Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Une autobiographie en rose 3

Une autobiographie en rose (fin)

(le début est ici, la suite )

Maroc.jpg

Maroc, 24 ans, printemps de tous les voyages

Le Joannic de 24 ans, agrégé, à nouveau libre comme l'air, s'imaginait mettre à profit sa dernière année d'école pour enfin trouver un compagnon. Les mois ont glissé lentement. J'ai beaucoup voyagé (en Russie, puis au Maroc), mais je suis demeuré prisonnier de mes incompétences. Pourtant, j'aurais encore pu avoir des aventures, car je n'ai jamais fait autant de conquêtes masculines que cette année-là. Mais, a contrario de Marc ou de Ian, je n'éprouvais rien pour ceux qui étaient attirés par moi. Et petit à petit, s'est insinué le soupçon que je ne trouverais jamais le garçon de mes rêves.
À certaines périodes, j'ai aimé aussi des filles. J'ai pris quelques vestes, j'ai pas mal éconduit aussi. Je n'étais pas moins timoré avec elles qu'avec les garçons. Mon identité a varié. En 198*, j'ai été pendant cinq mois le petit-ami officiel d'une fille qui m'avait "piégé" à l'Île-de-Ré. Je n'éprouvais rien pour elle. Je voulais juste ne pas lui faire de peine, et j'ai donc manqué de courage. Auprès d'elle, à ma plus grande stupéfaction, j'ai réalisé que, si mon âme était homosexuelle à n'en pas douter, mon corps quant à lui avait de vigoureux réflexes hétéros... Mon âme a repris sa dignité après avoir perdu la vertu, mais mon identité, elle, s'en est retrouvée ébranlée. Depuis un fatidique 31 décembre 198*, je ne peux plus me regarder dans un miroir et me dire avec fierté que je suis gay. Faute de mieux, je dis que je suis "bisexuel". Cela sent la pharmacie, comme "homosexuel", mais c'est une étiquette plus large, une sorte d'anti-étiquette, quand ça devient dur de s'en administrer une (c'est comme les suppositoires, c'est utile parfois, mais on a vite fait de les expulser).

 

Mariage2.jpg

What's that ! Horribilis ! Il s'est marié (en juillet comme tout le monde)

 

La première personne aimée de moi qui a répondu favorablement à mes avances a été une femme. Elle est devenue ma femme. Cette histoire a commencé le mois de juin de ma dernière année d'école. Je lui avais longtemps tourné autour, séduit pas sa grande beauté et sa joie de vivre. Par moments, elle devenait maussade et me faisait peur, de sorte que mon intérêt s'estompait provisoirement. Mais au printemps 199*, à mon retour du Maroc, elle était non seulement belle et enjouée, mais aussi séduisante, pétillante, compréhensive. Dans un restaurant du 5ème arrondissement, le 2 juin, nous avons un peu trop bu. Des barrières ont lâché prise. Nous sommes devenus un couple. En juillet, elle m'a fait venir chez elle en catastrophe, car nous pouvions devenir un triple. Il fallait faire un choix. Céline* a donné naissance à Philomène* le 19 mars de l'année suivante, alors que nous étions installés ensemble depuis sept mois. 

 

pi--ta.jpg

 

Elle a lâché tous ses projets d'avant pour tenter l'aventure. Elle a pris des coups dans sa famille. Nous sommes partis à l'étranger pendant deux ans. Pendant cette période, j'ai complètement oublié mon passé. J'étais devenu un hétérosexuel. Bien sûr, je ne pouvais pas ignorer les hommes, mais je n'en faisais pas une affaire. Du moins était-ce mon désir et ma conviction que de mettre un mouchoir sur l'identité qui avait été mienne durant une dizaine d'années. Mais en agissant de la sorte, je crains de m'être porté préjudice gravement.

