Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

C'est comme ça

Depuis aujourd'hui est lancé le site C'est comme ça. Je ne vais pas me perdre en commentaires. L'idée, c'est d'apporter un soutien à tous les jeunes LGBT qui se sentent isolés, rejetés, sans repères, et de fournir une information aussi large que possible à un public adolescent "autour" de 15 ans (la fourchette peut être large).  Si d'aventure vous trouvez le projet intéressant ou si vous connaissez des adolescent-e-s que ce site pourrait intéresser ou aider, n'hésitez pas à transmettre l'information. Le communiqué de presse de SOS homophobie reprend pour bonne part un texte d'intention rédigé préalablement. Ce dernier est un peu écrit en "universitaire", mais il est assez fidèle à l'intention et à la somme de lectures, réflexions, échanges qui ont présidé à notre travail. Je l'ai publié ici à ce titre.

Sur le présent blog, effort d'une seule personne, c'est l'occasion pour moi de répéter tout le prix du travail collectif. Ce qui a été réalisé sur le site C'est comme ça, aucun individu ne saurait le réaliser seul. C'est la synergie de sensibilités différentes, le lent travail d'élaboration à plusieurs, les corrections réciproques, qui font le prix du résultat final. Et puis il y a un autre aspect, non négligeable : on se sent tellement moins seul ainsi ! Notre époque met tellement en avant les individus qu'elle en finit par oublier combien un projet s'enrichit et gagne en cohérence quand il est le fruit d'une élaboration collective. Pas la peine d'en rajouter.

Voir les commentaires

À pic de Frank Secka

 

Frank Secka, À pic, éditions Thierry Magnier, 2002.

 

secka_2.jpgPour les besoins du projet C'est comme ça, j’ai été amené à relire récemment de nombreux livres jeunesse à thématique LGBT. L’exercice m’a fait revivre mes premières découvertes, dans les années 2003-2004. Dans certains cas, j’ai été déçu par rapport à mon expérience initiale (ça a été le cas pour le Cahier rouge de Claire Mazard), dans d’autres j’ai reconsidéré un souvenir mitigé (J’ai pas sommeil de Cédric Érard — que j’avais lu trop vite et sur lequel j’aimerais faire un post élaboré). Et puis il y a cette valeur sûre qui a traversé les années : À pic de Franck Secka, découvert en juillet 2003, et qui m’avait propulsé derechef dans Le Garçon modèle, roman « adulte » du même.

Cette relecture m’a permis de confirmer une intuition : Franck Secka a vraiment une très belle plume, une authentique maestria d’écrivain, qui peut tout se permettre. En particulier, À pic est complètement bluffant. Sous la forme d’une remémoration, adressée en guise d’envoi à un-e destinataire surgi-e de nulle part, il y raconte les premiers émois d’un garçon à peine sorti de l’enfance (et dont l’âge n’est jamais fixé), à la fin des années 1970. La coïncidence avec la date de naissance de l’auteur (né en 1965) n’est peut-être qu’un attrape-nigaud (ou pas).

 

Dès les premières lignes, Jean, le narrateur d’À pic, plante le décor :

C’était il y a longtemps... En 1977. À cette époque, une professeur d’anglais du lycée de mon frère réunissait chaque année une cinquantaine d’adolescents pendant les vacances de Pâques ; avec l’accord de leurs parents (ainsi qu’une somme d’argent proportionnelle au dérangement), elle les emmenait skier à Thal dans les Alpes suisses. Mon frère faisait partie de ce groupe pour la troisième année consécutive et, quoique je sois de cinq ans son cadet, je m’étais chaque fois plaint de ne pas partir avec lui. (p. 11)

 

Âgé d’une douzaine d’années à l’époque (à ce que l’on devine), Jean est pour la première fois du voyage cette année-là. Il part, encore un peu petit garçon, manifestement peu dégourdi, pour ce qui va être une expérience initiatique. Chaque moment saillant est raconté avec un mélange de jeu sur le genre éculé du récit de vacances et de truculence. Très conscient de lui-même et des codes de popularité, il glisse sur les événements pour se composer un personnage de mascotte cool. C’est néanmoins par une succession de bévues qu’il retient l’attention du groupe : il chute à ski, s’égare dans la ville d’à côté, frôle l’accident lors d’une soirée de griserie... Il sympathise plutôt avec les filles, s’il n’y avait Samuel, un garçon légèrement plus âgé que lui, objet d’une fascination que le narrateur, dans un premier temps, effleure et distille. Avec la montée d’un intérêt réciproque chez Samuel, Jean se découvre peu à peu, la narration suggérant avec un bonheur rare la mue progressive de ce qui était au départ une attirance vague en quelque chose de nettement plus fort.

 

Écrit dans une langue alerte et délurée, À pic est une très grande réussite, en particulier dans sa façon de montrer comme incidemment la découverte des sens et le désir d’un garçon… pour un autre garçon. Le narrateur arrive à suggérer le mélange de pudeur et de franchise d’un préadolescent pour lequel des sensations confuses peu à peu s’ordonnent, trouvent des mots, faisant brusquement rupture avec l’enfance. Ultra rythmée et très orale au début, la langue devient plus lente et poétique à mesure que le roman s’approche de son terme, épousant l’humeur changeante du personnage. Là est sans doute l’un des indices les plus probants de la maestria que j’évoquais : dans cette façon de faire coulisser des registres, depuis la légèreté aérienne du début, farceuse et connnivente, jusqu’au goût de cendres des derniers chapitres. Et malgré la jeunesse de Jean, il n’y a pas d’âge pour s’identifier à l’expérience qu’il traverse.

 

J'aimerais détailler davantage l'analyse. J'avais envisagé de créer une page annexe à cet effet, afin de ne pas dévoiler en première intention le chemin accompli par Jean. Une autre fois ?

Voir les commentaires

De retour

Après dix mois de silence (ou presque), j'espère pouvoir consacrer davantage de temps à ce blog. L'une des raisons principales de mon mutisme est que j'étais occupé à un autre projet, collectif, et dont je parlerai bientôt. C'était ma priorité. Les choses prenant enfin tournure, j'aurai davantage de temps libre (?).

Bien sûr, je suis désolé pour toutes ces visites dont vous êtes revenu-e-s bredouilles. Mais il faut quand même replacer les choses dans leur contexte : toute cette activité, offerte à titre grâcieux, dévore énormément de mon temps libre. Les posts de ces derniers mois me demandaient toujours davantage de travail : relectures multiples (des livres chroniqués), réécritures (incessantes), exigences sans cesse accrues... Il est arrivé un moment où mener cette activité en parallèle avec ma vie de famille, mon travail, mes activités militantes, etc., est devenu presque impossible. En plus, je ne pouvais plus lire un livre sans me préoccuper de ce que j'allais en dire, au risque de perdre le plaisir simple de l'activité de lecture elle-même. 

