Partager l'article ! Point de côté d’Anne Percin: J’ai relu Point de côté, car cela fait de longs mois que je souhaite écrire sur ce livre ...
J’ai relu Point de côté, car cela fait de longs mois que je souhaite écrire sur ce livre. Mais je voulais le faire
décemment. La première fois que je l’ai lu, c’était en novembre dernier. J’en suis ressorti marqué, mais tout était flou dans mon esprit. Il m’en restait une impression extrêmement forte, mais
la mémoire en était comme effilochée. Les mois ont passé. La première fois, j’avais vécu le livre, j’avais été Pierre. Il m’a fallu une relecture pour confirmer mon sentiment premier, pour
déplacer mon point de vue et prendre le recul nécessaire à une analyse. Pour ceux qui n’ont pas lu le livre, j’ai rédigé cette revue de manière à ce que l’on puisse la quitter en chemin. J’ai
évité aussi de dévoiler ce qui fait le sel de l’histoire.
L’idée de faire écrire Pierre est ici payante, car elle nous laisse toujours un coup en arrière, avec ce qu’il veut bien coucher sur le papier, qui n’est pas tout. Ce n’est pas évident de le réaliser quand on est pris dans l’histoire, mais les non-dits sont finalement aussi importants que ce qui se dévoile.
J’ai envie d’une présence. J’ai envie d’une main sur mon épaule. J’ai envie… de quelque chose que je ne peux pas écrire, même pas ici. (p. 71)
La métaphore de la course n’est pas arbitraire, car elle tient une place concrète dans la vie du héros :
Et puis cette année, au mois d’avril, j’ai vu à la télé des images du Marathon de Paris.
Il faisait chaud, ce printemps-là. Devant moi, ma mère a dit : « par cette chaleur, c’est suicidaire de courir. »
Alors j’ai commencé à courir.
C’est facile quand on a de la volonté. Ça ne demande aucun matériel, aucun conseil, aucun partenaire. Deux mois plus tard, j’avais perdu cinq kilos. Maman a cru que j’avais fait ça pour perdre du poids. Elle n’a pas tort, mais ce qu’elle ne sait pas, c’est que je compte perdre tout mon poids. (p. 14)
L’histoire est égrenée par les courses de Pierre, qui dans cette nouvelle activité est comme une chrysalide en pleine
métamorphose, prête à se révéler finalement papillon. En ce sens, plus que tout autre, ce livre exprime le mouvement de l’adolescence, la figure, le suggère, même si l’ensemble est ramassé sur
une petite année. Le héros, qui a vécu en creux durant les sept années précédentes, rattrape en quelques mois ce qui lui avait été volé par un accident.
Héros-narrateur, donc, auquel Anne Percin a prêté beaucoup d’humour, en deçà de sa carapace. Pierre ne cesse de se moquer de lui-même, et accessoirement un peu des autres. Mais
il décrit aussi avec maestria des moments de trouble (un baiser dans les toilettes, un triomphe qui tourne à l’humiliation, un coup de foudre…). Sa langue n’est ni recherchée ni caricature, une
langue de jeune homme, sans cette surcharge de signes qui démonétiserait rapidement le livre.
La lettre est là, à côté de moi, sur le lit. J’écris adossé au mur de ma chambre, la couverture à carreaux rouges sur mes genoux, celle avec des étriers, des chiens, des cors de chasse, offerte glorieusement à ma mère par la société La Redoute. J’ai aussi sur les épaules le pull violet de la fille du ciné. Je me fais l’effet d’un chiffonnier d’Emmaüs, l’abbé Pierre Mouron. (p. 99)
Dans le même ordre d’idées, nous sommes situés en un lieu (Strasbourg), à une période précise (du 28 juillet 1999 au 1er juillet 2000), mais cette précision ne se referme pas comme un piège qui périmerait rapidement ce qui est raconté. Dans quarante ans, le livre n’aura pas pris une ride. Anne Percin a eu cette adresse d’ancrer très nettement l’histoire tout en l’épurant de tous les détails qui pourraient la lester et rapidement la rendre obsolète.
Il faut dire aussi un mot du style, extrêmement limpide. Les phrases sont brèves, nerveuses. Parfois, ce rythme semble figurer les tâtons du personnage. Cela donne en général un tempo rapide, mais qui peut accélérer ou ralentir. Anne Percin dispose d’une palette extrêmement riche, qui fait qu’elle peut tout se permettre. Ainsi la phrase parfois s’allonge insensiblement pour dire le temps suspendu, par exemple quand Pierre raconte une course contre un drôle de mauvais génie.
J’entends le souffle de Xavier derrière moi. Il ne doit pas être bien loin. Deuxième tournant à gauche. J’ai un goût de sang dans la bouche. Encore mes amygdales qui me jouent des tours, j’ai l’impression qu’elles saignent mais ce n’est que de la salive et un mauvais souffle, je suis encore un peu trop gros, si je perdais des tas de kilos j’aurais peut-être des poumons très larges et très purs, pourtant je ne vois pas pourquoi, les cantatrices ont bien de grandes cages thoraciques : on dit qu’elles ont du coffre. Quand les gens les voient à la télé, ils s’exclament : « Quel coffre ! ça doit être pratique pour y ranger les bagages ! » Les gens sont marrants. Quand ils ne sont pas méchants. (p. 36-37).
