Paul Murray, Skippy dans les étoiles [tr. fr. Robert
Davreu], Belfond, 2013.
[Paul Murray, Skippy Dies, Dublin: Hamish Hamilton, 2010]
Á bien des égards, le livre dont j'entends parler dans ce billet pourrait ne pas concorder avec la thématique d'un blog gay (quoique...). Et pourtant, depuis l'été dernier, moment où j'ai lu Skippy Dies, cela fait partie de mes envies rémanentes que d'en dire deux mots ici. Si je reste fidèle à ma règle, qui est de ne pas dévoiler les tenants et les aboutissants de l'intrigue des livres, je ne devrais pas en dire davantage sur la pertinence ou non de chroniquer Skippy ici néanmoins. Il importe en revanche de préciser que je n'ai pas lu la traduction de Robert Davreu et ne pourrai donc rien en dire. En revanche, elle me fournit un excellent prétexte, ne serait-ce que pour dire ma satisfaction de voir ce livre traduit (je me suis au demeurant dit maintes fois que ce serait bien qu'il le soit).
Le titre anglais est beaucoup plus frontal : Skippy meurt. En effet, le roman s'ouvre sur une scène à la fois terrible et drôle. Daniel "Skippy" Juster et Ruprecht Van Doren ont rejoint le Ed Doughnut House où Ruprecht a l'habitude d'engloutir des quantités industrielles de beignets. Mais Skippy a un comportement inhabituel : il tombe de sa chaise et demeure allongé par terre, secoué par des spasmes. Avant Ruprecht et le lecteur, c'est le serveur qui va réaliser qu'il se passe quelque chose. Mais au bout du compte et de quelques gestes vains de secourisme, Skippy a cessé de respirer, après avoir murmuré à Ruprecht : "dis à Lori que je l'aime". La scène se clôt peu après, assez mystérieuse et indécise en l'état.
La narration revient ensuite quelques semaines en arrière, dans les murs du Seabrook College de Dublin, une institution d'enseignement catholique pour garçons de la bonne société irlandaise. Elle suit en parallèle plusieurs groupes de personnages, alternant les scènes chorales, très dialoguées, et des focalisations plus intimistes. Le personnage que Paul Murray suit le plus assidûment est Howard "the coward" Fallon, un professeur d'histoire trentenaire au passé douloureux, fréquemment malmené par ses élèves. En face de lui, la classe de Skippy fournit un beau florilège d'adolescents de quatorze ans : Ruprecht, obèse graine de savant illuminé, passionné de physique; Dennis Hoey, "cynique" patenté à la jugeote redoutable ; Mario Bianchi, obsédé sexuel au verbe truculent ; Geoff Barrow, rêveur aimable... Quant à Skippy, héros en sursis et comme en pointillés, il ressort assez peu au milieu de ses amis hauts en couleurs. Tout petit, effacé, il tire son surnom du bruit que font ses dents proéminentes dans certaines occasions, semblable à celui du célèbre kangourou de la série australienne.
Il y a bien d'autres personnages marquants : des filles du pensionnat voisin de Saint-Brigid, à commencer par Lori, l'amour obsessionnel de Daniel "Skippy" ; Carl, l'effrayant "double" de Daniel, brute et dealer qui terrorise tout le monde, par ailleurs fêlé et lui aussi obsessionnellement amoureux de Lori ; des enseignants de Seabrook, telle l'énigmatique professeure de géographie Aurélie MacIntyre (dont la présence est un mirage), le glacial Father Green (que les potaches appellent le Père Vert), tourmenté par un passé africain sous le signe du diable ; le principal Greg "the automator" Costigan, effrayant parangon de gestionnaire d'école privée, obnubilé par des problèmes de réputation et de tactique ; et tant d'autres qu'il serait fastidieux de lister plus avant.
Le livre a un fonctionnement choral, circulant d'un personnage à l'autre, suivant une technique inventée par Dos Passos et qui s'est un peu banalisée depuis. Son usage dans Skippy est en revanche complètement approprié, car c'est de l'écart des points de vue que naît toute la saveur, et en même temps l'épaisseur sociale, de la satire très sombre que nous propose Paul Murray. Á l'exception notable d'Howard, les personnages sont assez peu dans la dénonciation de cette école, il n'y a donc guère de discours critique. C'est le tableau qui est accablant : sous sa façade d'établissement modèle, se dissimulent (mal) des fonctionnements particulièrement pervers. Le lecteur est emporté dans une lente dégringolade, qui frappe à la fois les personnages et le cadre. Et pourtant, jusque dans les situations les plus sinistres, l'auteur multiplie les trouvailles humoristiques, des traits d'esprit de Dennis Hoey aux scènes de bravoure (la boum d'Halloween, le concert pour les 140 ans de l'école, les expériences de physique de Ruprecht).
