombre de ses récits n’ait pas été reçue par ses lecteurs ou attiré un lectorat gay. À vrai dire, depuis 2001, la situation a sensiblement changé et l’on trouvera sur internet quantité de considérations sur le sujet, souvent recopiées d’une page à l’autre…
        De manière non équivoque — mais pas isolée pour autant — T. Disch a été l’un des premiers auteurs de SF a faire figurer des personnages importants ouvertement homos dans ses récits : Shrimp, lesbienne au premier plan de la longue nouvelle 334 (1972) ; Bing Anker, personnage homo du Businessman (1984) ; etc. Mais un Robert Silverberg en a fait presque autant dans L’oreille interne (quelque peu homophobe) puis surtout avec le personnage (positif) de Ned dans Le Livre des cranes (deux romans publiés en 1972 comme 334).
        À la différence de Samuel Delany, auteur d’ouvrages à la limite de la pornographie (The Tides of Lust, 1973 ; Dhalgren, 1975 ; Hogg, 1995), Thomas Disch a inscrit son expérience de l’homosexualité de façon extrêmement allégorique dans ses œuvres, et tout particulièrement dans celle dont c’est le sujet central : Sur les Ailes du chant (On Wings of Song, 1979). Patrice Duvic avait déjà remarquablement analysé le sous-texte gay de ce roman en 1981 :

Ce thème [de l’homosexualité] occupe une place primordiale dans Sur les ailes du chant que la critique new-yorkaise salua comme le Candide homosexuel.

Ce roman nous raconte la vie de Daniel Weinreb. Sa jeunesse dans l’Iowa d’abord, avec le retour de sa mère qui avait déserté le domicile conjugal pour apprendre à « voler » à New York, mais revient quelques années plus tard sans y avoir réussi.

La curiosité et bientôt l’obsession de Daniel pour tout ce qui touche au vol, dans un État puritain où celui-ci est interdit, en fera un être à part. « À l’âge de onze ans, Daniel se prit d’une passion pour les fantômes ; ainsi que pour les vampires, les loups-garous, les insectes mutants et autres envahisseurs bizarroïdes. Vers la même époque — et en grande partie à cause de leur goût partagé pour le monstrueux — il tomba amoureux d’Eugène Mueller... ». Eugène qui d’ailleurs n’hésitera pas à l’abandonner lors d’une escapade à Minneapolis, le laissant dans une situation qui le mènera dans un camp de travail sous l’accusation de « vente de journaux interdits dans l’État d’Iowa ».

À la sortie, Daniel retournera à l’école et finira par épouser Boa Whiting, la fille de l’homme le plus riche d’Iowa. En voyage de noces, ils s’arrêteront à New York et se rendront immédiatement dans les locaux de l’Agence Nationale pour l’Envol où se trouvent de petits studios munis de tout l’appareillage électronique pour faciliter le « vol ». Théoriquement, rien de plus simple que de voler : il suffit de chanter avec sentiment pour décoller, quitter son propre corps et devenir une fée, explorer les étoiles, se plonger dans la contemplation et l’extase mystique et revenir lorsqu’on le souhaite dans son corps que des machines se chargent de maintenir en vie. Boa, bien sûr, s’envolera immédiatement, mais Daniel, lui, restera cloué au sol.

Treize ans plus tard, Boa (un prénom significatif) n’a toujours pas réintégré son corps et, pour le maintenir en vie, Daniel, qui rêve toujours de voler et écrit des chansons, doit travailler dans un gymnase. Mais bientôt on lui offre un emploi d’huissier au Metastasio, le théâtre lyrique à la mode avec le revival du Bel Canto. Là, il devient l’objet des désirs d’Ernesto Rey, le plus fameux castrat de l’époque, qui le forcera à devenir un « phoney » en teignant sa peau en noir « à l’exception des joues de manière à ce qu’il puisse rougir » et à porter une ceinture de Chasse Gardée. Daniel accepte ces humiliations pour pouvoir continuer à payer l’entretien du corps de Boa. Il y gagnera d’apprendre à chanter et deviendra même une vedette avec le Succès de l’opérette Le temps des lapins jolis, sans toutefois réussir à voler.

Un roman qui n’hésite pas à accumuler les symbolismes. Le vol tout d’abord, métaphore sexuelle bien connue, où l’on se transforme en fée (en anglais « fairy » veut dire « fée » mais aussi est l’équivalent de notre « tante »). Ensuite la maîtrise du chant : les leçons qu’on propose à notre héros y sont toujours liées à une acceptation de l’homosexualité, que ce soit dans le camp de prisonniers ou plus tard avec Ernesto Rey. Enfin, le succès viendra avec un déguisement en petit lapin joli, succès qui d’ailleurs n’est qu’une acceptation de son échec. […]

                                                        P. Duvic, préface du Livre d’or de la science fiction : Thomas Disch,   
                                                        Presses pocket, 1981, p. 26-28.