 

Peck SproutA l'été dernier, j'ai lu un nombre important de romans pour la jeunesse à thématique gay en anglais, dont certains auraient incontestablement leur place ici. Je pense en particulier au merveilleux Sprout de Dale Peck et à l'hilarant The Screwed-up Life of Charlie the Second de Drew Ferguson.  Et puis il y a l'autre choc de ce s derniers mois, ferguson1.jpgle roman Lake Overturn de Vestal MacIntyre, découvert grâce au site Band of Thebes (qui est une véritable mine pour moi). Ce roman, dans la lignée de Dos Passos, est un monument. Mais le problème crucial, quand vient le moment de rédiger un texte sur un livre de ce genre, ce sont mes exigences toujours plus dévorantes, par rapport à ce que je vais écrire et à la précision des analyses, qui m'intime au minimum de relire.  Avec le temps, c'est devenu presque aussi contraignant que mon activité de lecteur/critique professionnel (ce qui est un peu normal, d'un autre côté).

McIntyre lake overturn

Il y en aurait tant d'autres romans à évoquer, lus entre juillet et mars dernier, parfois encore très présents, parfois déjà tout brumeux dans ma mémoire. Il faut dire qu'ils ne présentent pas tous le même intérêt. J'ai néanmoins référencé tout ce que je pouvais dans la page qui fait l'inventaire des romans LGBT en anglais pour la jeunesse. Je ne promets rien, question recension. Les voici par ordre alphabétique :

 

Nick Burd, The Vast Fields of Ordinary. New York: Dial Books, 2009.

Michael Thomas Ford, Suicide Notes. New York: Harper teen, 2008.

Rigoberto Gonzalez, The Mariposa Club. New York: Alyson Books, 2009.

Michael Harmon, The Last exit to Normal. New York: Alfred A. Knopf, 2008.

Blair Mastbaum, Clay's Way. Los Angeles: Alyson Books, 2004.

Walter G. Meyer, Rounding Third. MaxM Ltd, 2009.

Frank Mosca, All-American Boys. Boston, Alyson publications, 1983.

Frank Anthony Polito, Band Fags! New York, Kensington Books, 2008.

P.E. Ryan, In Mike We Trust. New York: Harper teen, 2008.

Emily Wing Smith, The Way He Lived. Woodbury: Flux, 2008.

William Taylor, The Blue Lawn. Auckland: Harper and Collins New Zealand, 1994.

William Taylor, Pebble in a Pool. Los Angeles: Alyson Books, 2003.

Diana Wieler, Bad Boy.Toronto: Douglas & McIntyre, 1989.

Martin Wilson, What They Always Tell Us. New York: Delacorte Press, 2008.

 

Ce sera tout pour aujourd'hui, mais ce n'est pas faute d'avoir d'autres sujets à évoquer...

Voir les commentaires

Un clip de Sigur Ros que je cherchais depuis longtemps

Voir les commentaires

Tous les garçons et les filles de Jérôme Lambert

Jérôme Lambert, Tous les garçons et les filles, L’école des loisirs, « Médium », 2003.

Une relecture

 

C’est un titre qui rappelle une ritournelle de Françoise Hardy, « Tous les garçons et les filles de mon âge / Se promènent dans la rue deux par deux / Tous les garçons et les filles de mon âge / Savent bien ce que c’est qu’être heureux… ». Mais, après tout, comme la chanson a pris de l’âge et ne parle pas à tout le monde, ce pourrait être ramené à une simple image incarnant une règle universelle, un modèle commun, d’une évidence telle qu’il ne pourrait en aller autrement, « tous les garçons et les filles... se doivent d’aller deux par deux ». En l’occurrence, au regard de l’histoire qui suit, l’ironie du titre est amère, plus amère que la chanson.

 

Julien Lemeur, seize ans, entre en seconde et le livre nous accueille par quelques phrases suspendues en une épigraphe :

J’ai tout de suite vu que quelque chose clochait dans ce lycée.

Je ne sais pas pourquoi.

Sans doute l’intuition masculine.

 

Le piège était tendu et j’allais tomber dedans.

Un jour ou l’autre.

 

La suite prouvera que j’avais partiellement raison.

Ces phrases sont curieusement découpées. Elles résonnent avec un mélange de fatalisme un peu lourd et de malice discrète (si on n’y prend pas garde). Tout à fait le ton de Julien, narrateur qui oscille entre ironie et déprime, et qui en dit le plus par ce qu’il tait aux autres.

Une existence où bien des choses se répètent et dont on saura peu : déjeûners du mercredi au restaurant avec le père, fragments de dîners avec la mère (les parents sont divorcés), insomnies, migraines, phobie des cours de sport... La parole de Julien est laconique et acide. Tous les garçons et les filles va au gré de son année de seconde, de bout en bout, une année de révélations, en quelques moments intenses, entrecoupés par de longues accélérations dans le temps. La rentrée a une place de choix, on saute ensuite à pieds joints dans le trimestre et c’est déjà Noël, puis survient un long et pesant week-end de Printemps, au milieu du roman, puis un jour de pluie, le dernier des vacances de Pâques, et enfin (ou presque) un intense séjour à Barcelone, sous le soleil de mai.

De gré à gré, Julien s’arrête, résume, sélectionne, mais c’est très peu rétrospectif. On est avec lui dans les tâtons de ce tournant de vie. Au total, il en demeure 111 pages ténues, d’une retenue, d’une sobriété bouleversantes.

Comme en passant, dès la cinquième page, Julien parle déjà de Clément :

[…] À part ça, tout le monde se tient à carreau.

Surtout lui, devant, avec sa grande nuque et son col de chemise impeccable. Lui, en revanche, n’a adressé la parole à personne, ce qui me le rend d’emblée sympathique. Personne ne le connaît et il ne connaît personne. Un garçon aussi silencieux et calme, aussi perdu que moi, ne peut être qu’un ami. En tout cas un allié. [p. 12]

Ce soir de rentrée, devant sa mère, il hésite et rumine des mots qui ne sortent pas de sa bouche, désir de dire et, peu après, un renoncement :

Ah si, il y a un type très beau devant moi, il a l’air sympa, sans doute un nouveau.

— Et toi, tu es près du radiateur ?

— Mais non ! Je suis sur le côté, près d’une fenêtre.

Non, décidément mon voisin de devant n’est pas un événement digne de figurer au rapport ce soir. [p. 17]

Ainsi va Julien, qui voudrait « devenir le meilleur ami de Clément Renaud », mais qui s’y entend de façon tragi-comique pour tout faire capoter : « Je suis un garçon qui fait l’inverse de ce qu’il veut vraiment » reconnaît-il un peu plus loin (p. 27). Au fur et à mesure que les heures et les jours passent, son récit enregistre des choses, des gestes de Clément (dès la page 24), mais lui ne semble remarquer que ses propres erreurs, ses reculades, quand il fait le « bégueule ».

