Mardi 15 septembre 2009
Par Joannic Arnoi - Publié dans : Musiciens
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Vendredi 21 août 2009

Jérôme Lambert, Tous les garçons et les filles, L’école des loisirs, « Médium », 2003.


Une relecture


C’est un titre qui rappelle une ritournelle de Françoise Hardy, « Tous les garçons et les filles de mon âge / Se promènent dans la rue deux par deux / Tous les garçons et les filles de mon âge / Savent bien ce que c’est qu’être heureux… ». Mais, après tout, comme la chanson a pris de l’âge et ne parle pas à tout le monde, ce pourrait être ramené à une simple image incarnant une règle universelle, un modèle commun, d’une évidence telle qu’il ne pourrait en aller autrement, « tous les garçons et les filles... se doivent d’aller deux par deux ». En l’occurrence, au regard de l’histoire qui suit, l’ironie du titre est amère, plus amère que la chanson.


Julien Lemeur, seize ans, entre en seconde et le livre nous accueille par quelques phrases suspendues en une épigraphe :

J’ai tout de suite vu que quelque chose clochait dans ce lycée.

Je ne sais pas pourquoi.

Sans doute l’intuition masculine.

 

Le piège était tendu et j’allais tomber dedans.

Un jour ou l’autre.

 

La suite prouvera que j’avais partiellement raison.

Ces phrases sont curieusement découpées. Elles résonnent avec un mélange de fatalisme un peu lourd et de malice discrète (si on n’y prend pas garde). Tout à fait le ton de Julien, narrateur qui oscille entre ironie et déprime, et qui en dit le plus par ce qu’il tait aux autres.

Une existence où bien des choses se répètent et dont on saura peu : déjeûners du mercredi au restaurant avec le père, fragments de dîners avec la mère (les parents sont divorcés), insomnies, migraines, phobie des cours de sport... La parole de Julien est laconique et acide. Tous les garçons et les filles va au gré de son année de seconde, de bout en bout, une année de révélations, en quelques moments intenses, entrecoupés par de longues accélérations dans le temps. La rentrée a une place de choix, on saute ensuite à pieds joints dans le trimestre et c’est déjà Noël, puis survient un long et pesant week-end de Printemps, au milieu du roman, puis un jour de pluie, le dernier des vacances de Pâques, et enfin (ou presque) un intense séjour à Barcelone, sous le soleil de mai.

De gré à gré, Julien s’arrête, résume, sélectionne, mais c’est très peu rétrospectif. On est avec lui dans les tâtons de ce tournant de vie. Au total, il en demeure 111 pages ténues, d’une retenue, d’une sobriété bouleversantes.

Comme en passant, dès la cinquième page, Julien parle déjà de Clément :

[…] À part ça, tout le monde se tient à carreau.

Surtout lui, devant, avec sa grande nuque et son col de chemise impeccable. Lui, en revanche, n’a adressé la parole à personne, ce qui me le rend d’emblée sympathique. Personne ne le connaît et il ne connaît personne. Un garçon aussi silencieux et calme, aussi perdu que moi, ne peut être qu’un ami. En tout cas un allié. [p. 12]

Ce soir de rentrée, devant sa mère, il hésite et rumine des mots qui ne sortent pas de sa bouche, désir de dire et, peu après, un renoncement :

Ah si, il y a un type très beau devant moi, il a l’air sympa, sans doute un nouveau.

— Et toi, tu es près du radiateur ?

— Mais non ! Je suis sur le côté, près d’une fenêtre.

Non, décidément mon voisin de devant n’est pas un événement digne de figurer au rapport ce soir. [p. 17]

Ainsi va Julien, qui voudrait « devenir le meilleur ami de Clément Renaud », mais qui s’y entend de façon tragi-comique pour tout faire capoter : « Je suis un garçon qui fait l’inverse de ce qu’il veut vraiment » reconnaît-il un peu plus loin (p. 27). Au fur et à mesure que les heures et les jours passent, son récit enregistre des choses, des gestes de Clément (dès la page 24), mais lui ne semble remarquer que ses propres erreurs, ses reculades, quand il fait le « bégueule ».

Augurant du procédé du livre suivant de Jérôme Lambert, Meilleur ami, quelque chose s’insinue entre ce que le héros-narrateur pourrait comprendre et ce qu’il saisit réellement. Cet écart est à la fois drôle et terriblement pathétique, surtout dans le cas de Julien, au point qu’on pourrait le croire aveugle si on ne voyait pas tout avec ses yeux à lui !

Clément s’économise, parle peu. On ne peut pas dire que je suis devenu son meilleur ami, mais nous échangeons, essentiellement des cigarettes et des sourires.

Au lieu de parler, on se regarde pour commenter en silence la conversation en cours. Nous avons mis au point une sorte de lexique muet… [p. 37]

L’humour est surtout porté par la voix de Julien, son mélange de détachement feint et de politesse désespérée, tandis que le pathétique vient comme à son insu. La lézarde dans sa carapace se fissure lentement, avivée par les nuits trop courtes et une détresse d’autant plus aiguë qu’elle se dit sur le mode de l’autodérision.

Comme me l’a dit une fois Romain en quatrième, les garçons, en général, c’est con. En général et dans l’absolu, avait-il dit. Son conseil avait été de fermer sa gueule, de ne faire, face à la connerie, que de la résistance passive. [p. 40]

… Suit une conversation avec un « très bon copain », dialogue de sourds où se dit pour le lecteur tout ce que Julien comprend et condamne au silence, la logique de son orbite, sortie d’un système hétérocentrique où « tous les garçons et les filles /savent bien ce que c’est qu’être heureux » (comme dit la chanson) ou devraient le savoir, en tout cas. Toute la force de ce roman est de donner à sentir, par des non-dits, ce qu’éprouve un garçon qui se sent obligé de cacher qu’il en aime un autre, et qui perçoit la cruauté de la norme. Pas de long discours, mais des situations, et Julien qui subit, encaisse, renonce. Jusqu’à quel point ?

 

[En dire plus, ce serait gâcher le plaisir de celles et ceux qui n’auraient pas lu le roman et en formeraient le projet. J’insère ici une photographie de l’auteur. Les quelques analyses situées en dessous sont destinées à un lecteur qui connaît déjà l’histoire ou qui n’a pas l’intention de la lire.]



 

Dans une interview en ligne, datant de 2007, Jérôme Lambert exprime très clairement une intention capitale du roman :

J'ai également, pour ce livre, voulu remplir un vide éditorial. En littérature [jeunesse], les livres abordant l'homosexualité sont tous écrits d'un point de vue externe. Ce sont toujours les proches qui racontent l'homosexualité d'un(e) autre (un père, un frère, un oncle, un cousin, un ami...). Avec ce roman, je voulais parler de l'homosexualité à la première personne, ce que ressentent les jeunes quand ils se découvrent homosexuels.

De fait, à la parution de Tous les garçons et les filles, en 2003, il n’y avait guère de précédents : sans compter La danse du coucou (passée inaperçue), je ne vois que la très belle histoire de filles Macaron citron de Claire Mazard (2001) et À pic de Franck Secka, paru en 2002. Et encore, le narrateur-héros d’À pic est bien plus jeune (il a une douzaine d’années), de sorte que la situation est moins développée et le contexte assez différent. En outre, ce dernier roman se présente sous la forme d’une remémoration (l’histoire se passe en 1977, dans un milieu assez tolérant).

Cette limite posée, mon réflexe spontané est effectivement d’acquitter, en tout cas pour ce qui est des garçons, ce caractère inaugural de Tous les garçons et les filles (mais c’était il y a seulement six ans !). D’ailleurs, j’ai relu le livre avec cette idée en tête : le premier roman-jeunesse français raconté par un garçon adolescent et homo. Ce serait réducteur de le réduire à cela, mais ça n’en demeure pas moins important. L’un des rares aussi à se coltiner la figuration de l’homophobie, à travers le personnage tête-à-claques de « Roussier », même si Julien (et Jérôme Lambert) ne nous en disent pas non plus énormément.

