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"Représentations des homosexualités dans le roman français pour la jeunesse" de Renaud Lagabrielle

Renaud Lagabrielle, Représentations des homosexualités dans le roman français pour la jeunesse, l’harmattan, « Logiques sociales – études culturelles », 2007.

Lagabrielle2.jpgIl s’agit de la version publiée « remaniée et fortement raccourcie » d’une thèse soutenue à l’université de Vienne (Autriche). Le texte actuel fait un peu moins de 300 pages. Le corpus : trente ouvrages en français parus entre 1989 et 2003 dans des collections jeunesse. Il n’y a pas de références francophones non françaises, en revanche quelques traductions sont brièvement évoquées : Frère de Ted Van Liehout et Mon frère et son frère de Håkan Lindquist. Le livre est à l’intersection de deux cultures, les « études gaies et lesbiennes » (gay and lesbian studies) et la critique littéraire (aspect sur lequel je reviendrai). J’ignore pour quelles raisons cette thèse a été soutenue en Autriche et non en France. Cela pourrait être une conséquence de l’hostilité supposée de l’université française à tout ce qui paraît par trop « communautaire ».

Pourtant, ce travail semble adressé à des littéraires qui ne connaîtraient pas grand-chose aux thématiques homosexuelles. Autant chaque référence au corpus et aux analyses des gay and lesbian studies est longuement explicitée (références bibliographiques, citations, notes), autant la plupart du temps les références en critique littéraire ou « narratologiques » (comme dit l’auteur) semblent aller de soi. J’imagine que cela pourrait être une gêne pour un lecteur qui ignore tout des travaux de Gérard Genette et autres spécialistes de l’analyse des textes. Néanmoins, les termes techniques ne sont pas souvent utilisés, et j’imagine qu’un lecteur de bonne volonté passera outre sans dommages.

L’introduction part du constat que les premières publications « destinées à la jeunesse » abordant le sujet de l’homosexualité sont apparues tardivement (fin des années 1980), ce que l’auteur associe au caractère « hétéronormatif » de ce secteur éditorial et à la pesanteur des groupes de pression : « Comme l’explique notamment Geneviève Brisac [directrice de l’École des loisirs], un certain nombre de prescripteurs et de prescriptrices, parents, auteur-e-s, éditeurs et éditrices, etc., continuent de penser que des romans qui abordent l’homosexualité pourraient influencer négativement […] les choix des jeunes lecteurs et des jeunes lectrices » (p. 23). Mobilisant alors des « spécialistes de la littérature », il oppose à cela « le rôle d’étayage » des « récits, […] parfois les seuls modèles accessibles aux jeunes ». En d’autres termes, dans un univers hétérocentrique, les romans seraient l’un des seuls moyens, pour les jeunes homos, d’accéder à une définition positive de ce qu’ils éprouvent. Il évoque également une autre fonction, à destination des jeunes hétéros cette fois : « découvrir des possibilités, des horizons considérés jusqu’alors comme inenvisageables » (p. 27). Les romans présentant des personnages gays ou lesbiens seraient un moyen de rendre ceux qui ne le sont pas plus ouverts.

En somme, Renaud Lagabrielle considère les romans pour la jeunesse, à la suite d’Annie-France Belaval, comme « pourvoyeurs de modèles de comportement ».

En proposant aux lecteurs et aux lectrices des personnages qui vivent, dans un monde de fiction, des expériences semblables aux leurs, en évoquant des questionnements, des doutes, des émotions qui leur sont plus ou moins familiers, les romans pour la jeunesse, en particulier les romans « réalistes » ou « romans miroirs » offrent aux lecteurs et aux lectrices des possibilités souvent salutaires de partager ces questionnements et ces émotions et par là même peuvent les aider à y voir plus clair, à prendre du recul et ainsi à diminuer et à dominer les angoisses que génèrent souvent ces interrogations sur soi et le monde. Les expériences, dont la proximité avec la « réalité » les fait apparaître comme des reflets de cette réalité, partagées lors de la lecture avec les protagonistes des romans doté-e-s la plupart du temps d’un fort pouvoir identificatoire, peuvent amener les lecteurs et les lectrices à se reconnaître et partant à mieux se connaître, c’est-à-dire à mettre du sens sur soi et le monde, à « accorder des petites touches de sens » (Christian Loock) à ce qu’ils et elles pensent, ressentent et vivent, et ce avec une distance qui rend ces identifications moins aliénantes. (page 25)