 

        Un spécialiste pourrait certainement raffiner bien davantage cette analyse. Je ne serais pas étonné qu’existât déjà ou fût en gestation un travail savant qui décortiquerait méticuleusement la façon dont l’homosexualité est figurée dans les œuvres de Thomas Disch. J’ai l’intuition qu’il y aurait bien des choses à dire…

        Le lecteur patient aura compris au fil de ce texte l’une des raisons principales qui ont fait de Thomas Disch un compagnon de mon adolescence, en une époque où les figures homos dans les livres n’étaient pas aisées à rencontrer. Il y aurait eu pire compagnonnage que celui-ci, car lire et comprendre les œuvres d’un écrivain de cette sorte était une forme d’éducation de l’esprit. En revanche, je ne mesure qu’aujourd’hui, en le relisant, l’influence qu’il a pu avoir sur moi.

 

Ouvrages encore disponibles en français :

Sur les ailes du chant, Folio SF, 2001 (réédition).

Poussière de lune, Denoël, « Présence du futur », 1999 (nouvelles, rééd.).

(avec John Sladek), Black Alice, Rivages, « Rivages Noir », 1993 (roman policier).

Le Businessman, Denoël, « Présence du futur », 1985 (roman d'horreur).

L'Homme sans idées, Denoël, « Présence du futur », 1983 (nouvelles).

 

Ouvrages majeurs (dans l'ordre chronologique) :

1965, The Genocides, Berkley Books, N. Y. Trad. fr. : Génocides [OPTA, 1970 ; Robert Lafont, « Ailleurs & Demain classiques », 1977; J'ai Lu, 1983 ; Le Livre de poche, 1990]. Toujours disponible actuellement en v.o.chez Vintage Books.

1967, Concentration Camp, London, Rupert Hart-Davis. Trad. fr. :Camp de concentration [OPTA, 1970 ; Robert Lafont, « Ailleurs & Demain classiques », 1978 ; J'ai Lu, 1983]. Toujours disponible actuellement en v.o.chez Vintage Books.

1968. Under Compulsion / Fun With Your New Head, N.Y., Doubleday. Trad. fr. : Poussière de lune, Denoël, « Présence du futur », 1973.

1972. 334, London, MacGibbon & Kee. Trad. fr. : 334, Denoël, « Présence du futur », 1976. Toujours disponible actuellement en v.o.chez Vintage Books.

1976. Getting into Death, London, Rupert Hart-Davis. Trad. fr. : Rives de Mort, eds Henri Veyrier, coll. «Off », 1978.

1979. On Wings of Song, London, Gollancz. Trad. fr. : Sur les Ailes du chant [Denoël, « Présence du futur », 1980 ; Folio SF, 2001].

1981. Le livre d'or de la science fiction : Thomas Disch, Paris, Presses Pocket. Anthologie réunie et présentéée par Patrice Duvic (épuisée hélas).

1982. The Man Who Had No Ideas, London, Gollancz. Trad. fr. : L'Homme sans idées, Denoël, « Présence du futur », 1983.

1984. The Businessman, London, Jonathan Cape. Trad. fr. : Le Businessman, Denoël, « Présence du futur », 1985.

1991. The M. D.: A Horror Story, N. Y., Harper & Collins. Trad. fr. : Le Caducée maléfique [Julliard, 1993 ; Presses pocket, « Terreur », 1999].

1994. The Priest : A Gothic Romance, N. Y., Millenium. Non traduit à ce jour.

1998. The Dreams Our Stuff is Made Of. How Science Fiction Conquered the World , N. Y., Simon & Schuster. Non traduit à ce jour.

1999. The Sub : A Study in Witchcraft, N. Y., Alfred Knopf. Non traduit à ce jour.

2005. On SF. Ann Arbor, University of Michigan Press. Non traduit à ce jour.

2008. The Word of God, N. Y., Tachyon publications, à paraître le 1er août 2008.

Liens :
Wikipédia
Le cafard cosmique
Biographie en français
Nécro dans The Guardian

Nécro dans le New York Times
Une interview très riche (en anglais)

"Remembering Thomas Disch" by Elizabeth Hand (la nécrologie la mieux informée)
En contrepoint, un discours violemment hostile par un "libertarien" assez déplaisant (mais c'est instructif)

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