 

Djebel.jpg

Avec Philomène au sommet du Djebel al-Dukhan (Golfe persique), mars 199*

Deux ans après la naissance de Philomène, alors que nous étions à l'étranger, j'ai commencé à éprouver de violentes douleurs à l'épaule gauche. Les médecins consultés ont diagnostiqué une tendinite. Sauf que les crises se sont multipliées, toujours plus douloureuses. En décembre, j'ai passé une IRM sur les conseils de la rhumatologue de mes beaux-parents. Il y avait un « nodule » qu'il fallait enlever. On venait en fait de me découvrir un cancer rare, un neuroépithéliome, de la famille des sarcomes d'Ewing. Début 199*, j'ai subi deux opérations, une quantité d'examens, puis une chimiothérapie et, durant l'été, une radiothérapie massive. En février, ne sachant quel serait mon destin, j'ai tout avoué à Céline sur mes attirances d'avant elle. En aucun cas, je ne voulais qu'elle découvre tout ça en situation de veuvage. Elle a pris un gros coup sur la tête, mais notre couple y a survécu. Nous sommes partis vivre dans le Sud, car mon poste en région parisienne avait expiré et on me proposait de devenir PRAG dans une université du Sud-Ouest. Céline semblait assez contente de quitter la région parisienne. Au bout d'un an, nous avons acheté une maison dans un petit village sur le rebord de la vallée de la Garonne, où est né notre deuxième enfant, Anaïs*. Notre vie de banlieusards lointains n'était pas facile, car nous avions des heures de route tous les jours. Céline, qui avait voulu ardemment notre maison, s'y est sentie de plus en plus seule, regrettant d'être venue s'installer dans cette région étrangère. Entre la pesanteur de nos fonctions respectives, mes déplacements professionnels et ses voyages répétés pour voir ses parents à 600 kilomètres de là, notre couple a perdu tout caractère fusionnel. Les tensions se sont accumulées, jusqu'à un paroxysme début 200*, qui ne s'est apaisé qu'avec le retour du printemps. Elle vivait de plus en plus difficilement l'idée de mes attirances masculines, auxquelles elles attribuait nos problèmes. En mai de cette année-là, on m'a trouvé de nombreuses métastases pulmonaires de mon cancer de 199*. Mon premier réflexe a été de me penser foutu. Mais avec le soutien de ma femme et le désir de voir grandir mes filles, j'ai commencé un combat dont je ne m'imaginais pas capable. La chimiothérapie a été très lourde, mais cela demeure un moment merveilleux, car nous nous étions retrouvés. Je me suis découvert des ressources dont je me croyais démuni. À l'automne 200*, à l'issue de 6 cycles de chimio émaillés de nombreuses péripéties, il n'y avait plus la moindre image au scanner. Pourtant, la bête n'avait pas dit son dernier mot : en janvier 2003, il a fallu m'enlever un lobe de poumon.

 

chimio1.jpg

Le bonheur est dans la chimio (avec Philomène, huit ans alors)

Cette dernière péripétie était sans doute celle de trop. À ma sortie du bloc opératoire, Céline n'allait pas bien du tout. Les choses, à partir de là, n'ont cessé de se détériorer entre nous. Dubitatif quant à ma survie à long terme, je me suis mis à collectionner les DVD gays, à la plus grande colère de Céline. C'était plus fort que moi : je ne voulais pas mourir idiot. Comme elle me reprochait de n'être avec elle que par commodité, j'ai pensé la rassurer en divulguant mes attirances à tous ceux de mes amis qui ne le savaient pas encore. Mais ce fut une erreur, d'autant plus idiote que je ne lui avais pas demandé son avis et qu'elle l'a très mal pris. Elle a mis sur le dos de mes penchants réprimés tout ce qui n'allait pas entre nous. Après avoir réussi un concours, elle est devenue cadre administratif à la rentrée 200*. Elle a emménagé dans un appartement à propos duquel elle m'a d'emblée fait comprendre qu'elle était là chez elle et qu'elle y ferait régner sa loi exclusive. Les choses ont continué de péricliter durant deux ans jusqu'au printemps 200*, moment où nous avons finalement décidé de nous séparer. Nous avons divorcé, après treize ans de vie commune et un an séparés. Notre fille aînée Philomène a dès le début affirmé haut et fort qu'elle voulait vivre avec moi, ce que sa mère a fini par accepter.