Augurant du procédé du livre suivant de Jérôme Lambert, Meilleur ami, quelque chose s’insinue entre ce que le héros-narrateur pourrait comprendre et ce qu’il saisit réellement. Cet écart est à la fois drôle et terriblement pathétique, surtout dans le cas de Julien, au point qu’on pourrait le croire aveugle si on ne voyait pas tout avec ses yeux à lui !

Clément s’économise, parle peu. On ne peut pas dire que je suis devenu son meilleur ami, mais nous échangeons, essentiellement des cigarettes et des sourires.

Au lieu de parler, on se regarde pour commenter en silence la conversation en cours. Nous avons mis au point une sorte de lexique muet… [p. 37]

L’humour est surtout porté par la voix de Julien, son mélange de détachement feint et de politesse désespérée, tandis que le pathétique vient comme à son insu. La lézarde dans sa carapace se fissure lentement, avivée par les nuits trop courtes et une détresse d’autant plus aiguë qu’elle se dit sur le mode de l’autodérision.

Comme me l’a dit une fois Romain en quatrième, les garçons, en général, c’est con. En général et dans l’absolu, avait-il dit. Son conseil avait été de fermer sa gueule, de ne faire, face à la connerie, que de la résistance passive. [p. 40]

… Suit une conversation avec un « très bon copain », dialogue de sourds où se dit pour le lecteur tout ce que Julien comprend et condamne au silence, la logique de son orbite, sortie d’un système hétérocentrique où « tous les garçons et les filles /savent bien ce que c’est qu’être heureux » (comme dit la chanson) ou devraient le savoir, en tout cas. Toute la force de ce roman est de donner à sentir, par des non-dits, ce qu’éprouve un garçon qui se sent obligé de cacher qu’il en aime un autre, et qui perçoit la cruauté de la norme. Pas de long discours, mais des situations, et Julien qui subit, encaisse, renonce. Jusqu’à quel point ?

 

[En dire plus, ce serait gâcher le plaisir de celles et ceux qui n’auraient pas lu le roman et en formeraient le projet. J’insère ici une photographie de l’auteur. Les quelques analyses situées en dessous sont destinées à un lecteur qui connaît déjà l’histoire ou qui n’a pas l’intention de la lire.]

 

 

Dans une interview en ligne, datant de 2007, Jérôme Lambert exprime très clairement une intention capitale du roman :

J'ai également, pour ce livre, voulu remplir un vide éditorial. En littérature [jeunesse], les livres abordant l'homosexualité sont tous écrits d'un point de vue externe. Ce sont toujours les proches qui racontent l'homosexualité d'un(e) autre (un père, un frère, un oncle, un cousin, un ami...). Avec ce roman, je voulais parler de l'homosexualité à la première personne, ce que ressentent les jeunes quand ils se découvrent homosexuels.

De fait, à la parution de Tous les garçons et les filles, en 2003, il n’y avait guère de précédents : sans compter La danse du coucou (passée inaperçue), je ne vois que Macaron citron (histoire de filles assez didactique) de Claire Mazard (2001) et À pic de Franck Secka, paru en 2002. Différence notable, le narrateur-héros d’À pic est bien plus jeune (il a une douzaine d’années). En outre, ce dernier roman se présente sous la forme d’une remémoration (l’histoire se passe en 1977).

Cette limite posée, mon réflexe spontané est effectivement d’acquitter, en tout cas pour ce qui est des garçons, ce caractère inaugural de Tous les garçons et les filles (mais c’était il y a seulement six ans !). D’ailleurs, j’ai relu le livre avec cette idée en tête : le premier roman-jeunesse français raconté par un garçon adolescent et homo. Ce serait réducteur de le réduire à cela, mais ça n’en demeure pas moins important. L’un des rares aussi à se coltiner la figuration de l’homophobie, à travers le personnage tête-à-claques de « Roussier », même si Julien (et Jérôme Lambert) ne nous en disent pas non plus énormément.

L’une des choses que le livre exprime le mieux, donc, est le porte-à-faux permanent du personnage face aux situations amoureuses où l’on attend de lui, comme une évidence, des inclinations qui ne sont pas les siennes, et son aspiration implacablement bridée à dire ce qui le bouleverse :

Non, Papa, je ne peux pas te parler de Clément, je ne pourrai jamais. Tu ne pourrais pas entendre ça. Tu ne comprendrais pas que je veuille devenir son meilleur ami, l’ami qui sait tout, à qui il confie tout. Et puis, tu n’as jamais regardé cet endroit de la peau d’un garçon, entre sa nuque et son col de chemise. [p. 31]

Dans mon enthousiasme, à l’époque, j’avais lu dans la foulée le très réussi premier roman pour adultes de Jérôme Lambert, La Mémoire neuve. Mais je ne me souvenais pas que les deux livres partageaient le même héros. Pourtant, l’auteur le précise lui-même dans l’entretien déjà cité :

En 2002, pendant que j'écrivais La Mémoire neuve (paru « pour adultes » aux Éditions de L'Olivier), j'ai eu le sentiment de devoir raconter le passé de Julien, le narrateur, d'expliquer mon personnage. C'est ainsi que j'ai commencé à écrire Tous les garçons et les filles, l'histoire de Julien et de son éveil à son homosexualité.

Les deux livres forment une sorte de diptyque, complété par Meilleur ami, deuxième roman pour la jeunesse paru en 2005 dont le narrateur, pour le coup, n’a même pas encore saisi qu’il aimait un garçon (à la différence des lecteurs perspicaces). Il faut dire qu’il a un an de moins (il est en troisième). On ne sait même pas son prénom (façon de laisser à chacun le droit de faire le lien ou non avec Julien ?). Meilleur ami présente un aspect plus serein et plus joueur que Tous les garçons et les filles. Plusieurs lecteurs/lectrices de ma connaissance n’avaient d’ailleurs pas relevé le jeu de symétrie par lequel Jérôme Lambert nous fait comprendre malicieusement ce qu’il en est. Et même s’il a laissé ouverts tous les possibles : « Avec Meilleur ami, j'ai tout simplement voulu évoquer la naissance du sentiment amoureux à l'adolescence : l'éveil à l'amour mais également la perception de ce sentiment. »

 

Pour en revenir à Tous les garçons et les filles, je pense avoir à peu près exprimé le travail tout en délicatesse et en effleurements de Jérôme Lambert. Le propos de Julien est complètement explicite et en même temps pudique. Sa façon de parler de Clément, de la façon dont celui-ci finit par forcer ses réserves, masque autant qu’elle montre. D’aucuns pourraient regretter tout ce qu’il y a de ténu dans le dit, mais je trouve qu’il en va plutôt d’un respect profond pour le personnage, ce qu’il rend possible et ce qu’il s’interdit. Cette fidélité (contrebalancée par tous les côtés obtus ou immatures de Julien) est un aspect très émouvant du livre, en même temps qu’un regard juste sur l’adolescence et ses désajustements permanents.