Dans Strasbourg un après-midi, on se perd facilement. Je ne parle pas d’orientation, mais d’identité. Très vite, hier, je me suis senti aspiré. J’avais à peine atteint la place Gutenberg que, déjà, je m’étais dissous. J’ai continué à voguer dans la foulé, sous les arcades jusqu’à la place Kléber, presque fantôme, à cette différence près que tous mes sens étaient en éveil. Ma peau frissonne dès qu’on la frôle, même si c’est par hasard. Je rougis dès qu’on me regarde. (p. 70)
La perfection n’existe pas, mais Point de côté s’en rapproche, qui dit tant de choses en 147 pages à bride abattue. L’économie apparente de moyens cache une richesse contenue comme de l’air comprimé. En le refeuilletant, je m’extasiais du peu de ligne qu’il lui faut pour exprimer tant de sentiments et d’événements. Même les moments les plus forts peuvent tenir sur une feuille de papier à cigarette. D’après ce qui est dit dans le prière d’insérer, Anne Percin a réécrit son roman trois fois en quinze ans. Cela me confirme qu’il n’y a aucun rapport entre la spontanéité d’un livre et le travail qu’il a demandé.
Très vivement recommandé. Du même auteur (publié depuis) : Servais des collines (un roman très réussi se passant à la Renaissance) et L'Âge d'ange.
les bouquins que vous citez dont le thème central est la recherche de soi chez l'adolescent, l'évolution vers la maturité et le statut d'homme ou de femme, me rappellent un livre publié récemment aux éditions Portaparole. Il s'agit de "Peter Mayr Strasse" de Denis Costa. Contrairement à son titre qui pourrait le laisser penser, il s'agit d'un contenu d'anecdotes d'un jeune étudiant français qui poursuit des études non pas en Allemagne mais dans une ville du nord de l'Italie. C'est assez impudique comme récit mais vraiment drôle, le héros ne se prend pas la tête, et il y a plein de tendresse là dedans. Je pense aue tous les ados pourraient se retrouver dans ce récit. Moi j'ai super aimé.
Avertissement: si vous n'avez pas lu le livre, ce commentaire en dévoile certains aspects
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Bonjour,
Ce Pierre Mouron, il n'est pas heureux. Pourquoi? Certes, il doit faire le deuil de son jumeau, mais pour moi, le livre raconte autre chose.
J’ai vécu tout cela aussi. Et c’est en lisant ce livre que j’ai compris. Refuser mes désirs homosexuels a eu des conséquences sur toute ma vie, et en particulier à l’adolescence: mon rapport à mon corps*, mon rapport aux autres (aux garçons en particulier), ma capacité à me projeter dans l’avenir (qu’imaginer quand on ne se voit pas marié?).
On dit homosexualité, mais il n’y a pas que la sexualité qui est en jeu...
Merci encore de m’avoir fait découvrir ce roman extraordinaire.
* Peut-on faire un lien avec le fait que de nombreux homosexuels racontent à quel point ils étaient malheureux pendant les cours de sport au collège? cf article dans Têtu
J'ai lu ce dossier dans Têtu et très franchement je ne vois pas pourquoi il y aurait une fatalité à ce que les homos soient nuls en sport (collectif). J'ai trouvé le dossier complaisant et rempli de clichés. J'ai plusieurs contre-exemples mais ils relèvent de l'expérience individuelle, difficilement exposable ici. Je refuse qu'on enferme la diversité des hommes qui aiment les hommes et des femmes qui aiment les femmes dans tel ou tel type de comportement, telle ou telle inclination culturelle, etc. L'attirance (amoureuse, sexuelle) n'est pas tout et ne met pas tout à son diapason, selon moi.
Je n'ai pas trop le temps de développer présentement, mais c'est l'occasion de dire que l'envie d'écrire de nouveaux posts me démange et que je devrais enfin avoir du temps pour.
Bon, sinon, je n'ai aucun moyen de modérer les commentaires autrement qu'en les refusant ou en les acceptant. Sinon, j'aurais cassé le lien internet (pour éviter la publicité à ce magazine, que je trouve de moins en moins intéressant).
Il ne s'agit pas d'enfermer les homos dans un type de comportement, mais de constater que l'homosexualité (par le fait qu'elle fait vivre une situation d'exclusion par exemple) a des conséquences sur d'autres aspects de la vie de la personne.
Amitiés
J'ai lu ce livre il y a quelques temps, et je trouve que tu en parle vraiment bien ! Je suis d'accord avec tout ce que tu as dit, la spontanéité de l'écriture, le côté poétique, tout ça...
C'est vraiment un livre magnifique !
Merci. Je suis d'accord : c'est un très beau livre.