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Stéphane Clerget et le devenir homo : un livre grand public ?

Stéphane Clerget, Comment devient-on homo ou hétéro ?, Jean-Claude Lattès, 2006.

Cet ouvrage est sorti à l’automne 2006 et a reçu un accueil médiatique assez large et enthousiaste. Son auteur est psychopédiatre, très influencé par la psychanalyse. Il s’agit d’un livre de vulgarisation et en même temps d’un plaidoyer consistant grosso modo à affirmer que l’homosexualité est une modalité parmi d’autres de la sexualité humaine. Ce faisant, il récuse la « naturalité » ou le caractère anthropologique d’un traitement différencié des homosexuels par la société et les individus qui la composent. Les gays devraient avoir strictement les mêmes droits que les autres.

Stéphane Clerget se positionne du côté de ceux qui ne voient pas une séparation radicale entre hétérosexualité et homosexualité, qui seraient deux continents plus ou moins étrangers. Au fil du livre, on voit au contraire émerger une gamme de comportements et de positionnements qui constituent plutôt un spectre ou un champ, dans lequel toutes les positions imaginables sont possibles. Dès lors, le titre même de l’ouvrage nécessite d’être relativisé. On ne trouvera pas d’explication ultime, binaire, de ce qui amène quelqu’un à se sentir ou à s’affirmer homosexuel. Il y a sans doute de quoi décevoir les amateurs de formules. Pourtant, c’est sans doute la principale qualité du livre, même si cela rend son titre caduc. Pas totalement toutefois : l’auteur est très attaché à l’idée qu’on devient homo, hétéro, bi, etc. ; que ce n’est pas un destin écrit d’avance mais une construction individuelle dans un environnement qui varie lui-aussi.

Il me semble qu’on peut distinguer trois moments dans le propos de l’auteur. Il consacre une soixantaine de pages à l’histoire des comportements homosexuels et de leur représentation, s’appuyant sur l’abondante littérature historique qui a fleuri ces trente dernières années. Il passe ensuite une centaine de pages à discuter les théories « scientifiques » (génétiques, neurobiologiques) qui prétendent expliquer ou mettre en perspective les comportements homosexuels. À partir de la page 173 et jusqu’à la fin de l’ouvrage (qui en compte plus de 400), il va défendre l’idée (titre de la partie IV) que « l’homosexualité, c’est comme tout, ça s’apprend ». À l’intérieur de cet ensemble, les interprétations psychanalytiques occupent la place principale (200 pages environ), autour de deux pôles : le « désir des parents » et « la libido du jeune enfant ». L’ensemble est présenté en 70 courts chapitres, conformes aux pratiques d’une littérature de vulgarisation.

 

La partie historique me semble la moins intéressante : c’est de la seconde, voire de la troisième main. Stéphane Clerget reprend la thèse, désormais répandue, qu’il faut distinguer des actes sexuels entre individus du même sexe — qui ont toujours existé dans l’espèce humaine — et des conceptions culturelles, qui définissent, stimulent ou prohibent ces actes en les érigeant en comportements, qui eux sont extrêmement variables. À ce titre, il rappelle que le terme d’homosexualité est une invention du second xixe siècle, qui médicalise des activités considérées comme pathologiques, avant leur criminalisation plus ou moins radicale durant la première moitié du xxe siècle. Les mouvements d’émancipation récents sont assez brièvement évoqués, car ils ne sont pas l’objet du livre.