Un très beau livre que je suis heureux d’avoir enfin relu.

Voir les commentaires

À la rescousse d’un réfugié gay iranien (urgent)

Comme je le faisais de temps en temps sur mon blog Myspace, je relaie ici un appel de l'Iranian Queer Railroad (anciennement Iranian Queer Organization), qui porte secours aux personnes LGBT qui fuient les persécutions en Iran. Ce qui suit est la traduction du dernier message de l'IRQR reçu ce jeudi 13 août 2009.
 

Aidez un gay iranien qui demande l’asile en Suisse

 

Plus tôt dans la journée, nous avons reçu un message de Suisse nous demandant de rappeler le numéro d’une cabine publique, dans le but de parler à un réfugié iranien qui n’a pas d’argent et a besoin de notre aide. Son prénom est Ali, il a 33 ans et il vient de Qom, le siège du haut clergé chiite. Il est arrivé en Suisse seulement hier et il a demandé le statut de réfugié sur la base des persécutions reconnues contre les Iraniens ayant une orientation homosexuelle. Ali a besoin d’une aide d'urgence.

Je lui ai parlé pendant 20 minutes pour en savoir davantage sur sa situation et le pourquoi de sa fuite hors d’Iran. Ses parents l’ont abandonné quand il avait un an et il a grandi dans un orphelinat public. À 15 ans, il a découvert auprès d’un ami quelle était son orientation sexuelle. C’était très difficile à assumer pour lui à Qom, du fait qu’il se sentait coupable de sa « conduite immorale » et qu’il redoutait les persécutions et la peine de mort (la sentence dans de pareils cas).

La situation d’Ali a tourné au drame quand il a été arrêté par les autorités, suite à la dénonciation d’un voisin qui l’avait espionné alors qu’il se livrait à des activités sexuelles avec son petit ami en privé à son domicile. Après un certain temps, il a réussi à être libéré sous caution mais devait comparaître devant le tribunal des mœurs de Qom.

« J’étais terrifié, parce que je savais qu’ils me tueraient. Non seulement ils avaient des témoins, mais en plus ils ont obtenu à la prison de Langround à Qom que mon petit ami avoue que nous avions eu des relations sexuelles. Il a dû le dire après avoir été torturé, parce que je sais qu’ils font ce genre de choses », m’a confié Ali durant l’entretien.

Il a fui l’Iran grâce à un passeur pour sauver sa vie et défendre ses droits fondamentaux. Ali a rajouté : « Je ne retournerai jamais en Iran parce que je ne veux pas être exécuté et que je me demande toujours pourquoi je n’ai pas le droit à une vie privée. »

Il est dans une très grande difficulté financière et a besoin de notre aide. C’est difficile de rester en contact car, comme il nous l’a dit : « Je n’ai pas l’argent pour aller dans un Cybercafé, où l’entrée coûte 7 francs suisses l’heure (environ 4,6 €). J’avais seulement 150 € sur moi quand je suis arrivé. J’en avais besoin pour trouver un toit et de la nourriture. » Nous avons encouragé Ali à remplir le formulaire pour les réfugiés en ligne sur notre site.

Nous lui avons immédiatement envoyé 200 dollars pour se nourrir et subvenir à ses besoins immédiats dans les premiers jours de l’exil. Mais Ali aura besoin d’un soutien financier à plus long terme ; aussi nous tournons vers ceux de nos soutiens qui souhaiteraient l’aider dans ces circonstances difficiles. Vous pouvez faire un don sur notre site, sécurisé par paypal : www.irqr.net (en anglais).

Durant les dernières semaines, l’IRQR a déboursé 795 dollars pour assister financièrement des réfugiés en Turquie et en Europe. Mohsen est l’un d’entre eux. Il a passé des nuits à la rue en bord de mer à Chypre, mais ce n’était pas du tout une situation de charme ! Sans domicile fixe, il y a été contraint parce qu’il ne pouvait payer son loyer. L’IRQR s’occupe de plus de 200 réfugiés, auxquels elle fournit soutien financier et aide juridique, afin qu’ils obtiennent le statut de réfugié et puissent vivre librement.

Les ressources financières de l’IRQR sont très limitées. Sans votre générosité, nos capacités sont limitées. Nous avons besoin de dons afin de continuer à aider les réfugiés iraniens, parmi lesquels Ali.

N’hésitez surtout pas à nous contacter si vous avez la moindre question. Merci d’avance pour vos dons. N’importe quelle somme est la bienvenue, même petite, à la mesure de vos capacités.

 

Arsham Parsi

Directeur exécutif

IRanian Queer Railroad - IRQR

Site (en persan et en anglais) : http://www.irqr.net/

Email : info@irqr.net

Téléphone : (001) 416-548-4171

414-477 Sherbourne St.

Toronto, On - M4X 1K5

Voir les commentaires

Jours de juin de Julia Glass

Julia Glass, Jours de juin [tr. fr. : Anne Damour], Éditions des 2 terres, 2006 ; rééd. Le Seuil, « Points roman », 2008.

 

Ce roman dodu (655 pages) raconte au principal le destin de deux générations de Mac Leod, une famille écossaise assez peu clanique et hétérogène, de l’après-guerre à 1999. Trois épisodes se succèdent, toujours en juin (d’où le titre, Three Junes) : « Collies » (1989), « Droit » (1995) et « Les garçons » (1999). Si chacun est centré sur un personnage et a un ancrage géographique particulier, de nombreuses réminiscences font déborder la narration vers des moments et des lieux autres. L’histoire ne suit pas un fil strictement linéaire, mais le roman est neanmoins solidement réaliste, avec une belle galerie de personnages, un arrière-plan historique bien établi, un amour discret pour les paysages, etc. Mis à part quelques détails formels, la facture du livre est très classique, avec une prédilection pour les interactions humaines et les émotions, que Julia Glass donne à voir avec un tact et une subtilité qui sont l’un des intérêts principaux de la fresque. L’ensemble est d’une très grande cohérence, même si l’auteure s’est ingéniée à le transformer en un puzzle dont les pièces ont été éparpillées et réassemblées. Elle partage avec le lecteur attentif une vision globale qui échappe complètement à ses personnages, prisonniers d’un « ici et maintenant » opaque comme peut l’être chaque moment d’une existence.