 

La problématique qui en découle est clairement énoncée : « les romans pour la jeunesse peuvent-ils répondre aux attentes posées à l’égard des publications romanesques destinées à un jeune public ? » Il s’agit non pas d’une problématique littéraire, mais d’une question de didactique et d’expertise. En gros : ces romans font-ils bien leur boulot pour aider les jeunes homos et rendre ceux qui ne le sont pas plus tolérants ? Renaud Lagabrielle dit clairement que son livre se veut un « outil pédagogique » à destination des enseignants.

Le corps de l’ouvrage est constitué de quatre chapitres. Le premier pose la question du narrateur : qui « parle » dans les romans évoquant l’homosexualité ? Les trois autres sont grosso modo thématiques, le 2 évoquant l’identité homosexuelle, le 3 le suicide et le SIDA et le 4 l’homoparentalité. Il n’y a pas de conclusion. Le chapitre 2 occupe à lui seul plus d’un tiers de l’ouvrage. Il en constitue l’épine dorsale. À l’exception du balayage effectué dans le premier chapitre, le livre évoque rarement son corpus dans sa globalité. Les entrées thématiques font que les romans sont distribués dans tel ou tel chapitre ou sous-chapitre.

 
Le premier chapitre évoque donc les différents types de narrateurs rencontrés. Dans presque tous les cas, note l’auteur, il s’agit de l’un des protagonistes de l’histoire. Renaud Lagabrielle privilégie la « voix homosexuelle », c’est-à-dire les romans dont le narrateur est homo. Puis il évoque « les stratégies […] des récits à narrateur hétérosexuel » — ayant reconnu d’emblée que la « majorité des romans » sont dans ce cas de figure, instaurant un « profond déséquilibre ». En effet, la question de la « voix » est un enjeu très fort pour l’auteur :

[…] laisser un narrateur ou une narratrice homosexuel-le narrer sa propre histoire signifie lui reconnaître une autorité discursive sur son homosexualité. Lui accorder cette autorité discursive, c’est l’autoriser à s’approprier un site d’énonciation des discours sur soi, un savoir sur soi, sur sa façon de considérer l’homosexualité et de la vivre. (p. 42).
Après des siècles d’inexistence de cette « voix », il est donc désormais possible pour des jeunes lecteurs et lectrice — même si cela reste dans des proportions très faibles — de lire, d’« entendre » des homosexuel-le-s parler d’eux-mêmes, d’elles-mêmes. (p. 43).

 
La conclusion du premier chapitre reprend cette position et émet l’hypothèse que la somme des narrateurs homos crée une « voix collective », théorie assez étonnante.

[L]es différentes « voix »,aussi individuelles et singulières soient-elles, [des narrateurs et des narratrices homosexuel-le-s] ne peuvent-elles pas être appréhendées comme une « voix collective » ? Ce terme renvoie à l’une des catégories de la voix narrative proposées par Susan Lanser, la « communal voice »,un mode de narration qui, précise S. Lanser, semble « être en particulier un phénomène de communautés marginales ou opprimées […] » (p. 67)

Le deuxième chapitre, « Les romans de la subjectivation », constitue, comme je l’ai déjà indiqué, l’épine dorsale de l’ouvrage. En fait de subjectivation, il s’agit plutôt du mouvement inverse : à travers quatre thèmes — la répression (« haine de soi », « contrôle des corps », mise au placard, homophobie), le coming out, les relations amoureuses et les attitudes de transgression — Renaud Lagabrielle objective un certain nombre de thèmes psychologiques connus liés à l’homosexualité en montrant comment ils apparaissent dans les ouvrages qu’il analyse. Plus exactement, le mouvement du texte consiste à faire émerger les thèmes un à un à travers telle ou telle œuvre, en validant les situations fictives par des analyses empruntées aux études gaies et lesbiennes. En quelque sorte, on part d’un discours général sur des situations, qui sont illustrées par tel ou tel roman, avant de repartir vers le général, confirmé par les travaux savants sur, par exemple, le « placard » (Eve Kosofsky Sedgwyck), l’homophobie (Didier Éribon), l’assignation à un genre déterminé (Judith Butler), etc.