Il y a une dimension moraliste dans la façon dont l'auteur dissèque les failles de ce microcosme social sans en avoir l'air, jouant savamment du contrepied aux attentes du lecteur, pour mieux asseoir le caractère accablant (bien qu'implicite) de sa critique. Skippy est un livre qui dit une révolte profonde contre la négligence et l'oubli, à l'image du sort d'un bataillon d'engagés irlandais qui périrent comme de la chair à canon à Gallipoli en 1915 et dont la mémoire est honnie en Irlande car ils étaient au service de la couronne anglaise - un événement qui est comme en miroir de bien des détails du livre.
Mais la qualité la plus saillante de ce fort volume est sans doute son extrême densité. Le cadre est fort restreint (une troupe d'enfants et quelques "pédagogues" vivant partiellement en vase clos - téléphones portables mis à part - dans un vieux pensionnat au cœur de Dublin), la période de temps limitée (quelques mois). Avec ce cadre et des matériaux a priori ténus, l'auteur réussit à faire vivre des existences, des caractères et des voix particulièrement frappants et vivants. Chaque page condense un matériau très riche, dissémine des indices qui seront repris plus tard ou s'avéreront des fausses routes. Il y a un jeu avec les codes de nombreux genres (thriller, policier, science fiction, fantastique, trip lysergique, etc.), même si le tout est implacablement réaliste.
Demeure une peinture particulièrement aiguë, sensible et diverse d'adolescences d'aujourd'hui. Il suffit de quelques mots ou phrases au portraitiste Murray pour faire exister certaines figures secondaires. Même les personnages les plus répugnants, comme Carl ou Lionel, sont saisis dans leur ambiguïté fondamentale, avec leur lot de fragilité et de trouble. Les personnages positifs ne manquent pas d'être écornés, à la notable exception de Daniel, fantôme diaphane laissé pour compte. Quant à Dennis, toujours sparring partner, jamais premier rôle, il est la voix, désagréable et ingénieuse à la fois, qui démasque l'ensemble des supercheries à l'œuvre, tout en demeurant lui-même assez opaque au final.
Le jeu des comparaisons est souvent assez ridicule, mais tant pis. Skippy dans les étoiles est une sorte d'Île
atlantique réactualisée, sans le motif homosexuel du livre de Duvert. Le fonctionnement choral de la narration, le motif
de l'enfance perdue et défigurée dans la brutale lucidité de l'adolescence, la visée satirique et d'un pessimisme implacable à la fois, la jubilation de la langue et le jeu sur les
étourdissements de la parole, le réalisme noir : les points de rencontre sont nombreux, même si sans doute fortuits. Un maître livre.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires


Jitters commence hors sol, dans une école anglaise où Gabriel (Atli Oskar Fjalarsson) et Markus (Haraldur Ari Stefánsson), deux adolescents islandais, viennent passer quelques semaines
en séjour linguistique. Tout semble les opposer — l’un brun, sérieux, timide et l’autre blond, désinvolte et jouisseur — et pourtant le film s’attache à leur rapprochement, fait de regards, de
petites transgressions alcoolisées, de corps qui s’inclinent, jusqu’à un baiser qui clôt la relation filmique de cette expérience anglaise pas franchement dépaysante. Entretemps, le spectateur
aura pris la mesure de la sagacité de Markus et de la retenue extrême de Gabriel (dont le prénom et davantage sonnent exotiques à son compagnon de circonstances).