L’une des choses que le livre exprime le mieux, donc, est le porte-à-faux permanent du personnage face aux situations amoureuses où l’on attend de lui, comme une évidence, des inclinations qui ne sont pas les siennes, et son aspiration implacablement bridée à dire ce qui le bouleverse :

Non, Papa, je ne peux pas te parler de Clément, je ne pourrai jamais. Tu ne pourrais pas entendre ça. Tu ne comprendrais pas que je veuille devenir son meilleur ami, l’ami qui sait tout, à qui il confie tout. Et puis, tu n’as jamais regardé cet endroit de la peau d’un garçon, entre sa nuque et son col de chemise. [p. 31]

Dans mon enthousiasme, à l’époque, j’avais lu dans la foulée le très réussi premier roman pour adultes de Jérôme Lambert, La Mémoire neuve. Mais je ne me souvenais pas que les deux livres partageaient le même héros. Pourtant, l’auteur le précise lui-même dans l’entretien déjà cité :

En 2002, pendant que j'écrivais La Mémoire neuve (paru « pour adultes » aux Éditions de L'Olivier), j'ai eu le sentiment de devoir raconter le passé de Julien, le narrateur, d'expliquer mon personnage. C'est ainsi que j'ai commencé à écrire Tous les garçons et les filles, l'histoire de Julien et de son éveil à son homosexualité.

Les deux livres forment une sorte de diptyque, complété par Meilleur ami, deuxième roman pour la jeunesse paru en 2005 dont le narrateur, pour le coup, n’a même pas encore saisi qu’il aimait un garçon (à la différence des lecteurs perspicaces). Il faut dire qu’il a un an de moins (il est en troisième). On ne sait même pas son prénom (façon de laisser à chacun le droit de faire le lien ou non avec Julien ?). Meilleur ami présente un aspect plus serein et plus joueur que Tous les garçons et les filles. Plusieurs lecteurs/lectrices de ma connaissance n’avaient d’ailleurs pas relevé le jeu de symétrie par lequel Jérôme Lambert nous fait comprendre malicieusement ce qu’il en est. Et même s’il a laissé ouverts tous les possibles : « Avec Meilleur ami, j'ai tout simplement voulu évoquer la naissance du sentiment amoureux à l'adolescence : l'éveil à l'amour mais également la perception de ce sentiment. »

 

Pour en revenir à Tous les garçons et les filles, je pense avoir à peu près exprimé le travail tout en délicatesse et en effleurements de Jérôme Lambert. Le propos de Julien est complètement explicite et en même temps pudique. Sa façon de parler de Clément, de la façon dont celui-ci finit par forcer ses réserves, masque autant qu’elle montre. D’aucuns pourraient regretter tout ce qu’il y a de ténu dans le dit, mais je trouve qu’il en va plutôt d’un respect profond pour le personnage, ce qu’il rend possible et ce qu’il s’interdit. Cette fidélité (contrebalancée par tous les côtés obtus ou immatures de Julien) est un aspect très émouvant du livre, en même temps qu’un regard juste sur l’adolescence et ses désajustements permanents.

Un très beau livre que je suis heureux d’avoir enfin relu.

Par Joannic Arnoi - Publié dans : Livres pour adolescents
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Jeudi 13 août 2009
Comme je le faisais de temps en temps sur mon blog Myspace, je relaie ici un appel de l'Iranian Queer Railroad (anciennement Iranian Queer Organization), qui porte secours aux personnes LGBT qui fuient les persécutions en Iran. Ce qui suit est la traduction du dernier message de l'IRQR reçu ce jeudi 13 août 2009.

Aidez un gay iranien qui demande l’asile en Suisse


Plus tôt dans la journée, nous avons reçu un message de Suisse nous demandant de rappeler le numéro d’une cabine publique, dans le but de parler à un réfugié iranien qui n’a pas d’argent et a besoin de notre aide. Son prénom est Ali, il a 33 ans et il vient de Qom, le siège du haut clergé chiite. Il est arrivé en Suisse seulement hier et il a demandé le statut de réfugié sur la base des persécutions reconnues contre les Iraniens ayant une orientation homosexuelle. Ali a besoin d’une aide d'urgence.

Je lui ai parlé pendant 20 minutes pour en savoir davantage sur sa situation et le pourquoi de sa fuite hors d’Iran. Ses parents l’ont abandonné quand il avait un an et il a grandi dans un orphelinat public. À 15 ans, il a découvert auprès d’un ami quelle était son orientation sexuelle. C’était très difficile à assumer pour lui à Qom, du fait qu’il se sentait coupable de sa « conduite immorale » et qu’il redoutait les persécutions et la peine de mort (la sentence dans de pareils cas).

La situation d’Ali a tourné au drame quand il a été arrêté par les autorités, suite à la dénonciation d’un voisin qui l’avait espionné alors qu’il se livrait à des activités sexuelles avec son petit ami en privé à son domicile. Après un certain temps, il a réussi à être libéré sous caution mais devait comparaître devant le tribunal des mœurs de Qom.

« J’étais terrifié, parce que je savais qu’ils me tueraient. Non seulement ils avaient des témoins, mais en plus ils ont obtenu à la prison de Langround à Qom que mon petit ami avoue que nous avions eu des relations sexuelles. Il a dû le dire après avoir été torturé, parce que je sais qu’ils font ce genre de choses », m’a confié Ali durant l’entretien.

Il a fui l’Iran grâce à un passeur pour sauver sa vie et défendre ses droits fondamentaux. Ali a rajouté : « Je ne retournerai jamais en Iran parce que je ne veux pas être exécuté et que je me demande toujours pourquoi je n’ai pas le droit à une vie privée. »

Il est dans une très grande difficulté financière et a besoin de notre aide. C’est difficile de rester en contact car, comme il nous l’a dit : « Je n’ai pas l’argent pour aller dans un Cybercafé, où l’entrée coûte 7 francs suisses l’heure (environ 4,6 €). J’avais seulement 150 € sur moi quand je suis arrivé. J’en avais besoin pour trouver un toit et de la nourriture. » Nous avons encouragé Ali à remplir le formulaire pour les réfugiés en ligne sur notre site.

Nous lui avons immédiatement envoyé 200 dollars pour se nourrir et subvenir à ses besoins immédiats dans les premiers jours de l’exil. Mais Ali aura besoin d’un soutien financier à plus long terme ; aussi nous tournons vers ceux de nos soutiens qui souhaiteraient l’aider dans ces circonstances difficiles. Vous pouvez faire un don sur notre site, sécurisé par paypal : www.irqr.net (en anglais).

Durant les dernières semaines, l’IRQR a déboursé 795 dollars pour assister financièrement des réfugiés en Turquie et en Europe. Mohsen est l’un d’entre eux. Il a passé des nuits à la rue en bord de mer à Chypre, mais ce n’était pas du tout une situation de charme ! Sans domicile fixe, il y a été contraint parce qu’il ne pouvait payer son loyer. L’IRQR s’occupe de plus de 200 réfugiés, auxquels elle fournit soutien financier et aide juridique, afin qu’ils obtiennent le statut de réfugié et puissent vivre librement.

Les ressources financières de l’IRQR sont très limitées. Sans votre générosité, nos capacités sont limitées. Nous avons besoin de dons afin de continuer à aider les réfugiés iraniens, parmi lesquels Ali.

N’hésitez surtout pas à nous contacter si vous avez la moindre question. Merci d’avance pour vos dons. N’importe quelle somme est la bienvenue, même petite, à la mesure de vos capacités.


Arsham Parsi

Directeur exécutif

IRanian Queer Railroad - IRQR

Site (en persan et en anglais) : http://www.irqr.net/

Email : info@irqr.net

Téléphone : (001) 416-548-4171

414-477 Sherbourne St.