 

Paul MacLeod est l’héritier d’une famille de journalistes, tenant les rênes du quotidien Yeoman de Dumfries-Galloway (au Sud-Ouest de l’Écosse). À son retour de la guerre, il a repris l’entreprise familiale et s’est marié avec Maureen, une jeune femme indépendante d’origine plus modeste. Ils ont eu trois enfants, Fenno, David et Brian (au début des années 1950). Maureen s’est lancée dans l’élevage des collies (des chiens de berger), suivant là une passion singulière et traçant son propre sillon. Les enfants ont été élevés à la Britannique (avec nanny, pension…). L’aîné est parti à New York au début des années 1980 pour faire une thèse et n’est pas revenu. Les cadets sont devenus vétérinaire pour l’un (fidèle à l’Écosse méridionale) et cuisinier pour l’autre (marié à une française et expatrié). Le premier épisode a lieu après le décès de Maureen (d’un cancer des poumons) et suit Paul au fil d’un périple dans les Îles Grecques, sa rencontre avec un ailleurs incarné dans une poignée de personnages, dont Fern, une jeune peintre Américaine. Le second se déroule sept ans plus tard, dans la maison familiale de Tealing, dans des circonstances exceptionnelles et tendues. Le dernier retrouve Fern invitée par un ancien amant, Tony (qui fut aussi celui de Fenno), dans la maison d’un inconnu à Amagansett (sur la presqu’île de Long Island, banlieue chic de New York).

 

Fenno, fils aîné de Paul et Maureen, polarise l’ensemble. À défaut d’être le héros du roman dans un sens conventionnel, il est à tout le moins le personnage de prédilection de Julia Glass : narrateur de la partie la plus volumineuse du livre (la deuxième, son plat de résistance, qui occupe les 3/5e du volume). Dans une interview en ligne, elle compare d’ailleurs son livre à un triptyque religieux, l’image centrale jouant un rôle essentiel (facial) tandis que les pièces de côté donnent une vue de profil. Fenno est le seul personnage à dire « je » : les première et troisième parties, centrées sur Paul Mac Leod (son père) et Fern (son double féminin ?), sont racontées à la troisième personne. Le titre anglais Upright a été traduit un peu cursivement par « Droit », qu’il faut comprendre dans un sens postural (se tenir droit, ou avoir la droiture comme caractéristique morale). De fait, il s’agit de l’un des trais récurrents que Julia Glass prête à son personnage. Par de patientes touches et notations éparses, elle a dessiné la complexe psychè d’un homme dont l’existence repose sur des principes sévères, érigés pour pallier le peu de compréhension qu’il a de lui-même. Avec une virtuosité discrète, elle suggère un décalage constant entre les aspirations de Fenno (à l’autonomie, au contrôle, à la décision) et la façon dont il est concrètement agi, manipulé, mobilisé par ses entourages successifs. Il y a quelque chose de touchant, mais aussi de profondément attachant dans cette figure de « gay new-yorkais » à la fois conforme (par sa situation sociale) et hors norme (par le fil de son existence).

On pourrait également dire que Jours de juin est une saga familiale, au sens où elle montre un individu (Fenno, donc) qui assiste à la construction progressive, autour de lui, d'une famille symbolique, laquelle mélange largement matrice biologique, rencontres faussement hasardeuses et affinités gémellaires (ainsi Julia Glass fait subtilement converger ses deux personnages aux prénoms voisins, sans jamais forcer le trait ou les analogies). Leur rencontre dans le troisième volet est un désir de lecteur (une sorte de partie surprise) avec lequel l’auteure s’amuse, suivant des chemins qui échappent aux protagonistes eux-mêmes.

 

Cette lecture a déjà deux mois (ça date de juin !), et le souvenir en est singulièrement épuré. J'en garde un souvenir fort agréable, même si les romans psychologiques (même behavioristes* comme celui-ci), ne sont pas ordinairement ce dont je raffole le plus. Pour fouiller davantage l'analyse, il aurait fallu que je le relise et, pour le coup, ce n'est pas non plus une priorité.

 

-------------------

* La psychologie dite behavioriste s'emploie à cerner des comportements de l'extérieur, sans recours à des manifestations d'une quelconque intériorité (psychique). Comme courant scientifique, elle est un peu passée de mode. En revanche, l'idée est utile et j'aurais du mal à l'exprimer par un synonyme efficace.

Voir les commentaires

L’Âge d’Ange d'Anne Percin

Anne Percin, L’Âge d’Ange, L’école des loisirs, « Médium », 2008.

 

L’Âge d’ange est le troisième roman d’Anne Percin que je lis et il me confirme dans la très grande affection que j’ai pour ses livres et sa maestria de romancière (« pour la jeunesse » jusqu'ici en attendant son premier opus hors de ce registre, Bonheur fantôme, annoncé pour août 2009 aux éditions du Rouergue). En novembre 2006, j’ai découvert Point de côté grâce à Thomas Gornet et ce fut un régal. La littérature estampillée « jeunesse » m’en procure rarement à ce degré. Et pour ce qui est de raconter « l’amour au masculin pluriel » (Romain Didier) à un lectorat adolescent, seuls La danse du coucou d’Aidan Chambers et Frère de Ted van Lieshout m’ont remué à un niveau équivalent.

Anne Percin aime bien faire des cachotteries à ses lecteurs en dévoilant sur le tard quelques clés tenues dans une manche : aussi bien dans Point de côté que dans Servais des collines, elle utilise secrets et ellipses comme autant de tours d’illusionniste. Mais ce qui était un jeu parmi d’autres dans ces romans joue un rôle central dans L’Âge d’ange. Comme l’a déjà dit Blandine Longre, la très grosse difficulté que ce roman pose à qui veut en rendre compte réside dans son système de révélations graduelles : si on dévoile ses énigmes sans précautions, on ruine l’un des charmes majeurs du livre…

 

Quand je rêvais parmi les rayons, on m’aurait posé une colle si on m’avait demandé, à mon tour de dire qui j’étais.

Enfant ou vieillard ? Garçon ou fille ? Je ne savais pas.

Longtemps, je n’ai pas su. J’étais un ange, peut-être. Un ange qui attend la chute (p. 20)

C’est donc l’histoire d’un ange — entendez par là quelqu’un dont le sexe est indéterminé. Il (ou elle) nous raconte l’année de ses dix-sept ans et son éclosion tardive « à la vie ». Être exclusivement cérébral, fasciné par la mythologie et l’histoire de la Grèce antique, notre personnage-narrateur se délecte dans l’apprentissage des langues. Les parents sont de la haute, très occupés, pour ne pas dire indifférents, suscitant un ressentiment tenace de leur enfant. L’histoire bifurque quand le chemin de l’ange croise celui de Tadeusz, un garçon des « bas quartiers » :

On appelait notre lycée le gymnasium.

