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Vincent Branchet

Ce sera un récit, plutôt qu'un portrait. La découverte de quelqu'un, plutôt que son effigie gravée dans le marbre.
 
Vincent-Branchet-02.jpgIl y a pas mal d'années de cela, Têtu avait consacré un dossier à de jeunes acteurs français qui avait joué un rôle d'homosexuel. J'en connaissais quelques uns, pour être allé voir Les roseaux sauvages d'André Téchiné et Presque rien de Sébastien Lifschitz. Pourtant, c'est un inconnu qui attira mon attention. Il ne ressemblait pas aux autres jeunes gens. Il avait un physique plus doux, et son interview disait des choses non convenues, un peu compliquées même, qui faisaient rupture avec les propos banals des autres. Il s'appelait Vincent Branchet et avait joué dans F. est un salaud, film dont j'ignorais jusqu'à l'existence. Il a fallu plusieurs années avant que je donne suite.
 
Fin janvier 2003, ma vie a été bouleversée. J'ai cru que ça allait mal finir. J'ai eu des moments d'abattement généralisé. Je me suis aussi dit qu'il y avait des choses qu'il fallait que je fasse en urgence. Parmi elles, il y avait le visionnage de F. est un salaud. Honnêtement, je ne sais plus quand j'ai commandé le DVD. Sans doute à cette période, mais je n'en suis plus trop sûr. C'est aussi alors que j'ai commencé à fréquenter des sites offrant des produits gays en ligne. C'était une époque de crise généralisée avec ma femme, et ce film-là, elle a refusé de le voir. Un soir, je ne sais plus quand exactement, je l'ai visionné.
 
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F. est un salaud : image la plus diffusée
 
F. est un salaud est basé sur un roman autobiographique de Martin Frank qui se passe dans les années 1970. Béni, un garçon un peu bénêt (c'est obvious) de dix-neuf ans, écrit à son idole, le chanteur d'un groupe de rock suisse, dont le surnom est Fogi. Béni est alors en pleine fin de puberté, rempli de cette arrogance que l'on peut avoir à cette âge, quand on a l'impression d'avoir dépassé les banalités dans lesquelles vivent les autres, bref, d'être devenu un individu. Invité chez Fogi, il se retrouve presque immédiatement dans son lit, bien que s'étant défendu de toute attirance homosexuelle. S'en suivent de longs mois d'une idylle amoureuse, durant lesquelles Béni devient le petit ami attitré de Fogi et accompagne le groupe dans ses tournées. Tout bascule quand, à l'issue d'un voyage à l'étranger, Fogi retombe dans l'héroïne, dont il avait décroché. Le couple part en chandelle dans des contrées nouvelles : la relation devient de plus en plus sado-masochiste, Béni devenant l'esclave et la putain d'un mac désenchanté et de plus en plus coupé du monde. Pourtant, dans sa descente aux enfers, Béni reconquiert une force, acquiert une distance, qui transforment le gandin en un jeune homme lucide, mais encore amoureux. Je ne raconte pas comment tout cela finit, au cas où vous voudriez regarder un jour le film.
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F. est un salaud : tendresse
 
Le film, réalisé par Marcel Gisler, est sorti en 1998. Vincent Branchet avait 22 ans (et donc moins lors du tournage). Il y a des acteurs qui passent leur vie à jouer leur propre rôle. Vincent, à mon avis, n'est pas de ceux-là. Sa performance dans le rôle de Béni m'a littéralement bouleversé. Je ne suis pas sûr qu'il serait à la portée de n'importe quel acteur d'arriver à incarner l'ensemble du spectre par lequel passe Béni lors de son chemin de croix amoureux. Sur cette seule vision, je me suis convaincu que j'avais rencontré un très grand acteur.
Vincent parle aussi à mes yeux : douceur de son visage, des pommettes légèrement saillantes, des cheveux châtain en bataille,
sourires désarmants et surtout une intelligence mutine et comme à livre ouvert. Il a réussi à incarner en Béni quelque chose comme une pureté indestructible. En outre, il a pris des risques insensés pour ce rôle : il y a des scènes que peu d'acteurs accepteraient d'assumer, sans parler du péril de se faire toujours rattrapper par ce rôle, marquer à vie par ce personnage.
 
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Vincent Branchet en entretien (1999 ?)
 
Parmi les bonus du DVD, il y a un long entretien avec un Vincent aux cheveux ras, très différent physiquement du Béni du film, avec des traces rouges (urticaire ?) sur le visage. Cette interview est un vrai cadeau, qui permet de rencontrer l'acteur, ses passions, ses interrogations. Alors que d'autres se seraient livrés à la langue de bois, la personne qui nous parle dit beaucoup, tout en se protégeant (bien évidemment). Pour avoir visionné quantité d'entrevues de ce genre, je crois que c'est l'une des plus riches que je connaisse. Elle a beaucoup contribué à mon admiration pour Vincent Branchet. C'est après cela que je suis allé fureter sur son site, découvert grâce à google. Un jour, j'ai déposé un long message sur le forum. Un peu plus tard, j'ai reçu un message lapidaire, non signé, venant selon toute vraisemblance de Vincent lui-même. Je lui ai répondu, ai reçu une nouvelle réponse lapidaire. A cette époque, j'ai aussi fait l'acquisition de deux autres films dans lesquels il avait joué : Sade de Benoît Jacquot (où il campe un jeune marquis de Coublier tout en rondeurs et un peu "béniesque") et Chaos de Coline Serreau, où il ne fait qu'une très courte apparition. Je lui ai écrit directement après cela pour l'entretenir de ma vision de Sade. Nouvelle réponse lapidaire, qui me notifiait que mon message avait bien été transmis à Vincent. A ce stade, je ne sais pas si c'est Vincent ou le modérateur du site qui m'a répondu, et depuis lors je n'ai plus jamais reçu de réponse directe. Je crois néanmoins que cela pouvait être Vincent : il y avait la même vigueur sèche que dans les mails précédents.