 

lulu05-3.jpg

Anaïs, en 2005

Aujourd'hui, tous mes amis savent que je suis "gay" ou "bi" (selon les époques et l'humeur du moment) depuis plus ou moins longtemps, mais ils le savent tous. Mes filles et mon frère aussi. Il y a quelques années, j'ai offert à mes parents (tous les deux matheux) une biographie du célèbre mathématicien britannique Alan Turing, que son gouvernement a soumis à un traitement chimique dans l'après-guerre parce qu'il était gay. Ils ne m'en ont pas dit un mot (l'ont-ils lu seulement ?). Je leur ai aussi offert un merveilleux roman d'Erwin Mortier, qui s'appelle Ma seconde peau. Ma mère m'a dit qu'elle l'avait trouvé magnifique. Elle n'a pas parlé de sa dimension explicitement homosexuelle. Nul doute pour autant qu'ils aient capté le message. De toutes façons, mariage ou pas, je sais qu'ils savent et qu'ils ont toujours eu des doutes, même s'ils ne voulaient pas entériner un état de fait. Il y a un an et demi, très amoureux de B., l’un de mes étudiants, j’ai fini par dire les choses de façon complètement explicite à ma mère. Avec mon père, les choses vont bien tant qu'elles ne sont pas dites explicitement.

 

Voilà un peu de cette existence qui est une sorte de coming out perpétuel. Et pourtant, il n'y a jamais eu de prince charmant dedans. À qui ou à quoi la faute ? Peut-on s'accepter à douze ans comme un garçon aimant les garçons et passer les décennies suivantes à ne rien en faire de réel ? La faute à ma peur du SIDA ? Serais-je, comme certains le pensent, un hétérosexuel qui se complait à dire qu'il préfère les hommes ? Du plus profond de moi, je ne pense pas que je triche ni que je me leurre. Je serais né vingt ans plus tard, je pense que mon destin sentimental aurait été différent et que je n'aurais pas été le seul à m'affirmer si tôt, dans un si décourageant désert. Qu'on ne se trompe pas : je suis incroyablement fier d'aimer des hommes (et des femmes aussi). Cela m'a apporté des richesses inappréciables. Je crois être quelqu'un qui comprend les autres. C'est parce qu'il m'a fallu d'abord m'accepter et endurer les regards. J'ai beaucoup écrit à l'adolescence pour exorciser mes désirs. Cela fait de moi quelqu'un dont l'écriture "passe bien" en général. Etc. Si on me proposait aujourd'hui de devenir un hétéro ou de revenir dans mon passé et d'effacer ma différence, je dirais tout de suite "non !". Ce serait comme une mutilation. Je suis ce que je suis devenu. C'est difficile mais c'est aussi une source de vie et de joies intenses.

 

* = prénom ou date occulté(e) ou modifié(e)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Boby 30/09/2012 11:58


Un visionnage fortuit du film "Dream Boy" (en américain sous-titré en portugais, c'est dire si j'avais besoin de comprendre un peu plus !), une recherche Google consécutive, et je découvre ton
blog via ta critique de ce film. Promis, je vais dès que possible lire le livre, dès que je le trouve, ce qui ne sera sans doute pas simple ici au Maroc. Le passage à l'heure d'hiver m'a laissé
le temps de lire ta biographie. Très troublant de voir que, malgré l'époque, toi aussi tu as vécu dans une totale solitude affective ! (Tu n'as que quelques petites années de plus que mon fils
aîné... )


Cette dernière remarque te permettra -peut-être- de pardonner mon tutoiement qui pourrait être perçu comme agressif ou irrespectueux.


Je reviendrai

Morgane 09/01/2011 14:16



J'ai vraiment, adorée cette auto-biographie.


Merci, pour tous ce que tu faits pour moi Olivier.


_____________________________________________________________________


_____________________________________________________________________


_____________________________________________________________________


_____________________________________________________________________


_____________________________________________________________________


_____________________________________________________________________



Joannic Arnoi 09/01/2011 14:39



Merci, Morgane.



karim 28/12/2010 10:23



Sublime,un pur moment de bonheur je me suis retrouvé dans cette autobiographie ce pourrait être ma biogrphie.


merci pour ce moment de grace


 



Joannic Arnoi 28/12/2010 18:41



Euh... merci.



Jean-Yves 15/06/2007 19:37

Très sensible cette auto-biographie. Sans pathos. Je suis touché.