La seconde partie est dédiée à un combat majeur : réfuter le caractère inné de l’homosexualité. Sans que cela donne lieu à discussion, inné est ici synonyme de « naturel », au même tire que les tâches de rousseur, la myopie ou la constitution physique. L’auteur réfute avec brio les études portant sur le « gène » gay en montrant que leurs protocoles expérimentaux sont fallacieux et que leurs résultats ont été démentis. Une autre ligne d’attaque consiste à rappeler qu’un gène est une chose, mais que son expression en est une autre : nombre de nos gènes ne sont pas actifs, tandis que d’autres ont différentes façons de se manifester. Le style très épistémologique de la discussion n’ôte rien à sa lisibilité et S. Clerget y dévoile l’une de ses grandes forces : il peut parler à armes égales avec des biologistes et des médecins. Ultérieurement, le gros de la discussion est d’ordre neuro-biologique : il s’agit de montrer que le cerveau des homosexuels ne se différencie en rien de celui des hétérosexuels, et que toute étude visant à montrer le contraire se heurte à un obstacle majeur. En effet, pour prouver qu’un cerveau d’homosexuel fonctionne différemment de celui d’un hétérosexuel, il faut recruter des personnes qui se reconnaissent telles. Dès lors, aucun examen ne peut certifier que les signaux éventuellement particuliers que l’on détecte par Imagerie à résonance magnétique (IRM) ne sont pas le produit d’un processus d’apprentissage et donc rien ne prouve qu’ils sont innés. Par la suite, l’auteur utilise la théorie de l’évolution et les neurosciences pour réfuter l’idée que les homosexuels sont des personnes physiologiquement différentes. Il insiste notamment sur le fait que les émotions sexuelles sont chez l’homme universellement liées aux « zones cognitives » du cerveau, au langage, à l’interprétation, à la mémoire, bref, aux facultés intellectuelles de l’humanité. Partant de là, toute sexualité est un apprentissage qui capitalise les émotions, les plaisirs, les refus, les expériences accumulés depuis la naissance. En somme, on en revient à l’idée d’un devenir mouvant, qui n’est pas programmé à l’avance, qui peut bifurquer, se recomposer, etc.

La pièce centrale du livre est une relecture des théories psychanalytiques sur l’homosexualité. S. Clerget doit dépasser un problème majeur : la psychanalyse est considérée fréquemment comme une théorie homophobe, qui interprète l’homosexualité comme une forme inaboutie de complexe d’Œdipe. D’ailleurs, Didier Éribon a abondamment dénoncé cette posture, notamment dans Échapper à la psychanalyse. Si Stéphane Clerget arrive à peu près à « sauver » Freud, il a beaucoup plus de mal à dédouaner Lacan. Quant aux homophobes notoires comme P. Legendre ou T. Anatrella, il se garde bien de les évoquer, préférant s’appuyer sur ses expériences cliniques et des lectures contemporaines qui ont abandonné l’idée que l’homosexualité serait une forme « narcissique » et inaboutie de sexualité. Pour autant, le noyau de la doctrine est bien là : les projections fantasmatiques des parents sur l’enfant à naître, les fameux trois stades, la « phase de latence », les processus d’identification du petit enfant à l’un ou l’autre de ses parents. Mais la réflexion de l’auteur a ceci de particulier qu’elle envisage un nombre absolument spectaculaire de configurations. Qu’il s’agisse des désirs des parents ou des constructions symboliques du petit enfant, il propose des dizaines de possibles, aussi bien pour interpréter l’émergence d’un désir homosexuel ou hétérosexuel durant l’enfance que pour expliquer des confirmations ou infirmations à l’adolescence ou à l’âge adulte. Cette richesse des configurations possibles a pour pendant la diversité des sexualités et des affectivités de l’adulte. Le message se veut résolument égalitaire et éclairé : la sexualité humaine est à facettes multiples et l’on peut changer ses désirs jusque tard dans la vie. Homosexualité et hétérosexualité ne sont que des figures jumelles, complémentaires, au sein d’un continuum d’attirances et d’attachements. S’il reste des tabous pour l’auteur, ils concernent des interdits socio-anthropologiques insurmontables : inceste, zoophilie, nécrophilie, pédophilie, etc.

 

Bien entendu, on ne peut que se féliciter de la parution d’un tel livre, dans la mesure où il est libérateur et où il permettra peut-être de faire avancer la cause de l’égalité des droits entre personnes homo- et hétérosexuelles. De même, son refus d’une opposition binaire est plaisante pour tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce dualisme et plaident pour une reconnaissance de la diversité des comportements et des attirances. Il s’agit en ce sens d’un livre profondément démocratique. Pourtant, il a suscité chez moi un certain nombre de réserves qu’il me semble nécessaire d’exprimer.