Toronto, On - M4X 1K5

Par Joannic Arnoi - Publié dans : Combats
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Lundi 3 août 2009

Julia Glass, Jours de juin [tr. fr. : Anne Damour], Éditions des 2 terres, 2006 ; rééd. Le Seuil, « Points roman », 2008.


Ce roman dodu (655 pages) raconte au principal le destin de deux générations de Mac Leod, une famille écossaise assez peu clanique et hétérogène, de l’après-guerre à 1999. Trois épisodes se succèdent, toujours en juin (d’où le titre, Three Junes) : « Collies » (1989), « Droit » (1995) et « Les garçons » (1999). Si chacun est centré sur un personnage et a un ancrage géographique particulier, de nombreuses réminiscences font déborder la narration vers des moments et des lieux autres. L’histoire ne suit pas un fil strictement linéaire, mais le roman est neanmoins solidement réaliste, avec une belle galerie de personnages, un arrière-plan historique bien établi, un amour discret pour les paysages, etc. Mis à part quelques détails formels, la facture du livre est très classique, avec une prédilection pour les interactions humaines et les émotions, que Julia Glass donne à voir avec un tact et une subtilité qui sont l’un des intérêts principaux de la fresque. L’ensemble est d’une très grande cohérence, même si l’auteure s’est ingéniée à le transformer en un puzzle dont les pièces ont été éparpillées et réassemblées. Elle partage avec le lecteur attentif une vision globale qui échappe complètement à ses personnages, prisonniers d’un « ici et maintenant » opaque comme peut l’être chaque moment d’une existence.


Paul MacLeod est l’héritier d’une famille de journalistes, tenant les rênes du quotidien Yeoman de Dumfries-Galloway (au Sud-Ouest de l’Écosse). À son retour de la guerre, il a repris l’entreprise familiale et s’est marié avec Maureen, une jeune femme indépendante d’origine plus modeste. Ils ont eu trois enfants, Fenno, David et Brian (au début des années 1950). Maureen s’est lancée dans l’élevage des collies (des chiens de berger), suivant là une passion singulière et traçant son propre sillon. Les enfants ont été élevés à la Britannique (avec nanny, pension…). L’aîné est parti à New York au début des années 1980 pour faire une thèse et n’est pas revenu. Les cadets sont devenus vétérinaire pour l’un (fidèle à l’Écosse méridionale) et cuisinier pour l’autre (marié à une française et expatrié). Le premier épisode a lieu après le décès de Maureen (d’un cancer des poumons) et suit Paul au fil d’un périple dans les Îles Grecques, sa rencontre avec un ailleurs incarné dans une poignée de personnages, dont Fern, une jeune peintre Américaine. Le second se déroule sept ans plus tard, dans la maison familiale de Tealing, dans des circonstances exceptionnelles et tendues. Le dernier retrouve Fern invitée par un ancien amant, Tony (qui fut aussi celui de Fenno), dans la maison d’un inconnu à Amagansett (sur la presqu’île de Long Island, banlieue chic de New York).


Fenno, fils aîné de Paul et Maureen, polarise l’ensemble. À défaut d’être le héros du roman dans un sens conventionnel, il est à tout le moins le personnage de prédilection de Julia Glass : narrateur de la partie la plus volumineuse du livre (la deuxième, son plat de résistance, qui occupe les 3/5e du volume). Dans une interview en ligne, elle compare d’ailleurs son livre à un triptyque religieux, l’image centrale jouant un rôle essentiel (facial) tandis que les pièces de côté donnent une vue de profil. Fenno est le seul personnage à dire « je » : les première et troisième parties, centrées sur Paul Mac Leod (son père) et Fern (son double féminin ?), sont racontées à la troisième personne. Le titre anglais Upright a été traduit un peu cursivement par « Droit », qu’il faut comprendre dans un sens postural (se tenir droit, ou avoir la droiture comme caractéristique morale). De fait, il s’agit de l’un des trais récurrents que Julia Glass prête à son personnage. Par de patientes touches et notations éparses, elle a dessiné la complexe psychè d’un homme dont l’existence repose sur des principes sévères, érigés pour pallier le peu de compréhension qu’il a de lui-même. Avec une virtuosité discrète, elle suggère un décalage constant entre les aspirations de Fenno (à l’autonomie, au contrôle, à la décision) et la façon dont il est concrètement agi, manipulé, mobilisé par ses entourages successifs. Il y a quelque chose de touchant, mais aussi de profondément attachant dans cette figure de « gay new-yorkais » à la fois conforme (par sa situation sociale) et hors norme (par le fil de son existence).

On pourrait également dire que Jours de juin est une saga familiale, au sens où elle montre un individu (Fenno, donc) qui assiste à la construction progressive, autour de lui, d'une famille symbolique, laquelle mélange largement matrice biologique, rencontres faussement hasardeuses et affinités gémellaires (ainsi Julia Glass fait subtilement converger ses deux personnages aux prénoms voisins, sans jamais forcer le trait ou les analogies). Leur rencontre dans le troisième volet est un désir de lecteur (une sorte de partie surprise) avec lequel l’auteure s’amuse, suivant des chemins qui échappent aux protagonistes eux-mêmes.

 

Cette lecture a déjà deux mois (ça date de juin !), et le souvenir en est singulièrement épuré. J'en garde un souvenir fort agréable, même si les romans psychologiques (même behavioristes* comme celui-ci), ne sont pas ordinairement ce dont je raffole le plus. Pour fouiller davantage l'analyse, il aurait fallu que je le relise et, pour le coup, ce n'est pas non plus une priorité.

 

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* La psychologie dite behavioriste s'emploie à cerner des comportements de l'extérieur, sans recours à des manifestations d'une quelconque intériorité (psychique). Comme courant scientifique, elle est un peu passée de mode. En revanche, l'idée est utile et j'aurais du mal à l'exprimer par un synonyme efficace.

Par Joannic Arnoi - Publié dans : Livres et écrivains
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Lundi 1 juin 2009

Anne Percin, L’Âge d’Ange, L’école des loisirs, « Médium », 2008.


L’Âge d’ange est le troisième roman d’Anne Percin que je lis et il me confirme dans la très grande affection que j’ai pour ses livres et sa maestria de romancière (« pour la jeunesse » jusqu'ici en attendant son premier opus hors de ce registre, Bonheur fantôme, annoncé pour août 2009 aux éditions du Rouergue). En novembre 2006, j’ai découvert Point de côté grâce à Thomas Gornet et ce fut un régal. La littérature estampillée « jeunesse » m’en procure rarement à ce degré. Et pour ce qui est de raconter « l’amour au masculin pluriel » (Romain Didier) à un lectorat adolescent, seuls La danse du coucou d’Aidan Chambers et Frère de Ted van Lieshout m’ont remué à un niveau équivalent.

Anne Percin aime bien faire des cachotteries à ses lecteurs en dévoilant sur le tard quelques clés tenues dans une manche : aussi bien dans Point de côté que dans Servais des collines, elle utilise secrets et ellipses comme autant de tours d’illusionniste. Mais ce qui était un jeu parmi d’autres dans ces romans joue un rôle central dans L’Âge d’ange. Comme l’a déjà dit Blandine Longre, la très grosse difficulté que ce roman pose à qui veut en rendre compte réside dans son système de révélations graduelles : si on dévoile ses énigmes sans précautions, on ruine l’un des charmes majeurs du livre…

Quand je rêvais parmi les rayons, on m’aurait posé une colle si on m’avait demandé, à mon tour de dire qui j’étais.

Enfant ou vieillard ? Garçon ou fille ? Je ne savais pas.

Longtemps, je n’ai pas su. J’étais un ange, peut-être. Un ange qui attend la chute (p. 20)

C’est donc l’histoire d’un ange — entendez par là quelqu’un dont le sexe est indéterminé. Il (ou elle) nous raconte l’année de ses dix-sept ans et son éclosion tardive « à la vie ». Être exclusivement cérébral, fasciné par la mythologie et l’histoire de la Grèce antique, notre personnage-narrateur se délecte dans l’apprentissage des langues. Les parents sont de la haute, très occupés, pour ne pas dire indifférents, suscitant un ressentiment tenace de leur enfant. L’histoire bifurque quand le chemin de l’ange croise celui de Tadeusz, un garçon des « bas quartiers » :

On appelait notre lycée le gymnasium.