Au reste, le même mécanisme est à l’œuvre dans le chapitre 3, consacré au suicide, au SIDA et à la mort, et dans le chapitre 4, « Homoparentalités ». Au fur et à mesure que l’on progresse dans la lecture, le sentiment d’une sorte de cabotage thématique va en s’amplifiant. Les situations fictives sont un pur reflet de la réalité sociale à laquelle se réfère l’auteur, mélange d’intuitions et de lectures savantes. Dès lors, le traitement thématique l’emporte nettement sur toute autre perspective et Renaud Lagabrielle tient un discours très général pour lequel les livres ont une fonction presque exclusivement illustrative. À cet égard, le début du chapitre 4 est emblématique de cette objectivation du contenu des romans :

« Vous savez, la société évolue, les choses bougent. Avec le PACS, on finira par accorder le droit d’adoption aux couples homosexuels. » (Oh, boy !, de M.-A. Murrail, p. 60)

Cette remarque de l’assistante sociale dans Oh, boy! renvoie à l’une des questions centrales liées à la reconnaissance légale des couples de même sexe en France, celle de la possibilité pour des personnes homosexuelles de devenir des parents légalement reconnus. Les questions de la reconnaissance légale comme celle du désir d’élever des enfants peuvent être perçues comme un signe des changements qui ont marqué la société ces trente dernières années, notamment le « monde » gai et lesbien. Rappelons que la reconnaissance juridique de l’homoparentalitéqui a nourri une « crainte apocalyptique de la destruction du droit de la famille », de son caractère « sacré » et « naturellement hétérosexuel », ne fait pas partie des nouveaux droits dont bénéficient les homosexuel-le-s depuis le vote du Pacs en 1999. (p. 263)

Autre caractéristique qui ne cesse de s’affirmer de chapitre en chapitre : face à la norme « hétérocentrique », Renaud Lagabrielle en propose une autre, qui l’amène parfois à se comporter en censeur.

Le roman de Daniel Meynard, Comme la lune, établit un rapport direct entre l’homosexualité du personnage et le fait qu’il soit atteint du sida. Les représentations de l’homosexualité dans ce roman sont ambivalentes. D’un côté, l’homophobie est critiquée par la jeune narratrice, pour laquelle le racisme sexuel de son père participe de sa bêtise. Mais la façon dont Mirabelle pense (à) l’homosexualité de Ferdinand, même si cela lui pose aucun problème, signifie comme l’adolescente réagit elle-même d’une manière réductrice. Après avoir pris conscience de l’homosexualité de l’écrivain, elle se rappelle en effet « ses gestes toujours gracieux et sa voix douce. Presque féminine » (p. 113). Elle n’est d’ailleurs pas la seule à penser l’homosexualité masculine comme une identité sexuée inversée. Sa professeure de français lui avait dit quelques instants auparavant que Ferdinand, « c’est pas un homme, enfin… »,pour se reprendre aussitôt en ajoutant « Enfin pas un homme à femmes, je veux dire » (p. 108). C’est à cet endroit du roman que le récit dérape et tombe dans un piège qu’il aurait été pourtant facile d’éviter, l’écriture ayant fait montre jusqu’alors d’une grande finesse. Après avoir suggéré l’homosexualité de Ferdinand à Mirabelle, la professeure de français lui apprend en effet également qu’il a le sida, « depuis cinq ans ». Et Mirabelle de voir alors un lien évident entre le sida de Ferdinand et son homosexualité. Comme elle le dit dans la scène suivante, qui ne devrait pas avoir de place dans un roman destiné à la jeunesse, sauf en étant remis en question, ce qui n’est pas le cas […] (p. 222-223, c’est moi qui souligne.)

 

Le ton moqueur du commentaire de la narratrice […] invisible indique qu’elle ne partage pas tout à fait l’opinion de Josiane. Pourtant, la répétition au cours du récit du « problème » que représentent les fréquents changements de partenaires sexuels de Barthélémysont autant de raisons pour finalement s’opposer à la fonction tutélaire de Barthélémy. Une décision qui laisse finalement apparaître Oh, boy! sous une lumièred’homophobie libérale, bien regrettable. (p. 277).