La première concerne le monopole explicatif réservé au schéma psychanalytique. Comme toujours avec celui-ci, soit on l’accepte, soit on le rejette. C’est particulièrement ennuyeux par rapport aux cas évoqués : S. Clerget nous raconte des récits de vie qu’il raccorde à des configurations psychanalytiques sans que ce soit forcément davantage qu’un raccord. À l’inverse, sa fabuleuse « grammaire » de dispositifs œdipiens débouchant sur une diversité de sexualités fonctionne souvent à vide, c’est-à-dire de façon purement théorique, sans exemples. Il y a bien entendu des exceptions, mais il y a toujours un flottement entre le cas et la rigidité de l’interprétation. On pourrait souvent proposer d’autres explications, qui n’auraient rien de strictement psychanalytique. Par ailleurs, comme toujours avec des récits rétrospectifs, se pose le problème de ce que l’adulte peut dire de son passé lointain, qui nous arrive non pas pur, mais comme une synthèse de discours que l’individu a mixé. Et quand il s’agit d’enfants petits qui ont été en consultation avec le Dr Clerget, se pose le problème inverse de l’inconnue qui pèse sur ce que deviendront ces petits enfants une fois devenus adolescents puis adultes, et sur leurs déclarations à ces âges, ayant consulté un pédopsy durant leur prime enfance…

À travers les petits enfants émerge un autre problème. Manifestement, le Dr Clerget a des vues très larges sur l’homosexualité. En revanche, il en va autrement pour l’identité de genre. Un garçon est un garçon, une fille est une fille. Le transsexualisme est un désordre, et un désordre curable… N’étant pas du tout transsexuel ou transgenre, j’ai du mal à trouver des arguments décisifs pour contrer ce discours. Il n’empêche que cette posture me gêne énormément. C’est comme si le curseur de la normalité avait été déplacé, tout en maintenant une partie des sexualités hors jeu. Autant je suis d’accord qu’il faut vigoureusement dissuader la pédophilie sous toutes ses formes, autant la nécrophilie me semble une atteinte aux personnes et à leur entourage, autant les autres pratiques marginalisées, bien que me dégoûtant à titre personnel, ne constituent pas pour moi matière à généralisation. L’inceste entre personnes adultes consentantes ? La zoophilie ? Ce n’est pas mon rayon, mais peut-on généraliser ? Et les transsexuels sont-ils des déviants intrinsèques ou seulement sous l’œil de nos sociétés ? Quand on a vu Le Souffle au cœur de Louis Malle, peut-on encore avoir une vision monolithique de l’inceste ? Et quand on a lu Luna de Julie-Anne Peters, vu Boys Don’t Cry de Kimberly Peirce, Transamerica de Duncan Tucker, Breakfast on Pluto de Neil Jordan, Ma vie en rose d’Alain Berliner, même s’il s’agit de fictions, peut-on ainsi renvoyer dans la pathologie un rapport à soi dont l’authenticité et le caractère non agressif sont indiscutables.