Dans la ville haute, c’était un grand établissement de bonne réputation, fondé il y a des siècles. Les élèves comme Tadeusz, on pouvait les compter sur les doigts d’une main. Des deux mains à la rigueur. On savait d’où ils venaient : de quartiers dont les seuls noms faisaient peur à nos parents. On savait que les profs les préféraient parce qu’ils en avaient bavé pour parvenir là où nous avions atterri sans effort. […] (p. 12)

De cette rencontre improbable, faite d’affinités secrètes et de malentendus, le lecteur va lentement découvrir les étapes, certaines prévisibles, d’autres beaucoup moins. Pour notre plus grand plaisir, d’innombrables petits signes avant-coureurs sont dissimulés dans le récit, qui anticipent la suite ou trompent le monde (on ne peut jamais savoir à l’avance). Et ce qui avait au départ des dimensions allégoriques se revêt de chair (ou de réel), au fur et à mesure que l’ange s’extrait de sa chrysalide (un motif récurrent depuis Point de côté). Le conte devient roman, la topologie sociale tourne à la lutte des classes. Mais pas complètement, car l’indistinct est assurément le motif du livre, et ce qui en fait l’originalité. Il en va ainsi du cadre géographique la ville de Luxembourg qui pourrait enraciner le récit mais garde finalement une dimension assez abstraite. Garçon ou fille, imaginaire ou réel, allégorie ou fiction ancrée dans un lieu et une époque, etc. : L’Âge d’ange s’emploie à brouiller les pistes, même si le chemin que l’on emprunte va plutôt vers l’élucidation des énigmes. En cela, le livre est du côté des Lumières, foncièrement, de même qu’il porte une voix assez politique.

Pour tenir les difficultés de l’indistinct dans une langue aussi genrée que le français, où presque chaque mot doit prendre parti entre masculin et féminin, Anne Percin s’est donnée un cahier des charges de funambule (exercice que ne désavoueraient pas les amateurs de contraintes, façon Oulipo). Pour éviter de trahir le sexe de son ange, en particulier, elle louvoie avec une adresse malicieuse. Et quand finalement elle « lâche » le morceau, c’est avec un à-propos dramatique qui donne tout son sens à ce qui précède et à ce qui suit la révélation. Et malgré tout, c’est une avancée toute relative pour le lecteur, car il n’est pas sorti pour autant des leurres (et des heurts). En outre, il ne s’agit pas simplement d’un jeu littéraire. C’est aussi une façon de refuser toutes les assignations, qu’elles soient de sexe, de genre, de famille, de condition sociale, etc.

Davantage encore que dans ses romans précédents, elle s’autorise une discrète licence poétique, servie par une langue caméléon : familière parfois, mais à dessein, prosaïque souvent, souveraine la plupart du temps, heurtée ou déroulée. La part des dialogues s’est accrue, signe de confiance chez une prosatrice qui semblait plus à l’aise dans l’exercice d’une voix singulière. Les alinéas sont brefs, comme autant d’élans ou de palpitations. Il en surgit souvent des astuces ou de l’ironie. C’est aussi un geste léger pour se saisir des catastrophes…

[En dessous de la photo d'Anne Percin, vous risquez d’apprendre davantage que nécessaire, si vous n’avez pas lu le livre mais avez l’intention de vous y plonger ultérieurement...]

 


Car L’Âge d’ange se donne, et ce assez précocement, comme un livre tragique. L’annonce en est esquissée dès le premier chapitre. Elle reviendra souvent. On pourrait la prendre à la légère. Et pourtant, en l’occurrence, ce n’est pas une feinte. D’une certaine manière, tout est fait pour que le lecteur redoute cette issue funeste. Elle n’en est que plus pénible, au fur et à mesure qu’elle se précise. Pourtant, elle ne résonne pas à la façon des tragédies classiques, plutôt comme un appel à la révolte (ou à la Révolution ?).

Au regard d’autres romans chroniqués ici, notamment au rayon « jeunesse », la vision de la condition des jeunes homos pourra sembler sombre ou pessimiste. Une fois le thème « SIDA » (avec son cortège de morts) désamorcé, la littérature jeunesse en français était devenue assez optimiste concernant les personnages LGBT. On pourrait se réjouir du stock de positivité qu’elle véhicule désormais. Pourtant, il lui manque un peu de la noirceur que se coltinent certains romans en anglais, en prise directe sur l’expérience du harcèlement. Alors, L’Âge d’ange est loin d’être un roman « sur » la tragédie de l’homophobie (d’ailleurs, les romans sur font de la mauvaise littérature à coup sûr), et le cassage de pédé s’accomplit ici dans une ellipse. Mais c’est une piqûre de rappel contre tout angélisme !

Très vivement recommandé.

 

Par Joannic Arnoi - Publié dans : Livres pour adolescents
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Mercredi 6 mai 2009

André Aciman, Plus tard ou jamais, traduit de l’anglais (USA) par Jean-Pierre Aoustin, éditions de l’Olivier, 2008.

 


En un lieu comme un autre de la Riviera italienne, dans un passé vieux de vingt ans, Elio revient sur l’été de ses dix-sept ans et la liaison qu’il vécut alors avec Oliver, un jeune universitaire américain reçu en résidence chez ses parents. Même si aucune étiquette ne vient frapper cette histoire, il s’agit sans doute d’un des plus beaux romans d’amour entre deux hommes qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années. L’homosexualité est une dimension ambiguë du livre (au reste, les deux protagonistes pourraient être considérés comme rigoureusement bisexuels…), à la fois fondamentale et comme tenue à distance par le narrateur (Elio a au moins trente-sept ans lorsqu’il la raconte).

Le lendemain on joua au tennis en double et, pendant une pause, alors que nous sirotions les citronnades de Mafalda, il posa sa main libre sur mon épaule et la pétrit doucement, en un simulacre de massage amical. Le tout très copain-copain. Mais j’étais si subjugué que je me dérobai vivement à son emprise, parce qu’un moment plus tard je me serais ramolli comme un de ces petits pantins articulés dont le corps s’effondre dès qu’un ressort est touché. Surpris, il s’excusa et me demanda s’il avait pressé « un nerf ou quelque chose » — il n’avait pas voulu me faire mal. Il devait se sentir mortifié s’il pensait qu’il m’avait fait mal ou touché d’une manière gênante pour moi. La dernière chose que je voulais, c’était le décourager. Je bredouillai quelque chose comme « Ça ne m’a pas fait mal », et j’en serais resté là, mais si ce n’était pas la douleur qui avait provoqué une telle réaction, qu’est-ce qui pouvait expliquer que je m’étais écarté si brusquement de lui devant mes amis ? Alors j’adoptai l’expression de quelqu’un qui s’efforce, vainement, de cacher une grimace de douleur. (p. 25-26)

Cela pourrait se passer dans les années 1980, n’en déplaise aux efforts de l’auteur pour estomper l’ancrage du récit dans une époque précise (sinon son épilogue). La villa familiale forme un havre paradisiaque, ouvrant sur d’autre coins (« spots ») égrenés dans les environs : la ville de « B », sa piazzetta et son afflux humain, le « tertre de Monet », refuge d’Elio, la plage où Shelley s’est noyé, et encore d’autres accès à la mer… Cette existence estivale, simplifiée à l’extrême, ouvre de vastes plages de loisirs et de rêverie. Tout l’effort de réminiscence dont le livre est fait s’attache à celles-ci, sous le regard souverain d’un garçon de dix-sept ans, ses conjectures, pulsions et répressions.