La période de fêtes qui vient de se terminer m’a permis de me reposer d’un trimestre éreintant mais aussi d’aller faire un
tour du côté des librairies LGBT de Paris (Violette and Co, Les Mots à la Bouche). J’ai alors découvert que la « rentrée littéraire » de cet automne avait été riche en événements concernant
la littérature jeunesse à thématique gay. Avec un petit peu de retard, voici donc quelques indications sommaires, à charge pour moi de faire des comptes rendus plus élaborés par la suite. Premier
constat : il y a eu une mini-vague de traductions. Deux sont particulièrement notables. Il s’agit d’une part de la sortie longtemps attendue en français d’un « classique » des young adult
novels, Jack de A. M. Homes, grâce aux bons soins de Jade Argueyrolles chez Actes Sud Junior. Publié il y a déjà 20 ans aux États-Unis, ce roman raconte la découverte par un
adolescent (narrateur de l’histoire) de l’homosexualité de son père, récemment divorcé. Contemporain du Cerf-volant brisé de Paula Fox, ce livre raconte une histoire moins tragique mais
assez dure pourtant. Mes souvenirs du texte anglais sont assez brumeux et je n’ai pas encore eu le temps de le relire. A.M. Homes est une véritable institution outre-atlantique et elle est de
mieux en mieux connue ici. J’y
L’autre traduction notable est Will et Will de John
Green et David Levithan, qui a créé un gros buzz l’an dernier dans le monde des romans pour ados. Pour le coup, Gallimard et Nathalie Peronny n’ont pas tardé pour l’adapter en français. Je sors
de la lecture croisée des deux éditions et je suis encore sous le choc de la version originale. Ce roman raconte l’histoire parallèle de deux homonymes (ils s’appellent tous les deux Will
Grayson) habitant dans l’immense banlieue de Chicago. L’un est un jeune gay dépressif (voire suicidaire) et au placard, replié dans une relation difficile avec une amie à l’humeur sinistre
(Maura). L’autre vit dans l’orbite d’un ami aussi queer qu’il est énorme physiquement (Tiny) et en pince secrètement pour une amie de celui-ci (Jane). Le pitch du livre est de les faire
se rencontrer au premier tiers du roman et d’entremêler leurs histoires au travers de Tiny, la figure-clé du livre. John Green s’est fait la voix du Will Grayson hétéro gay-friendly et David
Levithan porte celle du Will Grayson gay et dépressif. Par delà les différences d’écriture et les écarts de personnalité, ce qui fait le ciment du livre est un humour ravageur, entrecoupé par des
moments extrêmement touchants. C’est ce qu’on appelle un page turner (un livre qu’on a dû mal à reposer une fois qu’on l’a commencé), mais c’est bien davantage que ça : on a rarement
fait aussi réussi dans
J'ai pas mal de réserves sur la traduction, partagées par mes petits camarades de
mourir, aux éditions du Rouergue. Après 50 minutes avec toi de Cathy Ytak, ce roman assez dense confirme un changement de ton dans la façon d’aborder
l’homosexualité à l’adolescence, beaucoup plus sombre qu’auparavant, affrontant la question du rejet familial et du harcèlement. Le héros et narrateur, Damien (ou Dam), est un jeune lycéen
effrayé par le monde des hommes et qui a du mal à y mettre la confiance nécessaire à sa simple survie. Par chance (?), il croise la route de Sam, un élève de terminale qui lui apporte d’emblée
une protection et une affection comme il n’en avait jamais reçu. Mais les apparences sont contre Sam (qui a une allure vaguement gothique) et le père de Damien ne veut entendre parler ni de leur
amitié ni du coming out (forcé et abstrait) que son fils s’est fait extorquer au lycée. Menacé par un père écrasant et des brutes homophobes, le héros/narrateur est constamment aux abois, avec
Sam pour seul refuge. Jusqu’au bout du livre on se demande comment tout cela pourra finir…
Je finirai ce post par l’évocation d’une heureuse surprise
pour l’abonné que je suis (quasiment depuis ses débuts) de la revue Hétérographe, « revue des homolittératures ou pas ». Le numéro 6, livré en octobre est un « spécial enfance », où l’on
retrouve à la fois des textes brefs d’écrivains (cf. infra), des entretiens (avec l’éditeur Thierry Magnier et une responsable d’association suisse), un cahier de dessins d’Albertine et
des « réflexions » qui interrogent spécifiquement l'identité de genre, et quelques comptes rendus de livres.
Je viens de découvrir par un amusant hasard la parution d'une nouvelle traduction d'Erwin Mortier aux
éditions
J'ai lu aujourd'hui sur l'excellent site
Je n'ai jamais entendu parler du réalisateur non plus (il faut dire que les films italiens distribués en France ces
dernières années sont rares, et souvent très médiocres). C'est en allant sur