La dernière de mes objections est à mes yeux la plus importante. Elle concerne ce que l’on met derrière l’idée de choix et de construction. Dans son livre, S. Clerget ne cesse de nous affirmer que nous choisissons d’être quelqu’un, d’avoir tel ou tel type de rapports ou de représentations symboliques. Si l’on adhère à sa vision du complexe d’œdipe, alors on pourrait dire que l’enfant se choisit inconsciemment telle ou telle représentation, en fonction des projections fantasmatiques de ses parents, de ses facultés cognitives, etc. Mais il y a bien quelque chose de l’ordre d’une invention personnelle, fût-elle invisible. L’idée de choix me semble impropre ici, au sens où un choix implique des raisons, bonnes ou mauvaises, justes ou non, rationnelles ou non. Or il me semble qu’en l’espèce, et s’agissant de petits enfants, il ne peut s’agir que d’un processus sans contrôle. Sans aller jusqu’à donner l’exclusive aux déterminations extérieures (parentales notamment), j’ai du mal à considérer cette cristallisation autrement que comme une transformation subie, même si une partie du subi est inhérent à la personnalité de l’enfant. Après tout, bien plus tard, nous subissons nos excès, nos contradictions, nos défaites, même si nous en portons la « responsabilité » au moins partielle et même si nous aurions voulu ne pas collaborer… Cet exemple un peu extrême vise à mettre en cause l’opposition entre choix et contrainte, en suggérant qu’il existe aussi des choix contraignants ou des obligations qui laissent un peu de latitude. Et que dire de ce que les anglophones désignent par le verbe to cope : faculté que nous avons de nous accommoder de quelque chose ou de quelqu’un même si ce n’était pas désiré… Cette question est d’autant plus importante qu’elle a des répercutions politiques : si l’homosexualité est une affaire de construction individuelle, on peut se demander pourquoi le législateur aurait à s’en mêler, et l’on peut même récuser toute espèce de protection spécifique des personnes telles, puisqu’elles sont l’œuvre de leurs choix. En définitive, le livre de Stéphane Clerget pourrait être lu par la droite conservatrice comme une confirmation partielle de l’idée qu’il s’agit de « lifestyle » et non d’une caractéristique intrinsèque.

Pour le dire autrement, je pense que désigner notre sexualité comme une construction équivalente à d’autres constructions de l’individu me semble problématique. On se construit médecin, amateur de jeux vidéos ou fumeur de haschich ; mais pas de la même manière qu’on se construit gaucher, intellectuel ou champion aux échecs. Il y a des carrières (comme dirait le sociologue Howard Becker) qui ne doivent qu’à un apprentissage ; il en est d’autres qui supposent une disposition non nécessairement voulue (ou plusieurs), mais avec laquelle (lesquelles) on peut être amené à coopérer (ou non). Peu importe que cette disposition soit naturelle (on naît gaucher) ou acquise (on grandit dans un milieu intellectuel). On pourrait même dire que les dispositions les plus contraignantes, les plus difficiles à dépasser, sont celles qui viennent de l’éducation. Il me semble que les homosexualités et les bisexualités sont des carrières du second type. Ce qui se construit, c’est la façon dont on s’en accommode plus ou moins bien, dont on les sublime ou les assume, dont on les utilise ou les réprime. Mais que peut l’enfant ou l’adolescent face à des attirances non verbalisées, non désignées, que souvent il ne formulera que plus tard ? Où est le choix initial ? Je ne sais pas si la biologie ou la psychanalyse ou n’importe quel autre corpus théorique peuvent fournir une explication de l’attirance pour des personnes de son sexe. Stéphane Clerget ne m’a pas plus convaincu sur ce plan que les autres. Et ce d’autant moins qu’il ne fait pas de distinction entre des constructions totalement contingentes (j’ai décidé un jour de me mettre à cuisiner ou à aimer Nabokov) et d’autres qui ne le sont pas (je coopère avec mon intellectualité depuis longtemps, et cela s’est révélé avantageux dans certaines circonstances, même si cela m’a souvent marginalisé ; pour autant, je n’ai pas « choisi » initialement d’être un intello, même si mes parents m’ont en quelque sorte façonné ainsi).

En définitive, voici un livre stimulant, utile sans doute, hétérogène dans son inspiration, mais certainement pas la synthèse « aussi complète » que possible dont se vantent les éditeurs. Les failles de la psychanalyse comme potentielle science d’enquête sur la psychè humaine sont hélas bien présentes. Cela n’enlève pas leur intérêt aux explications de l’auteur, dans la mesure où elles restaurent l’idée d’un pluralisme des voies qui mènent à une même sexualité et d’un pluralisme des carrières de vie à partir d’une même cristallisation identitaire, sans oublier le pluralisme des sexualités elles-mêmes.