La souffrance et la joie d’une nouvelle rencontre, la promesse de tant de bonheur presque à portée de main, les tâtonnements maladroits avec des gens sur lesquels je pourrais me méprendre, que je ne veux pas perdre et dont je dois sans cesse anticiper les réactions, ma ruse désespérée avec ceux que je désire et dont je rêve d’être désiré, les écrans que je dresse si bien que, entre moi et le monde, il semble y avoir non pas une seule mais plusieurs portes coulissantes en papier de riz, l’envie de brouiller et débrouiller ce qui n’a jamais été vraiment codé en premier lieu — tout cela a commencé l’été où Oliver est venu chez nous. C’est dans chaque chanson qui fut un succès cette saison-là, dans chaque roman que je lus pendant et après son séjour, dans toute chose, de l’odeur de romarin quand il faisait très chaud au chant effréné des cigales l’après-midi — odeurs et sons avec lesquels j’avais grandi et que j’avais connus chaque été de ma vie jusque-là, mais qui prenaient soudain un relief inhabituel et évoqueraient à jamais pour moi les événements de cet été-là. (p. 19)

Jusqu’à un certain point, Plus tard ou jamais pourrait se lire comme l’histoire, relativement linéaire, d’un amour d’été, avec son cadre (idyllique), sa galerie bigarrée de personnages secondaires (famille, domesticité, voisins), ses étapes, hésitations, revirements, et son terme annoncé. Mais le narrateur, pas dupe, a ménagé de nombreuses chausse-trappes, ellipses, modulations, qui brouillent le canevas (pour peu qu’on s’y attarde). L’incertitude trouve moins son principe dans les failles de la mémoire d’Elio que dans les effets secondaires d’un point de vue unique : les spéculations sophistiquées, alambiquées, d’un jeune homme, recréées vingt ans après. Lorsqu’elles se trouvent démenties ou lézardées, c’est l’ensemble de l’échafaudage narratif qui se tasse sur lui-même. La frontière entre rêveries et accomplissements est ténue et il suffit de quelques pages pour qu’elle se déplace, au gré d’actualisations de la mémoire. Et si Oliver garde l’essentiel de son opacité jusqu’au terme du roman, c’est un magnifique portrait de jeune homme, ignorant de lui-même malgré sa sagacité, qui se dégage d’Elio, dans le miroir de son moi ultérieur, fait narrateur.

Ou bien, quand je ne m’exerçais pas à la guitare et qu’il n’écoutait pas de la musique avec son casque sur les oreilles, toujours avec son chapeau de paille sur le visage, il rompait soudain le silence :

« Elio.

- Oui ?

- Que fais-tu ?

- Je lis.

- Non, tu ne lis pas.

- Je pense, alors.

- À quoi? »

Je mourais d’envie de le lui dire.

« C’est personnel, répondais-je.

- Alors tu ne me le diras pas ?

- Alors je ne te le dirai pas.

- Alors il ne me le dira pas », répétait-il pensivement, comme s’il expliquait la chose à quelqu’un d’autre.

Comme j’aimais cette façon qu’il avait de répéter ce que je venais moi-même de répéter. Cela me faisait penser à une caresse, ou à un geste totalement accidentel la première fois mais qui devient intentionnel la deuxième et encore plus la troisième. Cela me rappelait la manière dont Mafalda faisait mon lit chaque matin, d’abord en repliant le drap du dessus par-dessus la couverture, puis en le repliant encore sur les oreillers, et une fois de plus sur le couvre-lit, si bien que j’avais le sentiment qu’il y avait là entre tous ces plis la promesse de quelque chose d’à la fois fervent et indulgent, tel un consentement dans un instant de pardon. (p. 39-40)

Ce roman est un creuset où des ambiances de roman familial voisinent avec des inspirations plus contemporaines (entre autres des flambées de crudité sexuelle assez incongrues). Les langues s’entremêlent (davantage dans le texte original d’ailleurs, où le français a une place tierce), la culture la plus exigeante voisine avec des bouffées de prosaïsme, un libéralisme grand-bourgeois recouvre des tabous violents. L’ambiguïté est partout. Et de l’histoire, le Elio-narrateur n’a gardé que des fragments : moments d’inflexion, séquences brèves, gardant volontiers hors champ ce qui relevait d’un temps apaisé, de l’accomplissement après les coups de dés. Il en ressort une temporalité en accordéon, avec de nombreux sauts. Les moments répétés n’ont qu’une place ténue, plutôt au début du roman, et vont en s’estompant.

Ce fut, je pense, la première fois que j’osai vraiment le regarder dans les yeux. D’ordinaire, je jetais un coup d’oeil et puis je détournais les miens — parce que je ne voulais pas nager dans l’eau claire de ses yeux sans y avoir été invité, et je n’attendais jamais assez longtemps pour savoir si ma présence y était souhaitée; parce que j’étais trop effrayé pour regarder quiconque dans les yeux ; parce que je ne voulais pas me trahir ; parce que je ne pouvais pas m’avouer à quel point il comptait pour moi. Et parce que ce regard dur qu’il avait parfois me rappelait toujours combien il m’était supérieur et comme j’étais loin au-dessous de lui. Maintenant, dans le silence de ce moment, je le regardais en face, non pour le défier, ou pour lui montrer que je n’étais plus timide, mais pour capituler, pour lui dire voilà qui je suis, voilà qui tu es, voilà ce que je veux, il n’y a plus que la vérité entre nous, et là où se trouve la vérité il n’y a pas de barrières, pas de regards fuyants, et si rien n’en sort, qu’il ne soit pas dit que nous ignorions toi et moi ce qui aurait pu arriver... Je n’avais plus le moindre espoir. Et peut-être le fixais-je ainsi parce que je n’avais plus rien à perdre. C’était le regard pénétrant, « je-te-défie-de-m’embrasser », de celui qui brave et fuit d’un seul et même mouvement. (p. 97-98)

Les scènes saillantes sont donc particulièrement importantes, même si André Aciman s’est évertué à les délester de tout aspect dramaturgique. Plus tard ou jamais n’est ni un drame, ni une tragédie, et encore moins un mélo. Et malgré les moments comiques, ou subtilement sarcastiques, ce n’est pas vraiment un roman humoristique. Par évitements successifs, la narration semble se tenir à l’écart de tout genre identifiable et, à rebours de toute l’intensité de sentiments qui peut la traverser, elle a une dimension foncièrement matérielle, immanente, terrienne, anti-romantique (ce qui parfois confine au tour de force, pour une histoire d’amour). Le style des dialogues rappelle Flaubert et certains pourraient sans doute discuter l’influence de Proust (dont Aciman est un « spécialiste » notoire).

 

Pourtant, la prose infiniment souple, riche, ductile de ce roman n’a besoin d’être rapprochée d’aucune autre. Elle permet autant un plaisir au premier degré (car l’histoire est belle comme un paysage dégagé et changeant) qu’une lecture sophistiquée, assez nabokovienne (avec ses indices, ses jeux de miroirs, ses pièges). La traduction de Jean-Pierre Aoustin a gardé toute la jubilation et la souplesse du texte original. Grâce à quoi, rarement le sentiment de déperdition d'une langue à l'autre n’aura semblé aussi faible. À la restriction du titre cependant : Call Me By Your Name (« Appelle-moi par ton nom »), version originale, renvoyait à l’une des lubies érotiques d’Elio et Oliver (sous le signe de l’interversion des noms, des vêtements, des corps…). L’édition française a préféré une autre phrase redondante du roman (If not later, when ?), que le narrateur attribue à son moi de jeunesse comme un « schibboleth » — soit, en hébreu, un trait linguistique qui permet de distinguer un locuteur, ou « une épreuve décisive qui permet de juger de la capacité d’une personne » (selon le site le mot du jour). À travers cet exemple, néanmoins, émerge une autre facette d'un roman qui en comporte tant : sa façon gourmande d'entrecroiser diverses cultures et de les faire résonner ensemble.


Un des grands livres parus en 2008.