Dans la ville haute, c’était un grand établissement de bonne réputation, fondé il y a des siècles. Les élèves comme Tadeusz, on pouvait les compter sur les doigts d’une main. Des deux mains à la rigueur. On savait d’où ils venaient : de quartiers dont les seuls noms faisaient peur à nos parents. On savait que les profs les préféraient parce qu’ils en avaient bavé pour parvenir là où nous avions atterri sans effort. […] (p. 12)

De cette rencontre improbable, faite d’affinités secrètes et de malentendus, le lecteur va lentement découvrir les étapes, certaines prévisibles, d’autres beaucoup moins. Pour notre plus grand plaisir, d’innombrables petits signes avant-coureurs sont dissimulés dans le récit, qui anticipent la suite ou trompent le monde (on ne peut jamais savoir à l’avance). Et ce qui avait au départ des dimensions allégoriques se revêt de chair (ou de réel), au fur et à mesure que l’ange s’extrait de sa chrysalide (un motif récurrent depuis Point de côté). Le conte devient roman, la topologie sociale tourne à la lutte des classes. Mais pas complètement, car l’indistinct est assurément le motif du livre, et ce qui en fait l’originalité. Il en va ainsi du cadre géographique la ville de Luxembourg qui pourrait enraciner le récit mais garde finalement une dimension assez abstraite. Garçon ou fille, imaginaire ou réel, allégorie ou fiction ancrée dans un lieu et une époque, etc. : L’Âge d’ange s’emploie à brouiller les pistes, même si le chemin que l’on emprunte va plutôt vers l’élucidation des énigmes. En cela, le livre est du côté des Lumières, foncièrement, de même qu’il porte une voix assez politique.

Pour tenir les difficultés de l’indistinct dans une langue aussi genrée que le français, où presque chaque mot doit prendre parti entre masculin et féminin, Anne Percin s’est donnée un cahier des charges de funambule (exercice que ne désavoueraient pas les amateurs de contraintes, façon Oulipo). Pour éviter de trahir le sexe de son ange, en particulier, elle louvoie avec une adresse malicieuse. Et quand finalement elle « lâche » le morceau, c’est avec un à-propos dramatique qui donne tout son sens à ce qui précède et à ce qui suit la révélation. Et malgré tout, c’est une avancée toute relative pour le lecteur, car il n’est pas sorti pour autant des leurres (et des heurts). En outre, il ne s’agit pas simplement d’un jeu littéraire. C’est aussi une façon de refuser toutes les assignations, qu’elles soient de sexe, de genre, de famille, de condition sociale, etc.

Davantage encore que dans ses romans précédents, elle s’autorise une discrète licence poétique, servie par une langue caméléon : familière parfois, mais à dessein, prosaïque souvent, souveraine la plupart du temps, heurtée ou déroulée. La part des dialogues s’est accrue, signe de confiance chez une prosatrice qui semblait plus à l’aise dans l’exercice d’une voix singulière. Les alinéas sont brefs, comme autant d’élans ou de palpitations. Il en surgit souvent des astuces ou de l’ironie. C’est aussi un geste léger pour se saisir des catastrophes…

[En dessous de la photo d'Anne Percin, vous risquez d’apprendre davantage que nécessaire, si vous n’avez pas lu le livre mais avez l’intention de vous y plonger ultérieurement...]

 

Car L’Âge d’ange se donne, et ce assez précocement, comme un livre tragique. L’annonce en est esquissée dès le premier chapitre. Elle reviendra souvent. On pourrait la prendre à la légère. Et pourtant, en l’occurrence, ce n’est pas une feinte. D’une certaine manière, tout est fait pour que le lecteur redoute cette issue funeste. Elle n’en est que plus pénible, au fur et à mesure qu’elle se précise. Pourtant, elle ne résonne pas à la façon des tragédies classiques, plutôt comme un appel à la révolte (ou à la Révolution ?).

Au regard d’autres romans chroniqués ici, notamment au rayon « jeunesse », la vision de la condition des jeunes homos pourra sembler sombre ou pessimiste. Une fois le thème « SIDA » (avec son cortège de morts) désamorcé, la littérature jeunesse en français était devenue assez optimiste concernant les personnages LGBT. On pourrait se réjouir du stock de positivité qu’elle véhicule désormais. Pourtant, il lui manque un peu de la noirceur que se coltinent certains romans en anglais, en prise directe sur l’expérience du harcèlement. Alors, L’Âge d’ange est loin d’être un roman « sur » la tragédie de l’homophobie (d’ailleurs, les romans sur font de la mauvaise littérature à coup sûr), et le cassage de pédé s’accomplit ici dans une ellipse. Mais c’est une piqûre de rappel contre tout angélisme !

Très vivement recommandé.

 

 

Voir les commentaires

Plus tard ou jamais [Call Me By Your Name] d'André Aciman

André Aciman, Plus tard ou jamais, traduit de l’anglais (USA) par Jean-Pierre Aoustin, éditions de l’Olivier, 2008.

 

 

En un lieu comme un autre de la Riviera italienne, dans un passé vieux de vingt ans, Elio revient sur l’été de ses dix-sept ans et la liaison qu’il vécut alors avec Oliver, un jeune universitaire américain reçu en résidence chez ses parents. Même si aucune étiquette ne vient frapper cette histoire, il s’agit sans doute d’un des plus beaux romans d’amour entre deux hommes qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années. L’homosexualité est une dimension ambiguë du livre (au reste, les deux protagonistes pourraient être considérés comme rigoureusement bisexuels…), à la fois fondamentale et comme tenue à distance par le narrateur (Elio a au moins trente-sept ans lorsqu’il la raconte).

Le lendemain on joua au tennis en double et, pendant une pause, alors que nous sirotions les citronnades de Mafalda, il posa sa main libre sur mon épaule et la pétrit doucement, en un simulacre de massage amical. Le tout très copain-copain. Mais j’étais si subjugué que je me dérobai vivement à son emprise, parce qu’un moment plus tard je me serais ramolli comme un de ces petits pantins articulés dont le corps s’effondre dès qu’un ressort est touché. Surpris, il s’excusa et me demanda s’il avait pressé « un nerf ou quelque chose » — il n’avait pas voulu me faire mal. Il devait se sentir mortifié s’il pensait qu’il m’avait fait mal ou touché d’une manière gênante pour moi. La dernière chose que je voulais, c’était le décourager. Je bredouillai quelque chose comme « Ça ne m’a pas fait mal », et j’en serais resté là, mais si ce n’était pas la douleur qui avait provoqué une telle réaction, qu’est-ce qui pouvait expliquer que je m’étais écarté si brusquement de lui devant mes amis ? Alors j’adoptai l’expression de quelqu’un qui s’efforce, vainement, de cacher une grimace de douleur. (p. 25-26)

Cela pourrait se passer dans les années 1980, n’en déplaise aux efforts de l’auteur pour estomper l’ancrage du récit dans une époque précise (sinon son épilogue). La villa familiale forme un havre paradisiaque, ouvrant sur d’autre coins (« spots ») égrenés dans les environs : la ville de « B », sa piazzetta et son afflux humain, le « tertre de Monet », refuge d’Elio, la plage où Shelley s’est noyé, et encore d’autres accès à la mer… Cette existence estivale, simplifiée à l’extrême, ouvre de vastes plages de loisirs et de rêverie. Tout l’effort de réminiscence dont le livre est fait s’attache à celles-ci, sous le regard souverain d’un garçon de dix-sept ans, ses conjectures, pulsions et répressions.

