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L'Amant des morts de Mathieu Riboulet

Je republie ici la critique que j'ai écrite pour Sitartmag, avec l'intention de la développer davantage et de lui adjoindre quelques citations.

 

 

Mathieu Riboulet est un écrivain frugal. Ses récits se tiennent souvent à la centaine de pages. À rebours d’une littérature romanesque composant de vastes tableaux, leur trame évoque un voile que l’on relève sur un infime fragment du monde. L’Amant des morts ne déroge pas à la règle, même si davantage qu’auparavant l’auteur élargit la focale pour embrasser un sentiment nouveau : l’Histoire — qu’il côtoie ou qu’il accompagne plutôt qu’il ne l’embrasse.

Au centre, un personnage, Jérôme Alleyrat, que la narration suit avec une fidélité à peu près chronologique, mais en se tenant en léger retrait, de telle sorte que persistera toujours une certaine opacité. L’incipit place l’ensemble du récit entre transgression et banalité : « Le père, de temps à autre, couchait avec le fils ». Mais tout ce qui suit semble suggérer que l’inceste est une fausse piste. C’est simplement la première dérogation d’une existence, entamée seize ans auparavant dans le plus reculé d’une Creuse unissant bûcherons et communautés post-soixante-huitardes, et qui se poursuivra ultérieurement dans une sorte de décalage ou de détachement. Car la « trajectoire » de cette figure quasi mystique, de la sauvagerie rurale à la passion des hommes et au réconfort des malades, conserve sans cesse un pied dans le cours du monde et un autre en dehors.

L’Amant des morts possède bien des traits distinctifs du réalisme : des personnages nettement dessinés, une succession de scènes assorties à des lieux, un arrière-plan on ne peut plus concret (le drame du SIDA). Pourtant, par son montage (pas vraiment linéaire), ses ellipses et surtout sa façon singulière de créer du flou ou des flottements, le récit déjoue les attendus les plus classiques. À la manière des textes de Genet, influence majeure, le propos semble s’enrouler autour d’un sentiment indicible, annonce sans cesse repoussée d’une cérémonie ou d’une scène capitale, destinée à se répéter dans les vestibules du temps, mais dont on ne capterait que des bribes. Énigmatique aussi la voix qui narre l’ensemble, affectionnant le « on » et le « nous » : elle est, semble-t-il, organe de tous les mourants que Jérôme Alleyrat a accompagnés dans le hors champ de la narration.


En une grosse décennie, l’auteur de Mère biscuit, Quelqu’un s’approche et Le corps des anges s’est imposé comme l’un des plus singuliers prosateurs de la langue française. Mais jamais auparavant l’écriture de Mathieu Riboulet n’avait atteint un tel niveau de souveraineté. Les phrases ici peuvent revêtir un classicisme impeccable ou prendre divers chemins de traverse, elles forment de part en part une matière ductile dont le grain est superbe de maîtrise. Elle est parfois d’une sensualité exacerbée ou curieusement sociologique, ondoyant entre divers registres, tout en gardant le cap assez étrange d’un mysticisme sans visée, pour ne pas dire sans dieu. Roman à la croisée des chemins, L’Amant des morts suggère une inflexion dans l’inspiration de l’auteur mais sa richesse nous laisse dans l’expectative sur ce qui adviendra.