Rajout ultérieur : je voudrais signaler une interview en ligne (en anglais) d'André Aciman que j'ai découverte depuis que j'ai posté cette présentation. Elle m'a ouvert de nouvelles perspectives, tout en confirmant (il me semble) un certain nombre d'intuitions (concernant le prosaïsme du roman, notamment). La navigation m'a aussi permis de faire quelques mises au point : contrairement à ce que dit la 4e de couverture, l'auteur n'est pas un spécialiste de Proust : il a juste dirigé un livre qui recueille l'expérience de lecture que celui-ci a représenté pour des écrivains. Mais son champ de compétence académique serait plutôt la littérature des XVIe et XVIIe siècles, notamment française. 
Par Joannic Arnoi - Publié dans : Livres et écrivains
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Dimanche 3 mai 2009

À propos de Dream Boy de James Bolton (2007), édité par Optimale (sortie le 13 mai 2009)

 

 

Je viens de visionner ce film, précédemment annoncé ici parce qu’il s’inspire d’un livre que j’aime. Je comprends désormais pourquoi il n’est jamais sorti en salles, en France du moins. Il fallait une vente directe en DVD pour ne pas éventer la médiocrité du résultat. L’affiche (kistsch et empruntée) est déjà annonciatrice de la laideur et du manque d’intérêt de la chose. L’histoire semble se dérouler de l’autre côté d’une vitre ou d’une plaque de verre, un peu ce qu’on ressent devant certains vidéoclips. Le spectateur assiste à une sorte de résumé laborieux du livre, mal joué, filmé à la sauvette.

Prenez un roman très dense et très écrit. Passez le dans une centrifugeuse pour n’en garder qu’un synopsis. Collez un décor qui vaudra « en gros ». Puis filmez la chose en ayant pour cahier des charges de n’oublier aucun épisode du résumé. Ça vous donnera le genre de résultat qu’est Dream Boy, le film, l’une des pires adaptations cinématographiques que j’aie vues dans ma vie. Adonné à sa très plate et ininspirée mise en images du livre, le réalisateur n’a même pas réussi dans ce modeste registre de l’illustration. La représentation de la « nature », par exemple, semble une sorte d’exercice parmi d’autres, qui donne lieu à quelques cadrages scolaires. La scène de la baignade, l'une des plus belles du livre, tombe complètement à plat faute d'une imagination plastique pour la faire palpiter et d'acteurs convaincants.

 

Ce qui manque le plus cruellement ici, ce sont des parti-pris de mise en scène, autrement dit un certain abord du matériau. Adapter un livre demande des choix, sinon le résultat est invertébré. L'argent semble avoir manqué.  Pourquoi ne pas avoir resserré le film sur les relations entre les personnages, dans ce cas ? Ou coupé dans la masse pour ne garder que quelques unes des inspirations possibles ? Au lieu de quoi, Bolton essaie de tout reprendre (scènes et thèmes) : la relation gay à l’adolescence, le climat religieux, l'homophobie, l’inceste, la nature, le fantastique, etc. Mais ça fait dix fois trop pour les petits bras de son film, qui ne retiennent rien. Il en ressort une impression de vacuité, de ratage.

 

Les acteurs sont mal choisis : celui qui joue Roy (Maximillian Roeg) est tout simplement inexpressif, celui qui incarne le père incestueux de Nathan (Thomas Jay Ryan) en fait des tonnes pour un résultat grotesque. Quant à Stephan Bender, il a au moins cinq ans de trop pour le rôle principal, on lui a donné une petite voix qui paraît complètement artificielle (ou sous-enregistrée ?). Les scènes où Nathan et Roy font leurs devoirs frisent le ridicule tant les acteurs ne sont pas crédibles (et il n’y va pas que de leur âge). Comme en plus Stephan Bender est plus grand, on ne croit pas un instant que son personnage pourrait avoir deux ans de moins que Roy : ça fait partie de ces choses qui sont dites dans le film mais qui n’ont aucun écho à l’écran.

Plusieurs scènes ressemblent aux préliminaires dans un porno amateur, et l’ensemble de ce contenu « érotique » finit par occuper une vaste place, au détriment du reste. Quand on a vu les deux acteurs retirer leur tee-shirt pour la quatrième ou la cinquième fois, on a envie de dire : « passez à autre chose ! » (on pourrait se passer complètement de ces scènes érotico-soft).
Il n’en reste d'ailleurs que des gestes cliniques et des images à la David Hamilton, pesants arrêts sur image qui sentent la guimauve (on a un aperçu de cette esthétique avec le cliché ci-contre). Et il y aurait tant à dire sur l'interminable et insupportable scène de viol, dont l'étirement relève selon moi de la complaisance pornographique, pas d'une empathie pour le personnage de Nathan.

Pour avoir vu ailleurs une déferlante de commentaires enthousiastes, je sais que cette critique ne va pas plaire à tout le monde. Tant pis pour le consensus. Un film mal fichu, sans imagination cinématographique, même basé sur des sujets très forts, reste un navet. Passer sur les défauts et adhérer envers et contre tout fait surtout les affaires d'éditeurs et de producteurs peu scrupuleux.
Par Joannic Arnoi - Publié dans : Cinéma
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Jeudi 9 avril 2009
Quelques informations glanées ici et là. J'ai appris grâce au site Gay Clic qu'une adaptation du roman Dream Boy de Jim Grimsley par James Bolton (Eban & Charley) sortait en DVD le 13 mai. Et j'ai découvert sur Amazon que les éditions H&O allaient republier Le Jardin d'acclimatation d'Yves Navarre (Nota bene ultérieur : cette réédition est finalement parue en octobre 2009), dans leur collection de poche. S'agissant de deux livres que j'aime énormément, je me réjouis qu'une nouvelle chance leur soit donnée. Je ne sais pas si je pousserai l'enthousiasme jusqu'à publier de nouvelles critiques, mais il y a déjà des bricoles sur ce site si on suit le lien ici.

 

Pour les paresseux, je recopie ma présentation de Dream Boy :

« Nathan est un adolescent ballotté de maison en maison par ses parents, fuyant un lourd et pesant secret dont il est la victime. À l'occasion d'un énième déménagement et de son arrivée dans une petite localité piétiste du Sud des États-Unis, il devient le voisin de Roy, jeune homme à peine plus âgé dont il tombe profondément amoureux. Rapidement, l'un et l'autre réalisent leur commune attirance, à cette nuance que Roy peine à assumer pleinement leur passion. Mais les deux garçons doivent affronter la pesanteur des tabous d'une Amérique rurale confite en religion, les ambiguïtés de Roy et le lourd passé de Nathan, poursuivi par un horrible secret familial.

Ce livre de Jim Grimsley, le dernier traduit en français à ce jour, est un délice, sans doute son oeuvre la plus réussie. L'écriture est moins réaliste et plus poétisée que dans les premiers livres traduits de Grimsley. La délicatesse extrême avec laquelle il dépeint les sentiments de Nathan est un pur enchantement, de poésie et de grâce. Il excelle à rendre sensible tous les émois de son personnage principal, à le rendre extrêmement attachant. À aucun moment le livre, malgré son arrière-fond, ne bascule dans la vulgarité ou la facilité. Le chef d'oeuvre que l'on pouvait attendre de Jim Grimsley. »


Sur la question de l'adaptation d'un tel livre au cinéma, je voudrais dire deux choses, l'une relative au réalisateur, l'autre à ce que j'ai pu voir du résultat (des petits bouts). J'avais relativement apprécié un film précédent de James Bolton, Eban & Charley, qui se cognait un sujet casse-gueule : une histoire d'amour entre un adolescent de 15 ans et un homme qui en a presque le double (en sachant que le « cas » — on ne peut plus singulier, on dira — contournait la problématique de la pédophilie en mettant en scène un adulte immature et un garçon très mûr). Mais d'un point de vue strictement esthétique, c'était quand même un film limité…