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Vincent dans Sade

Depuis, bien qu'ayant écrit épisodiquement de longues lettres à l'adresse de messagerie dont je disposais, je n'ai plus jamais eu de réponse. J'ai plusieurs "explications" à cela. La première, la plus spontanée chez moi, est de me dire qu'à un moment ou un autre, j'ai dû passer pour un con, et qu'il a décidé d'arrêter les frais. J'imagine même mes messages tombant directement dans un dossier "éléments supprimés", persona non grata un tantinet intrusive. La deuxième hypothèse est "qu'il se protège", comme on dit souvent. Cela peut rejoindre la première : les fans, c'est souvent un peu branque, et cela peut devenir franchement collant. Cela peut aussi s'expliquer différemment, comme une démarche délibérée et systématique. Ma troisième hypothèse est qu'il n'a tout simplement jamais eu le temps de répondre, ni l'envie, ni l'aiguillon. Il faut dire aussi que j'ai un peu mélangé les genres, en manifestant mon attirance physique, avant de lui raconter ma vie de famille !
 
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Ma photo préférée ?
 
Je ne me suis pas dégonflé ni découragé pour autant. Tous les six mois, je lui envoyais un courrier. Je l'ai invité à Paris en une occasion bien précise, en dévoilant en même temps mon identité effective. J'avais honte d'être anonyme. Je trouvais que cela créait une assymétrie. Il n'est pas venu. Etait-ce vraiment une occasion judicieuse ?
 
 En juin 2005, je suis allé voir au théâtre Dompteur d'ombres d'Itzuar Pascuale, avec mon frère, pièce dans laquelle Vincent jouait l'un des deux rôles principaux. Mon frangin a reconnu chez Vincent une présence, un charisme qui surclassaient l'ensemble des autres acteurs. Je ne sais pas. En tout cas, la pièce était très belle, et je suis triste qu'elle n'ait pas eu davantage d'écho. Il incarnait un clown un peu triste et, oui, c'était magique d'être pour la première fois à deux pas de lui, si proche, de le voir en vrai. Je n'ai pas osé aller lui parler après la représentation, comme je n'ai jamais d'ailleurs osé le faire pour les chanteurs que j'aime. J'ai toujours tendance à penser que je ne suis pas intéressant, que je ne serai bon qu'à débiter des platitudes convenues.
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Photo de tournage de L'Origine du Monde

En décembre 2005, j'ai reçu un message annonçant la projection à Paris (à Beaubourg) de deux moyens métrages dans lesquels jouait Vincent, et pour lesquels il avait reçu un prix spécial d'interprétation au festival de Brive : L'origine du monde d'Erik Malabry et La ligne de Darielle Tillon. J'avais raté Illumination de Pascale Breton, qui n'était même pas passé à Toulouse (ou trop vite). Dans le premier, il joue le rôle d'un jeune instit remplaçant fasciné par une femme étrange (le film est l'adaptation de La grande Beune de Pierre Michon). Dans le deuxième, il incarne "Vincent", jeune homme plus que naïf (lunaire ?) qui travaille pour un consortium de prothèses dentaires. C'est un film très étrange, un peu kafkaïen, qui joue avec l'image cinématographique de Vincent Branchet - l'acteur, avec ce côté "on lui donnerait le bon Dieu sans confession" et l'archangélisme "niais" façon Béni. Certains qualifieraient peut-être ce film "postmoderne" (je déteste cet adjectif). Il m'apparaît plutôt comme une manipulation à plusieurs degrés : du personnage, du spectateur, peut-être de l'acteur lui-même ? C'est aussi une parodie de film d'espionnage ou de film sur un complot, en même temps qu'une méditation de la réalisatrice sur son acteur préféré.
 
 Lors de la première projection, à 14 H, j'ai été très déçu, car il n'y avait qu'Erick Malabry. Mais quand je suis revenu de ma virée dans le Marais à 17H55, Vincent était devant l'entrée. Il était là, à cinquante centimètres de moi, des étoiles dans les yeux. Il était plus beau que jamais, mûri par les années, hôte des lieux, convivial. Mais je n'ai une fois de plus pas réussi à aller lui parler. Avais-je peur d'une réaction d'agacement ? d'indifférence ? Sans doute, cela ajouté à ma timidité très conne. Des gens sont venus, qui étaient manifestement de sa famille. Soeur ? Neveux et nièces ? Il était avec un ami. Inexorablement, à la fin des projections, je suis parti de mon côté.
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Vincent Branchet incarne pour moi une certaine idée de l'exigence dans le métier d'acteur. Une haute idée. Peut-être n'a-t-il pas "la carrière qu'il mérite" diraient certains, mais je pense qu'il n'y a pas que cela : à travers le peu que je sais de lui, je pense qu'il n'irait pas faire des compromis avec ses valeurs pour accéder au vedettariat. Si j'ai bien compris, il enseigne pas mal à d'autres. Je suppose que cela doit l'aider à tenir la "ligne" qu'il s'est fixée. Cela doit être fabuleux de l'avoir comme prof de théâtre.
 

  Son site "personnel"