Renaud Lagabrielle semble avoir de gros problèmes avec les romans dont les auteurs n’expriment pas une position nette et morale. Pour cette raison, il ne sait pas à quel saint se vouer à propos d’Oh, boy ! de Marie-Aude Murrail :

Les descriptions [de Barthélémy] ne seraient pas dérangeantes […] si elles n’étaient pas considérées par presque l’ensemble des personnages du roman comme, justement, « dérangeantes ». Mais surtout, si elles n’étaient pas associées dans le récit à un certain nombre de comportements de Barthélémy qui rappellent certaines représentations homophobes qui circulent encore de manière forte. Si le récit permet à ce sympathique personnage de dévoiler au cours du roman une responsabilité inattendue et une image de soi positive, le grand nombre de descriptions connotées négativement laisse quelque peu sceptique quant aux stratégies de l’instance narrative, qui semble enfermée dans des schémas encore rigides. (p. 90)

 

Enfin, Oh boy! révèle son emprisonnement dans la « prison du genre » d’une autre manière, plus inattendue. En opposant Barthélémy, un homosexuel « efféminé », au professeur Nicolas Mauvoisin, homosexuel « viril », la narration signifie en effet qu’il semble préférable d’être un homosexuel « viril » qu’un homosexuel « efféminé ». Mauvoisin est médecin, alors que Bart, lui, change régulièrement de profession : il préfère ne pas trop chercher de travail, parce que « le problème, quand on cherche, c’est qu’on risque de trouver ». Il ne veut « pas vraiment rien » faire dans la vie, « juste pas grand chose. Testeur de jeux vidéo, par exemple… » (p. 92)

Le problème est que notre critique ne se rend pas compte qu’il projette lui-même une certaine norme morale sur le personnage du roman (Barthélémy est un parasite, une folle, une tête de linotte) et qu’il est pris au piège de ses propres préjugés ! Un certain sens de la « justice » l’amène à citer quelques passages hilarants du livre, mais il en parle avec un sérieux confondant, prenant nombre de détails au premier degré — ce qui lui fait perdre complètement de vue l’aspect foncièrement humoristique du livre et lui fait interpréter certains silences de la narration comme des manifestations d’homophobie (à mon sens une sérieuse erreur d’interprétation).

Ailleurs, il surinterprète : il consacre quasiment 18 pages d’affilée (p. 204-217) à prouver que le personnage décédé du Cahier rouge de Claire Mazard s’est suicidé parce qu’il ne pouvait pas assumer son homosexualité. Le roman en question est extrêmement poignant et sa force, d’après moi, est de figurer les tâtonnements d’un grand frère qui cherche à comprendre pourquoi son cadet est mort, sans conclusion définitive. De ce point de vue, l’évocation du livre est une sorte de résumé grossier qui sans cesse plaque des schémas objectivants pour prendre le roman à témoin du grave problème du suicide des jeunes homosexuels. Que je me fasse bien comprendre : ce sujet-là me touche énormément. En revanche, il n’y a pas besoin, pour en parler, de martyriser un très beau roman.

Arrivé à ce stade de mon compte rendu, vous aurez compris que je ne trouve pas ce travail d’un intérêt démesuré et que je suis particulièrement déçu.

J’ai gommé délibérément les rares aspects techniques du discours, non seulement pour rendre ma présentation lisible par le plus grand nombre, mais aussi parce que, en définitive, cette technicité épisodique ne sert pas à grand-chose. Les analyses proprement littéraires sont très rudimentaires et ne dépassent pas ce qu’un étudiant assez moyen en première année de lettres modernes pourrait produire. Le vocabulaire formel n’a d’intérêt que s’il apporte un plus par rapport à une analyse ordinaire. Or, ici, on ne sort pas du banal…

Plus grave, l’analyse thématique fait des romans étudiés de purs reflets de la réalité au service d’un discours missionnaire. En outre, après quelques précautions préliminaires, l’auteur abandonne toute retenue dans l’objectivation des situations romanesques. Pourtant, par sa formation, il devrait savoir que ce genre de démarche est d’une naïveté confondante et que l’on pourrait attendre un peu plus de discernement dans un travail savant. Celui-ci est complètement soumis à une posture militante, qui ne me choquerait pas si elle n’était pas aussi caricaturale.