J'attends de voir cette adaptation de Dream Boy avec un brin d'appréhension. Quand on a profondément aimé un livre, on a tendance à exiger une fidélité scrupuleuse d'une adaptation cinématographique. Or c'est un peu un paradoxe, car il n'y a rien à ajouter à un grand livre (et, assurément, c'en est un), et surtout pas une illustration visuelle. L’une des forces du roman est sa peinture extrêmement sensuelle de la nature américaine. Bolton est-il capable de filmer celle-ci  avec la même grâce qu'un John Boorman (Délivrance) ou un Jacob Aaron Estes (Mean Creek) ? Dans le livre, la relation entre Roy et Nathan est très particulière, inégale sur tous les plans (Nathan est une crevette, mais il a un courage qui fait contraste avec la veulerie de son amoureux). Pour ce que j'ai pu en voir, le casting perd complètement le paramètre de l'ascendant physique de Roy. Autre point sensible : le surnaturel joue un rôle trouble (comme dans d'autres romans « sudistes » de Grimsley), tant et si bien que la critique américaine n'a pas aimé la fin très indécise (et étrange) du livre. Pourtant, elle laisse toute sa place à l'imagination du lecteur. Le risque, après cela, est d'avoir édulcoré les contrastes et tout ce qu'il y a de malaisé, bref, ce qui sort le livre de l'ordinaire.


Les trois autres livres traduits de Jim Grimsley, Les Oiseaux de l'hiver, L'Enfant des eaux et Confort et joie ont été réédités en poche chez 10-18, mais pas Dream Boy. Est-ce dû à un échec commercial de l’édition grand format ? Ou est-ce parce que les autres se sont mal vendus en poche et que les éditeurs n’ont pas voulu prendre de risque ? Toujours est-il que ce merveilleux roman mériterait de rencontrer de nouveaux lecteurs...

Pour ce qui est du
Jardin d'acclimatation, j'espère y revenir une autre fois (déjà, je n'ai trouvé aucun visuel de la nouvelle édition).

 

Par Joannic Arnoi - Publié dans : Billet
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Lundi 6 avril 2009

Sean James Rose, Et nos amours, Denoël, 2009.

 

J’ai lu en février Et nos amours de Sean James Rose, un « premier roman » qui échappe aux idées communes sur cet exercice (la verdeur, et d’autres mots en « eur »…). Le nom m’était connu, car l’auteur est depuis longtemps critique littéraire, entre autres à Libération. Je l’avais tout particulièrement repéré car il est l’un de ceux qui parlent le mieux de l’œuvre traduite d’Erwin Mortier, ce prosateur flamand dont les habitués de ce site savent à quel point il compte à mes yeux. Sean James Rose a aussi traduit un roman du vietnamien : À nos vingt ans de Nguyên Huy Thiêp (aux éditions de l’Aube). C’est une plume déjà accomplie et ce roman en est la belle preuve. Il s’ouvre par un bref préambule, qui tient lieu d’avertissement ou de mode d’emploi :

Il n’y a de chronologique qu’un curriculum vitae. On a beau débrouiller l’écheveau de nos ans, chercher le fil d’Ariane, la logique séquentielle ne se révèle guère satisfaisante. La succession des nombres correspondant aux chapitres de ce livre représente l’ordre aléatoire que la mémoire du narrateur a bien voulu imposer au lecteur. C’est comme un jeu, pour passer le temps. On compte, disons jusqu’à cent, en l’espèce cent cinquante, et puis on cherche. Ce qu’on trouve c’est la fin.

En 150 fragments, donc, Et nos amours explore quatre destins ordinaires, quatre mémoires en éclats émoussés. Le roman s’ouvre avec Martin, qui a passé une jeunesse que certains diraient « dissolue », entre alcool, drogues, fêtes et séduction — car il a beaucoup séduit : des femmes surtout, et une en particulier, Hannah, qui a fini par renoncer. Il a aussi vécu un temps avec Pierre, critique littéraire, journaliste précaire, qui préfère les garçons (mais aucune étiquette ne vient marquer cette ligne de vie de son poinçon).


Il y avait des travaux dans l’appartement d’en face. Pierre avait aperçu dans la cour et sur le palier des ouvriers, étrangers, d’Europe de l’Est sans doute, leur langue lui avait paru slave. Parmi eux, il distingua un garçon, blond, qui malgré sa haute taille devait être le plus jeune. Les autres étaient des hommes mûrs. Lorsqu’il croisait Pierre, son regard rayonnait d’une curiosité candide. Tout indiquait qu’il ne parlait pas français. Un jour que Pierre avait fait tomber du courrier dans l’escalier, le garçon l’avait ramassé. Qu’est-ce que c’est ? Encore une enveloppe ajourée : l’électricité, le téléphone ? Pierre lui avait adressé quelques mots de remerciement, le garçon s’était contenté de sourire.

C’était un de ces lourds étés. Pas un souffle. On suffoquait. Pierre avait entrouvert sa porte. Il essayait de se concentrer sur son article. Dans la fente de lumière poudreuse, il aperçut une forme pâle. Dos élancé, blanche colonne offerte à l’ardeur du soleil, sur la nuque collaient des boucles de cheveux enfuies d’une casquette à la visière inversée : le jeune ouvrier peignait le cadre de la porte d’en face, sifflotant, torse nu. Pierre observa la gestuelle souple du garçon qui ne l’avait pas remarqué. La dynamique du pinceau faisait saillir chaque muscle du bras, provoquait une oscillation de l’omoplate. Pierre s’approcha. Il fut maintenant tout à fait dans le couloir. Le garçon se retourna soudain, surprit Pierre. Mince filet de reconnaissance, puis sourire franc. Les yeux de l’étranger dardaient une joie claire, vibrante de vitalité. Il ôta sa casquette, passa sa main sur les mèches trempées de sueur, lèvres toujours épanouies en large sourire. Pierre lui fit un signe. Mima le verre qu’on boit. Le garçon entra chez lui. Aussitôt servi, aussitôt bu. Le garçon avala l’eau d’une traite. Essuya sa bouche du revers de la main. Planta son regard dans celui de Pierre. Copeaux de temps suspendus. L’envie circule sans mot. […](p. 222-223)

À l’heure des bilans, faute d’attendre Martin ou des jours meilleurs, Pierre s’est installé dans une vie plus tranquille d’enseignant, auprès (semble-t-il) de Yacine. Il y a également Hélène, fille de bonne bourgeoisie, traductrice anglomane, longtemps adonnée à des hommes mariés et plus âgés qu’elle, avant la venue de Vincent. Hélène a été un jalon amical dans la vie de Pierre, comme elle l’a été pour Marie, une enfant sans père devenue croqueuse d’hommes, au fil d’une existence aussi chaotique la nuit que morne le jour.

Dans la diversité des trajectoires, chaque lecteur va peut-être vers tel ou telle figure de cet improbable quatuor. À la manière de Flaubert, le narrateur, lui, « est » les quatre à la fois…Marie, Hélène, Pierre, Martin : les quatre personnages forment une chaîne (ou peut-être faudrait-il dire une guirlande ?) d’interconnaissance. Ils ne constituent pas un cercle d’affinités, mais trois paires distinctes (illustration de vies sociales segmentées ?) : Marie-Hélène, Hélène-Pierre et surtout (?) Pierre-Martin. Raconter comment ils se sont connus ou leur vie amicale ne constitue qu’une part initiale du livre, quand bien même ce sont ces liens faibles qui créent l’unité d’ensemble ou font prétexte. L’un des plus beaux non-dits du livre, qui manie l’ellipse avec une malignité virtuose, concerne le seul duo qui aurait pu suggérer quelque chose de sentimental (quand bien même Et nos amours est un titre qui dit bien ce dont il est beaucoup question…).