La souffrance et la joie d’une nouvelle rencontre, la promesse de tant de bonheur presque à portée de main, les tâtonnements maladroits avec des gens sur lesquels je pourrais me méprendre, que je ne veux pas perdre et dont je dois sans cesse anticiper les réactions, ma ruse désespérée avec ceux que je désire et dont je rêve d’être désiré, les écrans que je dresse si bien que, entre moi et le monde, il semble y avoir non pas une seule mais plusieurs portes coulissantes en papier de riz, l’envie de brouiller et débrouiller ce qui n’a jamais été vraiment codé en premier lieu — tout cela a commencé l’été où Oliver est venu chez nous. C’est dans chaque chanson qui fut un succès cette saison-là, dans chaque roman que je lus pendant et après son séjour, dans toute chose, de l’odeur de romarin quand il faisait très chaud au chant effréné des cigales l’après-midi — odeurs et sons avec lesquels j’avais grandi et que j’avais connus chaque été de ma vie jusque-là, mais qui prenaient soudain un relief inhabituel et évoqueraient à jamais pour moi les événements de cet été-là. (p. 19)

Jusqu’à un certain point, Plus tard ou jamais pourrait se lire comme l’histoire, relativement linéaire, d’un amour d’été, avec son cadre (idyllique), sa galerie bigarrée de personnages secondaires (famille, domesticité, voisins), ses étapes, hésitations, revirements, et son terme annoncé. Mais le narrateur, pas dupe, a ménagé de nombreuses chausse-trappes, ellipses, modulations, qui brouillent le canevas (pour peu qu’on s’y attarde). L’incertitude trouve moins son principe dans les failles de la mémoire d’Elio que dans les effets secondaires d’un point de vue unique : les spéculations sophistiquées, alambiquées, d’un jeune homme, recréées vingt ans après. Lorsqu’elles se trouvent démenties ou lézardées, c’est l’ensemble de l’échafaudage narratif qui se tasse sur lui-même. La frontière entre rêveries et accomplissements est ténue et il suffit de quelques pages pour qu’elle se déplace, au gré d’actualisations de la mémoire. Et si Oliver garde l’essentiel de son opacité jusqu’au terme du roman, c’est un magnifique portrait de jeune homme, ignorant de lui-même malgré sa sagacité, qui se dégage d’Elio, dans le miroir de son moi ultérieur, fait narrateur.

Ou bien, quand je ne m’exerçais pas à la guitare et qu’il n’écoutait pas de la musique avec son casque sur les oreilles, toujours avec son chapeau de paille sur le visage, il rompait soudain le silence :

« Elio.

- Oui ?

- Que fais-tu ?

- Je lis.

- Non, tu ne lis pas.

- Je pense, alors.

- À quoi? »

Je mourais d’envie de le lui dire.

« C’est personnel, répondais-je.

- Alors tu ne me le diras pas ?

- Alors je ne te le dirai pas.

- Alors il ne me le dira pas », répétait-il pensivement, comme s’il expliquait la chose à quelqu’un d’autre.

Comme j’aimais cette façon qu’il avait de répéter ce que je venais moi-même de répéter. Cela me faisait penser à une caresse, ou à un geste totalement accidentel la première fois mais qui devient intentionnel la deuxième et encore plus la troisième. Cela me rappelait la manière dont Mafalda faisait mon lit chaque matin, d’abord en repliant le drap du dessus par-dessus la couverture, puis en le repliant encore sur les oreillers, et une fois de plus sur le couvre-lit, si bien que j’avais le sentiment qu’il y avait là entre tous ces plis la promesse de quelque chose d’à la fois fervent et indulgent, tel un consentement dans un instant de pardon. (p. 39-40)

Ce roman est un creuset où des ambiances de roman familial voisinent avec des inspirations plus contemporaines (entre autres des flambées de crudité sexuelle assez incongrues). Les langues s’entremêlent (davantage dans le texte original d’ailleurs, où le français a une place tierce), la culture la plus exigeante voisine avec des bouffées de prosaïsme, un libéralisme grand-bourgeois recouvre des tabous violents. L’ambiguïté est partout. Et de l’histoire, le Elio-narrateur n’a gardé que des fragments : moments d’inflexion, séquences brèves, gardant volontiers hors champ ce qui relevait d’un temps apaisé, de l’accomplissement après les coups de dés. Il en ressort une temporalité en accordéon, avec de nombreux sauts. Les moments répétés n’ont qu’une place ténue, plutôt au début du roman, et vont en s’estompant.

Ce fut, je pense, la première fois que j’osai vraiment le regarder dans les yeux. D’ordinaire, je jetais un coup d’oeil et puis je détournais les miens — parce que je ne voulais pas nager dans l’eau claire de ses yeux sans y avoir été invité, et je n’attendais jamais assez longtemps pour savoir si ma présence y était souhaitée; parce que j’étais trop effrayé pour regarder quiconque dans les yeux ; parce que je ne voulais pas me trahir ; parce que je ne pouvais pas m’avouer à quel point il comptait pour moi. Et parce que ce regard dur qu’il avait parfois me rappelait toujours combien il m’était supérieur et comme j’étais loin au-dessous de lui. Maintenant, dans le silence de ce moment, je le regardais en face, non pour le défier, ou pour lui montrer que je n’étais plus timide, mais pour capituler, pour lui dire voilà qui je suis, voilà qui tu es, voilà ce que je veux, il n’y a plus que la vérité entre nous, et là où se trouve la vérité il n’y a pas de barrières, pas de regards fuyants, et si rien n’en sort, qu’il ne soit pas dit que nous ignorions toi et moi ce qui aurait pu arriver... Je n’avais plus le moindre espoir. Et peut-être le fixais-je ainsi parce que je n’avais plus rien à perdre. C’était le regard pénétrant, « je-te-défie-de-m’embrasser », de celui qui brave et fuit d’un seul et même mouvement. (p. 97-98)

Les scènes saillantes sont donc particulièrement importantes, même si André Aciman s’est évertué à les délester de tout aspect dramaturgique. Plus tard ou jamais n’est ni un drame, ni une tragédie, et encore moins un mélo. Et malgré les moments comiques, ou subtilement sarcastiques, ce n’est pas vraiment un roman humoristique. Par évitements successifs, la narration semble se tenir à l’écart de tout genre identifiable et, à rebours de toute l’intensité de sentiments qui peut la traverser, elle a une dimension foncièrement matérielle, immanente, terrienne, anti-romantique (ce qui parfois confine au tour de force, pour une histoire d’amour). Le style des dialogues rappelle Flaubert et certains pourraient sans doute discuter l’influence de Proust (dont Aciman est un « spécialiste » notoire).