Ce que l’on perd totalement de vue, c’est l’intérêt littéraire. L’auteur met sur le même plan l’adaptation par Gudule d’un épisode de la série télé L’Instit et les meilleurs romans pour la jeunesse parlant d’homosexualité parus avant 2003 : Macaron citron et Le cahier rouge de Claire Mazard, Tous les garçons et les filles de Jérôme Lambert, l’inoubliable Oh, boy ! de Marie-Aude Murrail, Tout contre Leo et Mon cœur bouleversé de Christophe Honoré, À pic de Franck Secka. Tout se vaut, puisqu’il ne s’agit ni de plaisir littéraire ni d’art, mais de didactique des conditions d’existence des homosexuels. Que je me fasse bien comprendre : ce qui me déplaît ici est le nivellement et l’absence de sensibilité littéraire, pas le souci d’une représentation positive de l’homosexualité dans la littérature jeunesse. En outre, certaines considérations me laissent à penser que Renaud Lagabrielle mésestime l’intelligence et le discernement des jeunes lecteurs, notamment quand il s’érige en censeur (cf. les extraits cités plus haut). Je n’ai pas réussi à retrouver le passage qui m’avait le plus hérissé en termes de mise à l’index d’un livre, sous prétexte qu’il ne condamnait pas assez explicitement telle ou telle situation négative

 

Enfin, il est particulièrement gênant que notre pédagogue ne se préoccupe à aucun moment de l’âge des destinataires des ouvrages qu’il étudie. Comment peut-on mettre sur le même plan Je me marierai avec Anna de Thierry Lenain (qui vise les 6-9 ans) et des ouvrages destinés à des adolescents, comme J’ai pas sommeil de Cédric Érard, Mon cœur bouleversé de Christophe Honoré ou Comme le font les garçons de Marie-Sophie Vermot ? Même en se plaçant dans une stricte perspective pédagogique, c’est un non-sens de traiter de ce corpus en faisant comme s’il s’adressait à un lectorat homogène. De fait, je signale que les thèmes et les modes d’expression varient en fonction du lectorat : pour les petits, le sujet quasi exclusif est l’homoparentalité. Dans les collections pour les grands enfants, le spectre s’élargit, mais le personnage homosexuel n’est presque jamais la figure centrale du livre. Et ce n’est que pour les adolescents qu’apparaissent des narrateurs homos. En outre — et c’est tout aussi important — on ne peut pas avoir la même visée didactique avec de très jeunes lecteurs et avec des adolescents. Je déteste le mot en question, l’intention et les expressions qu’il suggère, mais si je suspens mon jugement, j’ai peine à croire qu’on fait passer des messages de la même manière à tous les âges de la « jeunesse »… Il me semble que la question du lectorat ne se serait pas posée de la même manière ni surtout avec la même intensité, si la problématique de l’auteur était véritablement littéraire, posant la question de la figuration de l’homosexualité. Mais du point de vue de la finalité de son livre, je pense qu’il a commis là une véritable bévue.

Je tiens aussi à signaler que les romans les plus didactiques, notamment en direction du lectorat adolescent, sont rarement les plus réussis. Je pense à des ouvrages qui ne rentrent pas dans le corpus de Renaud Lagabrielle comme Je ne veux pas qu’on sache de Josette Chicheportiche, Les Roses de cendre de Érik Poulet-Reney et surtout Philippe avec un grand H de Guillaume Bourgault et Tabou de Franck Andriat. Ce sont des livres édifiants, d’une grande platitude, sans surprise. La lecture, c’est aussi et avant tout une affaire de plaisir, de frisson, et de surprise. Sinon, on produit des manuels de catéchèse.

 
Par son corpus, pour des bibliothécaires, ce travail est déjà daté. En outre, il ne permettra pas à des « éducateurs » de faire un choix, du fait des lacunes et de l’absence d’indications non didactiques — sauf à acheter l’ensemble des romans, y compris ce qui n’est pas d’un grand intérêt d’après moi. Il ne leur permettra pas, surtout, de deviner ce qui pourrait le mieux parler à de « jeunes lecteurs », notamment en termes de plaisir…