Il connaissait Martin, l’avait connu : Pierre et Martin, Martin et Pierre. On a beau retourner la situation dans tous les sens. Deux noms qui ne vont pas bien ensemble. Lisez cette histoire à n’importe quelle page, ça ne marche pas. Comme amis ? Non plus. Martin a tous les défauts : versatile, manipulateur, égoïste... Mais l’échec est un merveilleux amant, le plus sûr qui soit. Avec lui on pourrait enfin grappiller quelques certitudes. Avec lui nul besoin de spéculer sur le bonheur. N’avoir plus peur de perdre ce qui en vérité est perdu. Le bonheur est dans l’instant. Et l’éternité de l’instant n’est pas de ce monde. (p. 14)

Virtuose du style indirect libre et du plus-que-parfait, le narrateur de Sean James Rose circule d’une figure à l’autre, monte et descend dans le temps et la mémoire des quatre personnages comme dans une cage-à-poule, avec de délicats emboîtements « comme un jeu, pour passer le temps ». On glisse forcément de l’un-e à l’autre au fil des chapitres, mais il n’y a pas d’ordre immuable, plutôt des proximités dans le temps ou des accointances sur le thème. Au terme de ce puzzle aux airs de jeu d’enfant, « Ce qu’on trouve, c’est la fin. » On ne saurait mieux dire, dans la mesure où ces fils de vie se donnent à voir d’un point de vue souvent rétrospectif, quand l’un ou l’autre revient sur le jour passé ou des événements lointains. La lecture pourrait se faire à tâtons, car l’on navigue entre les existences et les moments, et dans la mosaïque improbable des entourages, qui changent avec le temps comme des dominos qui s’évanouissent les uns sur les autres. Pourtant, le fil n’est pas aussi « aléatoire » qu’il est annoncé : il y a un déroulé qui nous rapproche peu à peu de « la fin » annoncée, très enracinée dans la France sarkozie.

Et nos amours est une miniature douce-amère, sans nostalgie ni tragédie, insensible glissement dans l’âge adulte — celui qui porte le deuil de la jeunesse en la doublant avec des sentiments mêlés. Ce qui rend le roman très attachant est sa façon tranquille d’éviter tous les poncifs que cette plongée pourrait susciter, les truismes à voix haute, la mise en scène. Au lieu de quoi, c’est une voix labile qui nous mène, au gré d’une langue syncopée, en phrases brèves, parfois sibyllines, qui évoquent Le jardin d’acclimatation d’Yves Navarre.

Hélène sent les doigts de Claude effleurer sa joue. L’odeur de cigare et de vétiver caractéristique de son amant. Hélène est assise, droite, chevilles croisées. Elle pose pour un peintre imaginaire. Dernier portrait. Son regard est troué, opaque, sans blanc, sans iris. Le bleu glauque d’une ardoise dépolie. Tu m’écoutes ? Hélène, j’y vais. L’année prochaine, ce sera plus simple, je prendrai un bureau, un petit studio. Au revoir, ma chérie. Au fait, tu viens jeudi ? Chantal m’a dit que tu ne lui avais pas répondu. N’oublie pas d’appeler, à jeudi. Elle est restée assise des heures, des années. (p. 82)

Il ignore comment Hélène s’y est prise, elle a dû dire qu’il était orphelin, du moins du réveillon. Lui, comme on ne lui a rien demandé, n’a rien dit. Les Régnier avaient sauté sur l’occasion pour agir en bons chrétiens, le jour de l’anniversaire de Jésus, c’est le moment ou jamais. Il est vrai que parmi la fratrie d’Hélène il détonnait, il n’avait rien d’un sémillant avocat ou d’un scout attardé. Avait l’air plus juvénile, plus « pauvre » aussi. Catégorie propres, ceux qu’on peut aimer comme prochains. Allait-on lui refiler des pulls trop grands à la fin du repas ? Il ne moufta pas, n’allait pas dire, Vous savez votre fille a vécu dans le péché, oh, non, je ne veux pas parler des moeurs actuelles, non, je parle de l’homme qu’elle a aimé et qui était marié, je parle de cette relation adultère dont elle a été longtemps complice, mais maintenant c’est fini, c’est bon, elle a été heureuse, mais maintenant elle expie, pardonnez-lui, pardonnez-nous, car moi aussi j’ai aimé, cela dit j’ai été bien moins stoïque, je n’arrivais plus à rien faire ou alors je faisais n’importe quoi. (p. 149)

Sean James Rose a plus d’une malice dans sa poche, qu’il s’agisse de glisser une énigme culturelle, de parodier des discours ou de distiller des indices : l’humour n’est jamais loin, même si d’une discrétion qui procède d’un tact romanesque d’une rare constance. Sans parler des innombrables trouvailles et bonheurs d’expression qui zèbrent la trame narrative mais qui, tels des galets dans la mer, perdraient tout leur éclat à être séparés dans une citation resserrée.

 

Une très plaisante découverte en tout cas.

Par Joannic Arnoi - Publié dans : Livres et écrivains
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Mardi 10 mars 2009
Je republie ici la critique que j'ai écrite pour Sitartmag, avec l'intention de la développer davantage et de lui adjoindre quelques citations.


Mathieu Riboulet est un écrivain frugal. Ses récits se tiennent souvent à la centaine de pages. À rebours d’une littérature romanesque composant de vastes tableaux, leur trame évoque un voile que l’on relève sur un infime fragment du monde. L’Amant des morts ne déroge pas à la règle, même si davantage qu’auparavant l’auteur élargit la focale pour embrasser un sentiment nouveau : l’Histoire — qu’il côtoie ou qu’il accompagne plutôt qu’il ne l’embrasse.

Au centre, un personnage, Jérôme Alleyrat, que la narration suit avec une fidélité à peu près chronologique, mais en se tenant en léger retrait, de telle sorte que persistera toujours une certaine opacité. L’incipit place l’ensemble du récit entre transgression et banalité : « Le père, de temps à autre, couchait avec le fils ». Mais tout ce qui suit semble suggérer que l’inceste est une fausse piste. C’est simplement la première dérogation d’une existence, entamée seize ans auparavant dans le plus reculé d’une Creuse unissant bûcherons et communautés post-soixante-huitardes, et qui se poursuivra ultérieurement dans une sorte de décalage ou de détachement. Car la « trajectoire » de cette figure quasi mystique, de la sauvagerie rurale à la passion des hommes et au réconfort des malades, conserve sans cesse un pied dans le cours du monde et un autre en dehors.

L’Amant des morts possède bien des traits distinctifs du réalisme : des personnages nettement dessinés, une succession de scènes assorties à des lieux, un arrière-plan on ne peut plus concret (le drame du SIDA). Pourtant, par son montage (pas vraiment linéaire), ses ellipses et surtout sa façon singulière de créer du flou ou des flottements, le récit déjoue les attendus les plus classiques. À la manière des textes de Genet, influence majeure, le propos semble s’enrouler autour d’un sentiment indicible, annonce sans cesse repoussée d’une cérémonie ou d’une scène capitale, destinée à se répéter dans les vestibules du temps, mais dont on ne capterait que des bribes. Énigmatique aussi la voix qui narre l’ensemble, affectionnant le « on » et le « nous » : elle est, semble-t-il, organe de tous les mourants que Jérôme Alleyrat a accompagnés dans le hors champ de la narration.


En une grosse décennie, l’auteur de Mère biscuit, Quelqu’un s’approche et Le corps des anges s’est imposé comme l’un des plus singuliers prosateurs de la langue française. Mais jamais auparavant l’écriture de Mathieu Riboulet n’avait atteint un tel niveau de souveraineté. Les phrases ici peuvent revêtir un classicisme impeccable ou prendre divers chemins de traverse, elles forment de part en part une matière ductile dont le grain est superbe de maîtrise. Elle est parfois d’une sensualité exacerbée ou curieusement sociologique, ondoyant entre divers registres, tout en gardant le cap assez étrange d’un mysticisme sans visée, pour ne pas dire sans dieu. Roman à la croisée des chemins, L’Amant des morts suggère une inflexion dans l’inspiration de l’auteur mais sa richesse nous laisse dans l’expectative sur ce qui adviendra.

 

Par Joannic Arnoi - Publié dans : Livres et écrivains
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