 

Pourtant, la prose infiniment souple, riche, ductile de ce roman n’a besoin d’être rapprochée d’aucune autre. Elle permet autant un plaisir au premier degré (car l’histoire est belle comme un paysage dégagé et changeant) qu’une lecture sophistiquée, assez nabokovienne (avec ses indices, ses jeux de miroirs, ses pièges). La traduction de Jean-Pierre Aoustin a gardé toute la jubilation et la souplesse du texte original. Grâce à quoi, rarement le sentiment de déperdition d'une langue à l'autre n’aura semblé aussi faible. À la restriction du titre cependant : Call Me By Your Name (« Appelle-moi par ton nom »), version originale, renvoyait à l’une des lubies érotiques d’Elio et Oliver (sous le signe de l’interversion des noms, des vêtements, des corps…). L’édition française a préféré une autre phrase redondante du roman (If not later, when ?), que le narrateur attribue à son moi de jeunesse comme un « schibboleth » — soit, en hébreu, un trait linguistique qui permet de distinguer un locuteur, ou « une épreuve décisive qui permet de juger de la capacité d’une personne » (selon le site le mot du jour). À travers cet exemple, néanmoins, émerge une autre facette d'un roman qui en comporte tant : sa façon gourmande d'entrecroiser diverses cultures et de les faire résonner ensemble.

 

Un des grands livres parus en 2008.

Rajout ultérieur : je voudrais signaler une interview en ligne (en anglais) d'André Aciman que j'ai découverte depuis que j'ai posté cette présentation. Elle m'a ouvert de nouvelles perspectives, tout en confirmant (il me semble) un certain nombre d'intuitions (concernant le prosaïsme du roman, notamment). La navigation m'a aussi permis de faire quelques mises au point : contrairement à ce que dit la 4e de couverture, l'auteur n'est pas un spécialiste de Proust : il a juste dirigé un livre qui recueille l'expérience de lecture que celui-ci a représenté pour des écrivains. Mais son champ de compétence académique serait plutôt la littérature des XVIe et XVIIe siècles, notamment française. 

 

Voir les commentaires

Dream Boy adapté par James Bolton

À propos de Dream Boy de James Bolton (2007), édité par Optimale (sortie le 13 mai 2009)

 

Je viens de visionner ce film, précédemment annoncé ici parce qu’il s’inspire d’un livre que j’aime. Je comprends désormais pourquoi il n’est jamais sorti en salles, en France du moins. Il fallait une vente directe en DVD pour ne pas éventer la médiocrité du résultat. L’affiche (kistsch et empruntée) est déjà annonciatrice de la laideur et du manque d’intérêt de la chose. L’histoire semble se dérouler de l’autre côté d’une vitre ou d’une plaque de verre, un peu ce qu’on ressent devant certains vidéoclips. Le spectateur assiste à une sorte de résumé laborieux du livre, mal joué, filmé à la sauvette.

Prenez un roman très dense et très écrit. Passez le dans une centrifugeuse pour n’en garder qu’un synopsis. Collez un décor qui vaudra « en gros ». Puis filmez la chose en ayant pour cahier des charges de n’oublier aucun épisode du résumé. Ça vous donnera le genre de résultat qu’est Dream Boy, le film, l’une des pires adaptations cinématographiques que j’aie vues dans ma vie. Adonné à sa très plate et ininspirée mise en images du livre, le réalisateur n’a même pas réussi dans ce modeste registre de l’illustration. La représentation de la « nature », par exemple, semble une sorte d’exercice parmi d’autres, qui donne lieu à quelques cadrages scolaires. La scène de la baignade, l'une des plus belles du livre, tombe complètement à plat faute d'une imagination plastique pour la faire palpiter et d'acteurs convaincants.
Ce qui manque le plus cruellement ici, ce sont des parti-pris de mise en scène, autrement dit un certain abord du matériau. Adapter un livre demande des choix, sinon le résultat est invertébré. L'argent semble avoir manqué.  Pourquoi ne pas avoir resserré le film sur les relations entre les personnages, dans ce cas ? Ou coupé dans la masse pour ne garder que quelques unes des inspirations possibles ? Au lieu de quoi, Bolton essaie de tout reprendre (scènes et thèmes) : la relation gay à l’adolescence, le climat religieux, l'homophobie, l’inceste, la nature, le fantastique, etc. Mais ça fait dix fois trop pour les petits bras de son film, qui ne retiennent rien. Il en ressort une impression de vacuité, de ratage.
Les acteurs sont mal choisis : celui qui joue Roy (Maximillian Roeg) est tout simplement inexpressif, celui qui incarne le père incestueux de Nathan (Thomas Jay Ryan) en fait des tonnes pour un résultat grotesque. Quant à Stephan Bender, il a au moins cinq ans de trop pour le rôle principal, on lui a donné une petite voix qui paraît complètement artificielle (ou sous-enregistrée ?). Les scènes où Nathan et Roy font leurs devoirs frisent le ridicule tant les acteurs ne sont pas crédibles (et il n’y va pas que de leur âge). Comme en plus Stephan Bender est plus grand, on ne croit pas un instant que son personnage pourrait avoir deux ans de moins que Roy : ça fait partie de ces choses qui sont dites dans le film mais qui n’ont aucun écho à l’écran.

Plusieurs scènes ressemblent aux préliminaires dans un porno amateur, et l’ensemble de ce contenu « érotique » finit par occuper une vaste place, au détriment du reste. Quand on a vu les deux acteurs retirer leur tee-shirt pour la quatrième ou la cinquième fois, on a envie de dire : « passez à autre chose ! » (on pourrait se passer complètement de ces scènes érotico-soft). Il n’en reste d'ailleurs que des gestes cliniques et des images à la David Hamilton, pesants arrêts sur image qui sentent la guimauve (on a un aperçu de cette esthétique avec le cliché ci-contre). Et il y aurait tant à dire sur l'interminable et insupportable scène de viol, dont l'étirement relève selon moi de la complaisance pornographique, pas d'une empathie pour le personnage de Nathan.
 
Pour avoir vu ailleurs une déferlante de commentaires enthousiastes, je sais que cette critique ne va pas plaire à tout le monde. Tant pis pour le consensus. Un film mal fichu, sans imagination cinématographique, même basé sur des sujets très forts, reste un navet. Passer sur les défauts et adhérer envers et contre tout fait surtout les affaires d'éditeurs et de producteurs peu scrupuleux.

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 > >>